FREE WRITINGPOLITIQUESOCIÉTÉ

Couvre-feu !

0

Couvre-feu !

Le mot, lâché comme un chien affamé longtemps retenu en laisse file dans les rues de Port-au-Prince, grimpe les hauts murs des villas de Pétion-Ville, s’infiltre dans les couloirs des cités du Centre-Ville. Telle une balle perdue, silencieuse, elle fait planer sur la ville une peur nauséabonde.

La ville respire à petits coups, on pourrait presque maudire l’EDH qui a choisi ce moment pour éclairer la ville alors que la compagnie publique rationnait encore cette foutue électricité lors du match où Haïti a pris un savon. Quand il y a couvre-feu, on préfère l’obscurité, le silence. Ça tombe sous le sens quand même! Il faut être con pour éclairer la ville en ce moment, ça casse l’ambiance…

La bonne vieille ambiance du temps des “dechoukay”, où le jour, on se rassemblait en groupes autour d’un petit poste de radio grésillant pour entendre le speech du général Cedras, et où la nuit on voyait des lueurs flamboyantes éclairer le ciel, signe qu’on venait de foutre le feu quelque part dans la ville. La bonne vieille ambiance des tatatataw dans la nuit qui réveillent brusquement les bébés, dont les mamans s’empressent de leur fourrer un sein dans la bouche pour les faire taire, par peur de briser le silence qu’exige le couvre-feu.

Port-au-Prince est aux aguets.

Les journalistes restés pour la diffusion du dernier match du jour sont bloqués dans les stations de radio et de télé. Ce n’est pas le moment de vouloir braver le béton quand on sait que rats et coqs non plumés s’échauffent pour envahir la ville.

Port-au-Prince retient son souffle. Chaque bruit familier devient suspect. De temps en temps, on se risque à regarder discrètement par la fenêtre pour s’assurer que le bruit du moteur qu’on entend n’est pas celui d’une voiture zombi, parce que bordel ! Quel est le Pierrot qui se risque à se promener au clair de la lune deux heures après l’annonce du couvre-feu?!

Port-au-Prince se serre les fesses pour ne pas risquer de péter dans la nuit silencieuse, sous risque de se faire repérer… Par qui ? Par quoi ? On ne sait pas trop, on sait juste que la rue qui, il y a quelques heures de cela, était le lieu de tous les «degaje», de tous les « bwas », de tous les « monte desann » s’est soudain transformée en un “no man’s land”.

Ils excellent nos politiciens dans l’art de nous flanquer des «vant bouyi» et la crainte du lendemain.

Port-au-Prince a peur, mais Port-au-Prince va essayer de s’endormir. Demain matin, on saura par Bob C. ce que les potentats d’ici ont décidé de faire avec notre pays. Dépendamment des revirements, on pourra imaginer en combien de portions le gâteau a été découpé pour nourrir le ventre insatiable des voraces que nous avons choisis pour dirigeants.

Port-au-Prince est calme. Mais au loin on devine le taratata du moteur d’une moto et un rythme de «rabòday» qui s’éloignent, comme un pied de nez au couvre-feu, à Port-au-Prince et à ses peurs.

Jowànn Elima

Commentaires

Migration paysanne: une réalité inchangée

Next article

Comments

Comments are closed.

#ReteBranche : Pour ne rien rater, inscrivez-vous à la lettre Ayibopost