SOCIÉTÉ

Des clients de Western Union et d’Unitransfer extorqués

0

Dans plusieurs villes du pays, des maisons de transfert forcent leurs clients à effectuer des achats de produits pour récupérer leur argent. Une pratique abusive

Des usagers de maisons de transfert à Port-au-Prince et dans certaines villes en dehors de la capitale se retrouvent forcés d’acheter des produits dont ils n’ont parfois pas besoin ou de payer des frais illégaux pour pouvoir recevoir leurs transferts, selon une demi-douzaine de témoignages collectés par AyiboPost.

Cette pratique abusive – puisque Western Union, CAM Transfer ou Unitransfer collectent des frais d’envoi d’argent substantiels – permet aux responsables de succursales de forcer la vente de denrées alimentaires et d’autres produits souvent à des prix exorbitants.

Durant le mois de février, Givenchy Jérôme, qui habite Anse-d’Hainault dans la Grand’Anse, a rejoint à moto la commune limitrophe de Dame-Marie, où se trouvent les deux seules maisons de transfert à des kilomètres à la ronde.

Le jeune vingtenaire tentait de recevoir les 50 dollars américains transférés depuis les États-Unis via Unitransfer dans un bureau qui héberge aussi un dépôt de provisions alimentaires.

L’un des agents préposés au service lui a expliqué qu’on ne lui remettrait le transfert qu’à condition qu’il achète dans le magasin un sac de riz et une caisse de spaghettis.

« Choqué », Jérôme décide d’acheter seulement la caisse de spaghettis à 2 200 gourdes pour avoir droit à son argent, face à l’intransigeance des agents.

« Cela m’a déplu, d’autant plus que la transaction que j’effectuais était pour le compte d’une autre personne », déclare Jérôme à AyiboPost.

Lire plus : Les bureaux de transfert décident le taux de change et payent en gourde. C’est du vol!

D’autres clients rapportent des instances de surfacturation des maisons de transfert d’argent, dans un contexte où l’insécurité accentue davantage la précarité économique des familles haïtiennes.

Les transferts d’argent reçus de l’étranger ont atteint un montant de 3,63 milliards de dollars américains au 30 septembre 2024, contre 3,28 milliards en 2023, selon une note sur la politique monétaire de la Banque de la République d’Haïti (BRH). Ces chiffres font d’Haïti un des pays les plus dépendants de ces types de transferts au monde.

Toujours à Dame-Marie, un client venu récupérer 100 dollars américains pour sa mère aveugle au début du mois de février de cette année via Western Union s’est vu proposer l’achat d’un sac de riz et d’une caisse de savons pour pouvoir récupérer le montant du transfert.

La résolution du jeune homme d’acheter seulement la caisse de savons à plus de 1 000 gourdes a d’abord été rejetée, puis acceptée après une intervention en sa faveur du directeur de l’établissement.

Le client devait rentrer chez lui à Anse-d’Hainault, d’où il est originaire, avec près de 13 000 gourdes – selon le taux en vigueur de la BRH –, mais l’extorsion déguisée et les frais de transport ont englouti près du quart du montant.

Questionné sur ces demandes irrégulières, l’agent s’est plaint d’une « circulation réduite de l’argent dans le pays ». Il a aussi évoqué un fonds de commerce alimenté uniquement par les ventes du magasin.

AyiboPost a envoyé une demande de commentaire par email à Western Union et à Unitransfer. Cet article sera mis à jour si ces compagnies réagissent.

Parmi la demi-douzaine de compagnies de transfert opérant dans le pays, aucune ne dessert les 36 000 habitants d’Anse-d’Hainault. Pour récupérer leurs transferts, les habitants paient 500 gourdes de moto pour se rendre à Dame-Marie, qui dessert aussi la commune des Irois.

L’un des agents préposés au service lui a expliqué qu’on ne lui remettrait le transfert qu’à condition qu’il achète dans le magasin un sac de riz et une caisse de spaghettis.

Van Vicker Vancol part souvent en guerre contre cette pratique d’extorsion déguisée dans les bureaux de transfert à Dame-Marie, qui hébergent aussi des magasins de provisions alimentaires.

« Vous n’avez pas le choix : soit vous achetez, soit on ne vous remet pas l’argent », dénonce Vancol. La rareté de l’offre en maisons de transfert fait partie du problème, selon lui. « Cet avantage pousse [les magasins] à augmenter le prix des produits qu’ils vous obligent à acheter », souligne l’Anselais.

Les maisons de transfert de Dame-Marie obligent aussi certains clients à accepter une partie de leurs fonds via MonCash, ce qui les taxe doublement, selon deux résidents d’Anse-d’Hainault interviewés par AyiboPost.

« Depo Pa Nou », une maison de transfert à Dame-Marie impliquée dans ces activités irrégulières, a été contactée par AyiboPost le dimanche 30 mars 2025.

Mickson, un responsable, mentionne « la dure réalité » à laquelle font face les maisons de transfert dans le contexte actuel. « Il existe un sérieux problème de liquidités dans la commune, et plus généralement dans le pays, à cause de l’insécurité », poursuit-il.

Pour renflouer la caisse de fonctionnement de l’entreprise, Mickson déclare à AyiboPost effectuer un trajet « lassant » de plus de deux heures jusqu’à Jérémie pour trouver les services d’une banque. Ce trajet dangereux, convoité par des gangs de Désormaux, coûte plusieurs milliers de gourdes.

En 2016, des responsables de « Depo Pa Nou » se seraient fait extorquer plus de 800 000 gourdes sur ce tronçon routier. Trois ans plus tard, la même situation s’est reproduite avec la perte d’une somme de 1 250 000 gourdes.

À cause des problèmes de liquidités, Mickson dit avoir instauré un montant plafond irrégulier pour les transferts. Le client qui veut le dépasser recevra, s’il l’accepte, une partie du montant en liquide et le reste en provisions alimentaires.

« Cette mesure nous permet de satisfaire le maximum de clients, qui, autrement, devraient faire le trajet jusqu’à Jérémie pour ce service », souligne Mickson.

À Saint-Michel de l’Attalaye, dans le département de l’Artibonite, la situation n’est pas différente.

Depuis 2021, Ketlain Toussaint transfère de l’argent à sa famille dans cette commune depuis la France. Elle fait régulièrement face à ces prélèvements irréguliers sur les montants.

Des usagers de maisons de transfert à Port-au-Prince et dans certaines villes en dehors de la capitale se retrouvent forcés d’acheter des produits dont ils n’ont parfois pas besoin ou de payer des frais illégaux pour pouvoir recevoir leurs transferts

Un bureau de transfert à Saint-Michel a prélevé indûment 1 572 gourdes sur un transfert d’argent via Western Union effectué pour un membre de sa famille mi-mars 2025. Ce montant s’ajoute aux commissions légales, dont la taxe de 1,50 dollar américain imposée par le gouvernement haïtien sur tous les transferts d’argent vers Haïti depuis 2011.

« Cette pratique est anormale », soutient Toussaint. « Dorénavant, j’envoie les transferts vers le Plateau Central pour les membres de ma famille afin de contourner ces prélèvements. »

Des agents de sécurité de maisons de transfert imposent parfois des commissions importantes pour permettre aux clients d’accéder aux bureaux déjà « en manque de liquidités ».

À la mi-mars de cette année, un agent de sécurité d’un bureau de transfert à Saint-Michel de l’Attalaye a prélevé d’emblée 50 000 gourdes sur un montant de 2 016 dollars américains qu’un parent aux USA avait transféré via Western Union à une jeune femme pour la finition d’un ouvrage de construction.

La jeune femme demande l’anonymat pour des raisons de sécurité. L’agent lui a remis l’argent après des dénonciations publiées sur les médias sociaux.

Fiche de transfert du client à Saint-Michel de l'Attalaye, mars 2025. CP: Ketlain Toussaint.

Fiche de transfert du client à Saint-Michel de l’Attalaye, mars 2025.

Remy Joseph, un habitant d’Ennery, obligé de se rendre aux Gonaïves en décembre dernier pour un transfert à cause de l’inaccessibilité des maisons de transfert de sa commune, a été contraint de donner environ 1 500 gourdes supplémentaires aux agents derrière le comptoir sur un transfert de 50 dollars américains. Un compromis obligatoire pour obtenir le service.

Des compagnies de transfert prennent leurs distances face à cette pratique irrégulière qui ne cesse de croître.

CAM Transfert a été contactée par AyiboPost à travers son numéro de service à la clientèle en mars. Un agent du service a été catégorique : « La compagnie fixe clairement dans les fiches de transfert elles-mêmes les commissions ou les taxes prélevées sur les transactions. »

Pour le responsable, « tout prélèvement supplémentaire est illégal. Les clients ne devraient pas se laisser faire. Nous prenons bonne note et nous adresserons ce problème. »

Par : Junior Legrand


Couverture |Photo d’un homme avec une calculatrice en main, contrôlant de l’argent (Source : Freepik) avec en arrière-plan la façade d’un bureau Unitransfert. (Photo : Inconnue) Collage : Florentz Charles pour AyiboPost –  01 avril 2025

► AyiboPost s’engage à diffuser des informations précises. Si vous repérez une faute ou une erreur quelconque, merci de nous en informer à l’adresse suivante : hey@ayibopost.com


Gardez contact avec AyiboPost via :

► Notre canal Telegram : cliquez ici

► Notre Channel WhatsApp : cliquez ici

► Notre Communauté WhatsApp : cliquez ici

Junior Legrand est journaliste à AyiboPost depuis avril 2023. Il a été rédacteur à Sibelle Haïti, un journal en ligne.

    Comments