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Débats sur la photographie nue en Haïti

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Coup d’œil sur le travail des photographes et modèles qui s’adonnent au nu artistique en Haïti

Certains photographes font du « nu » leur passion en Haïti. À chaque séance de photos, ils rivalisent de créativité pour donner à voir l’anatomie, masculine et féminine, dans son imparfaite perfection. La plupart montrent la nudité, mais voilent ce qu’il convient de cacher dans le corps du modèle. D’autres prennent appui sur des éléments de la nature pour accompagner le modèle photographié.

Jean-Robert Duprat de Rorolistudio

Jean-Robert Duprat de Rorolistudio prend place dans la première catégorie. C’est un homme d’une cinquantaine d’années qui fait de la photographie son passe-temps. Dans l’un de ses clichés exposés sur sa page Instagram, Duprat montre la prise d’un nu féminin de dos. Le modèle s’assoit sur le sol avec les jambes assez écartées, les bras tournés derrière elle. Elle baisse légèrement la tête et porte au cou une chaîne qui descend de sa colonne vertébrale jusqu’à son postérieur.

Cette chaîne symbolise un vêtement, pour Jean-Robert Duprat. Le photographe déclare que ses modèles ne sont jamais totalement nus même quand ils sont dévêtus. « Je trouve toujours un moyen pour voiler ce qui doit l’être », dit-il. « Parfois, j’utilise des éléments faisant partie de l’anatomie du modèle comme ses cheveux. Dans d’autres cas, il peut s’agir des ombres soigneusement calculées et positionnées voilant ce qui pourrait choquer les âmes sensibles. Et de ce fait, ces éléments remplissent le rôle que n’importe quel vêtement traditionnel pourrait jouer. »

Cette chaîne symbolise un vêtement, pour Jean-Robert Duprat. Photo: Instagram / Rorolistudio

La nature, un bon accompagnateur

D’autres professionnels préfèrent jouer avec la nature pour présenter leur art, et ne pas tomber sous la censure des modérateurs d’Instagram. Charly Amazan, un photographe reporter chez Ticket Magazine, se réclame de ce groupe. Il présente une série de photos appelée « Earth Angel », littéralement « Ange de la terre », sur sa page Instagram. Dans ces clichés, il montre l’eau, la terre et le feu.

L’eau est d’ailleurs un élément qui apparaît souvent dans le viseur d’Amazan. Tantôt il donne à voir un modèle plongé dans un océan. D’autres fois, il présente des mannequins avec des gouttes d’eau sur le corps, comme s’ils sortaient tout juste sous la douche.

Quand ce n’est pas l’eau, ce sont les arbres qui s’imposent dans les travaux nus du photographe. Dans l’une de ses prises, Amazan met en scène un modèle féminin accroupi au milieu d’arbres dont on ne peut voir que les troncs. La femme tient une flèche et la dirige vers une proie que le photographe ne laisse pas voir.

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« Mon histoire avec la photographie a débuté en 2014, mais c’est en 2016 que j’ai photographié pour la première fois un modèle nu », raconte Amazan. « Une amie qui m’accompagnait dans mes séances de photos m’a demandé de lui prendre en photo nue. Il faut dire que c’était un défi pour moi parce je voulais maitriser tous les genres photographiques. Je me cherchais en photographie. Je me suis lancé, déterminé, mais avec crainte. »

La femme tient une flèche et la dirige vers une proie que le photographe ne laisse pas voir. Photo: Instagram / Amazan Charly

Le photographe-reporter de Ticket Magazine explique qu’il ne s’en est pas sorti sans critique dans le nu photographique. Les premières réprobations venaient de sa famille, particulièrement sa mère qui trouvait que ce genre de métier ne cadrait pas avec l’éthique du parcours universitaire du photographe qui étudiait alors la médecine. Amazan dit qu’il y a dans son environnement d’autres personnes qui réprouvent jusqu’à présent ses travaux de nu.

« La photographie en soi vient avec ses difficultés, mais quand vous décidez de vous lancer dans le nu, c’est comme si vous marchiez au bord d’une falaise », raconte Amazan.

« Deux options s’offrent à vous, continue l’artiste : soit ce genre vous permet d’avancer dans votre carrière en [vous faisant] gagner beaucoup plus de contrats. Soit il vous enterre, c’est-à-dire que vous n’aurez même pas la chance de grandir dans le métier. Certaines personnes estiment que je dénigre la valeur des gens en les photographiant nus », confie celui qui montre majoritairement des nus féminins sur sa page Instagram.

Selon le journaliste de ticket, certains hommes pensent qu’ils porteront atteinte à leur virilité s’ils se font prendre en photo nus. « J’ai fait des tentatives auprès des hommes pour les photographier nu, ils ont refusé de peur d’être traités d’homosexuels. »

De la pornographie?

Le nu n’est pas du voyeurisme, répondent les photographes cités dans cet article pour réagir aux critiques adressées contre le genre photographique. « Le nu en photographie n’est pas de l’exhibitionnisme pour moi, souligne Charly Amazan. Au contraire, il cache ce qui doit être caché. Quand on prend le temps pour observer la photo, l’on finit par voir tout ce qui est caché. Le nu va plus loin que la forme des silhouettes ».

La photographe Frédérique (Freda) Montas croit que le ce genre artistique n’est pas de la pornographie. Photo : Instagram Montas

Dans le même sens, la photographe Frédérique (Freda) Montas qui a déjà travaillé sur des projets de nus, croit que le ce genre artistique n’est pas de la pornographie. Pour elle, le plus grand défi du nu en photographie est de ne pas verser dans la vulgarité. « Nous n’avons pas pour but de choquer les gens », dit-elle.

Freda Montas pratique la photographie depuis environ quatre ans. Elle a travaillé avec le photographe Hugues Robert Marsan dans la photographie de mariage et c’est celui-ci qui l’a initié au nu artistique. « J’ai participé à un projet de nu qu’il réalisait. Je ne me rappelle pas exactement l’année. Actuellement, je me focalise sur la photographie des plats, mais il m’arrive de prendre quelques clichés nus masculins juste pour le plaisir. »

Le prix d’un nu

Il ne faut pas moins de 250 dollars américains pour poser nu devant la caméra de Charly Amazan. Le photographe ajoute que ce prix peut varier suivant les demandes du modèle. « Dépendamment de l’endroit où il/elle veut aller ou du maquilleur qu’il choisit, le mannequin peut payer 350 jusqu’à 400 dollars américains. »

Amazan regrette que le marché de la photographie ne dispose pas d’un prix fixe pour tous les photographes en Haïti. « Chaque photographe établit ses propres critères pour mettre un prix sur ses travaux », dit-il.

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Frédérique Montas quant à elle ne fait pas payer pour les nus. Pour elle, le nu artistique est un projet personnel qu’elle tient juste pour le plaisir. « Parfois c’est le mannequin qui ayant besoin d’un porte-folio, pose pour moi, et je lui rends ses photos. Si j’ai l’intention de faire une exposition avec les photos d’un modèle, je lui demande son autorisation. Si je gagne un peu d’argent, je signe un contrat avec lui. » 

Le nu en photographie a ses règles. Selon Jean-Robert Duprat, Freda Montas et Charly Amazan, un photographe ne doit avoir que des rapports professionnels avec un modèle qu’il photographie. En plus, si la personne photographiée demande au photographe d’enlever son portrait de sa page, le professionnel n’a qu’à se soumettre à la demande. Même s’il s’agit de l’œuvre du photographe, c’est avant tout le corps du modèle qui est exposé.

Pourquoi se faire photographier nu?

Beaucoup de raisons poussent les gens à se faire photographier en tenue d’Adam et d’Ève.

 « Quelle que soit notre culture, origine ethnique ou religion, nous sommes nés nus et beaux », analyse le photographe Jean-Robert Duprat. « Cette beauté est évidente et présente dans chacune des formes d’art où l’expression corporelle joue un rôle essentiel. Le but ultime des artistes-photographes qui choisissent le nu artistique comme forme d’expression est de nous faire prendre conscience de cette beauté qui est innée en nous tous. »

Selon le Duprat, l’humanité a perdu cette conscience progressivement au fil des ans pour des raisons diverses liées surtout à des questions religieuses ou culturelles.

Toutefois, il ajoute que le nu artistique est un genre photographique mal compris et difficile. Selon lui, les aspirants photographes eux-mêmes « qui épousent ce genre pour des raisons autres que son aspect artistique » font partie des premiers à mal le comprendre. 

Montrer la beauté de son corps

D’après Jean-Robert Duprat, l’élément essentiel pour qu’un nu artistique soit réussi est la compréhension et l’acceptation du modèle de ce que son corps a de beau. C’est ce que fait Farah Mars, l’un des modèles qui a déjà posé pour lui.

Farah Mars est mannequin depuis plus d’une dizaine d’années. Photo : Instagram / Farah Mars / Hugue-Robert Marsan

Farah Mars est mannequin depuis plus d’une dizaine d’années. Elle a déjà travaillé avec des stylistes comme Michel Chataigne et Phelicia Dell, mais n’a jamais intégré une agence de mannequinat.

Pour Mars, poser nue signifie être en harmonie avec son corps tel qu’il est. D’ailleurs, la jeune femme avoue qu’elle aime tellement son corps, que souvent, elle sort sans sous-vêtements. « Je me mets à nue parce que j’adore mon corps tel qu’il est. Et je continuerai à le faire même si à l’avenir, mon corps serait modifié par le poids ou autre chose tant que cela me fera plaisir », explique celle qui dit ne pas pouvoir se rappeler le nombre de fois qu’elle a posé sans vêtements.

Pour le mannequin, se contempler devant un miroir ne suffit pas. Elle préfère se faire photographier nue.

Quand Mars a posé nue pour la première fois, c’était pour elle une façon de décomplexer le métier de mannequin en Haïti. Pour la dame de 30 ans, ce domaine est trop beau pour être si entaché de tabous. « En Haïti, on dit toujours du mal à propos des mannequins. Alors qu’à l’étranger, un modèle est un modèle. Son corps peut être utilisé pour le nu artistique, le body painting, ou encore pour montrer des lingeries et des vêtements », souligne Mars qui tient pour en haute estime Naomi Campbell, une star britannique célébrée mondialement.

Laura Louis

 

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Laura Louis
Laura Louis est journaliste à Ayibopost depuis 2018. Elle a été lauréate du Prix du Jeune Journaliste en Haïti en 2019. Actuellement, elle est étudiante finissante en Service social à La Faculté des Sciences Humaines de l'Université d'État d'Haïti.

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