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De quelle maladie souffre la PNH ?

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L’efficacité de la PNH est un pilier important pour renforcer la confiance du public

L’incapacité des policiers à freiner les actes de banditisme, couplée aux multiples cas d’abus des agents des forces de l’ordre, et les actions répréhensibles de policiers manifestants ou d’anciens de la Police Nationale d’Haïti devenus bandits, sapent la confiance du public dans l’institution.

Les cas d’injustices sont légion. En mai 2018, David Duverseau en a fait l’expérience à Nazon. Parce qu’il a klaxonné à plusieurs reprises un policier, visiblement pas pressé, le jeune homme a fini en garde à vue au sous-commissariat de Carrefour de l’Aéroport, avec un rapport disant qu’il poursuivait le policier « depuis Saint-Marc afin de le tuer ». Ce qui est faux, maintient Duverseau.

L’homme obtiendra sa libération grâce aux interventions d’un ami avocat qui a dû faire appel au commissaire du gouvernement.

D’autres victimes sont moins chanceuses. En 2019, Frantz Kerby Mathieu a été témoin d’une scène violente quand un policier a frappé un vendeur de PapPaDap avec son arme, à Delmas 33. Le seul tort du vendeur a été de demander au « chèf » d’attendre avant d’être servi. D’autres policiers présents n’ont rien fait pour protéger la victime.

Fort souvent, la PNH est instrumentalisée à des fins politiques.

Aucun sondage régulier ne vient spécifier la cote de popularité de la PNH. Mais une étude financée par l’USAID, effectuée par la Vanderbilt University, mettait à seulement 57,9 % la confiance du public envers l’institution en 2014. Ces chiffres représentaient une amélioration par rapport aux 49,3 % de 2006.

Passé violent

Dès sa création en 1994, l’institution policière, qui tenait dans ses rangs des anciens de l’armée, était dénoncée pour multiples abus.

« Plus d’une cinquantaine de recrues à la gâchette trop facile, responsables de graves bavures qui avaient entamé la confiance de la population, ont été rayées des cadres », écrivait Jean-Michel Caroit, dans le journal Le Monde, en décembre 1996.

Un an après, l’avocate Mireille Durocher Bertin, opposante à Jean Bertrand Aristide est assassinée. Selon le FBI, de hauts gradés de la PNH, particulièrement Dany Toussaint, directeur général, auraient les mains trempées dans ce meurtre.

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Aujourd’hui encore, les abus et bavures continuent. Fort souvent, la PNH est instrumentalisée à des fins politiques. Plusieurs manifestations de l’opposition sont réprimées sévèrement alors que des bandits défilent dans les rues, lourdement armés, sans aucune intervention de la police.

Plusieurs anciens policiers sont d’ailleurs membres de gangs qui terrorisent la population. Jimmy Cherizier dirige le G9, une coalition de neuf regroupements criminels. Bien avant, il était membre de la PNH. Celui qu’on appelle « Barbecue » a dû fuir pour échapper aux conséquences de son implication dans le massacre de Bel Air.

Beaucoup de besoins

Au fil des années, l’institution a reçu des supports académiques et logistiques de pays comme les États-Unis ou le Canada. L’effectif a augmenté, mais la professionnalisation des agents semble toujours inachevée.

D’après le Bureau intégré des Nations Unies en Haïti, le budget alloué à l’institution ne correspond pas à ses besoins. Selon un rapport de la mission onusienne sorti en 2017, sans une augmentation considérable du financement, le fonctionnement de base de la PNH va être compromis.

En vrai, la police manque de bras. En juin 2020, l’institution comptait 15 172 policiers. Cet effectif représente un ratio de 1,3 policier pour 1 000 habitants, ce qui est inférieur à la norme internationale de 2,2. De plus, la PNH n’enregistre que 1 517 femmes dans ses rangs, soit 10 %.

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Le corps de police se trouve segmenté en une multitude d’unités. Certains agents sont assignés à des personnalités politiques, quand d’autres prêtent leurs services à des entreprises privées.

Il existe aussi une forte concentration des agents dans les grandes villes. « Cela fait des années que j’ai laissé Port-au-Prince pour travailler en province, indique Joseph, un policier de 10 ans de carrière. J’ai fait le serment de protéger la population, non pas un groupe. J’en ai assez de me stationner devant des entreprises, des business, tandis que dans certaines zones, il n’y a aucun policier. »

Ajouté à cela, les agents n’ont pas une couverture d’assurance effective ni ne jouissent d’un soutien psychologique régulier.

Les policiers n’ont pas d’hôpital, malgré les millions de dollars puisés dans le programme PetroCaribe pour la construction de Simbi continental. Une autre structure qui doit fournir des soins aux policiers et à leur famille a été inaugurée à La Plaine en 2019. Aujourd’hui encore, elle ne fonctionne toujours pas.

Changements profonds

L’efficacité de la PNH est un pilier important pour renforcer la confiance du public. Pour 2020, le Collectif Défenseur Plus avait répertorié 3000 cas de kidnappings environ. Plusieurs autres cas sont déjà enregistrés pour la nouvelle année.

Souvent les dysfonctionnements de l’institution judiciaire sont mis à l’index. « Comment dire à un policier aujourd’hui de ne pas porter de cagoule dans la rue, pendant que souvent après les arrestations, à cause d’une accointance politique, la personne est libérée », se demande Chantale, une policière du département Violence basée sur le genre d’un commissariat de Port-au-Prince. « Les policiers ne veulent pas s’exposer, on ne peut leur reprocher cela », continue l’agent.

L’année dernière, Léon Charles a pris les rênes de la PNH une seconde fois, tandis qu’en 2005, il a été remplacé parce qu’il était incapable de résoudre les problèmes liés à l’insécurité de l’époque.

Des recherches démontrent la nécessité de changements profonds et radicaux au sein de l’institution, déjà rétive aux modifications en profondeurs. Pour Pierre Espérance, il faut une réelle « volonté politique des dirigeants » pour résoudre les problèmes de la police.

Hervia Dorsinville

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Hervia Dorsinville
Journaliste résolument féministe, Hervia Dorsinville est étudiante en communication sociale à la Faculté des Sciences humaines. À Ayibopost, elle écrit sur les sujets de société, la culture et la technologie. Passionnée de mangas, de comics, de films et des séries science-fiction, elle travaille sur son premier livre.

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