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Comprendre le Vodou haïtien dans toute sa compléxité

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L’histoire du vodou haïtien remonte à la colonisation française d’Haïti. Après l’Indépendance, malgré le rôle prépondérant qu’il y a joué, le vodou n’a pas obtenu la place qu’il méritait parmi les religions de l’île. De nos jours encore, ses adeptes sont victimes de préjugés.

« Le vodou est beaucoup plus qu’une religion ; c’est un mode de vie. C’est une mise en commun des cultures de 21 tribus africaines, ajoutées au culte catholique et aux traditions taïnos. Les esclaves, déportés sur un sol qu’ils ne connaissaient pas, forcés de suivre un culte étranger, ont gardé dans leur mémoire l’Afrique symbolique », explique Erol Josué, directeur du Bureau national d’ethnologie (BNE). Les esclaves, selon leur tribu, échangeaient des connaissances et des secrets. La diversité des rites a conduit peu à peu au culte vodou tel qu’on le connaît maintenant.

Le vodou, historiquement, a toujours été considéré comme une secte déviante, à combattre et à éliminer. C’était le culte des Noirs à qui il fallait annoncer « la bonne nouvelle du Christ ». Selon le directeur du BNE, les pratiquants du vodou sont souvent marginalisés. Pourtant, affirme-t-il, même un vodouisant analphabète peut « lire la nature ». « Nous lisons dans le grand chemin, dit-il. Nous le faisons à travers les rêves, les vèvè… Un adepte du vodou qui regarde le ciel saura à quel endroit d’un cours d’eau il trouvera le plus de poissons. L’esprit danse dans notre tête, il en est le maître. »

Des divinités puissantes et nombreuses

Le vodou haïtien est la rencontre de 21 nations, dont les divinités forment un panthéon. Ce panthéon est divisé en plusieurs familles de loas. Les plus connues sont les Rada, les Petro et les Gede. Atibon-Legba, Damballah-Wèdo font partie des loas Rada. Les esprits ont chacun des attributs et des fonctions qui leur sont propres. Legba est le gardien des barrières, le maître des carrefours et il garde la porte de la connaissance et de la vérité. Damballah-Wèdo est pour beaucoup le détenteur de la Connaissance. Certains croient qu’il est le Dieu suprême. Ces dieux, comme tous les autres de la famille Rada, sont censés être des esprits bienveillants.

Il existe aussi des esprits plus agressifs que les autres. C’est le cas des Petro, dont Ti Jan Dantò. Certaines divinités du vodou sont représentées sous les traits de femmes. Ayizan, femme de Legba, est connue pour faire fuir les mauvais esprits. Aïda-Wèdo, déesse de l’arc-en-ciel, est l’épouse de Damballah-Wèdo, qu’elle trompe avec Agwe, le dieu de la mer. Les esprits du vodou sont innombrables et ils ont des pouvoirs multiples, mais comparables.

« Le vodou est organisé autour d’une divinité suprême. Nous l’appelons Granmèt, ou Mawu, tout dépend de la région, explique Erol Josué. Le Granmèt est comme un grand arbre. Les loas sont les branches, et sont l’image détaillée de ce Dieu suprême. Chaque esprit a un ministère. Mais ils sont une seule et même divinité. Aucun esprit n’est supérieur à un autre. »

Les esprits du vodou haïtien sont pour la plupart assimilés aux saints de l’Église catholique. Tout dépend du rite –, Gede, ou Rada – le loa peut avoir un alter ego différent. Baron Samedi est représenté par Saint Martin de Porrès, Lenglesou par Jésus-Christ crucifié et en sang. Ayizan, bien que représentée sous les traits d’une vieille femme, est souvent assimilée au Christ, lors de son baptême. Le directeur du BNE refuse de parler de syncrétisme. Pour lui il s’agit d’un processus de création. Les Noirs se sont servis de cette religion imposée, le catholicisme, pour créer la leur.

Une religion sans cesse combattue

Le vodou, culte à la base de la révolution des Noirs de Saint-Domingue a subi beaucoup de persécutions. Dès la signature du Concordat de 1860, l’État haïtien et le clergé catholique se sont associés pour chasser « les superstitions » représentées par ce culte, qui n’était pas considéré comme une religion. Selon Hannibal Price (1841-1893), le président Fabre Geffrard (1859-1869), l’instigateur du Concordat, faisait emprisonner « tout individu réputé, à tort ou à raison, papa-loa ou manman-loa. »

Dans l’histoire d’Haïti, trois moments importants sont à considérer dans la lutte contre la religion vodou. Cette lutte est particulièrement l’œuvre de l’Église catholique, dont le clergé était totalement constitué d’étrangers. Ces trois campagnes, appelées campagnes antisuperstitieuses, ont eu lieu en 1896, 1911 et 1939. De 1939 à 1942, surtout sous la Présidence d’Elie Lescot, les vodouisants ont été particulièrement persécutés.

Le président lui-même avait donné son accord pour cette persécution, en ces termes : « Nous, Elie Lescot, président de la République recommandons personnellement à la bienveillance des autorités civiles et militaires de la République, le révérend père Carl Edward Peters […] et approuvons entièrement la mission que le révérend Père Peters a entreprise pour combattre le fétichisme et la superstition, par des sermons en créole et autres actes de son saint ministère. » C’était le début d’actes de vandalisme contre les péristyles. La campagne prit fin quand des coups de feu ont été tirés à l’Église Altagrâce de Delmas, pendant une cérémonie religieuse.

D’après Erol Josué, le vodou est mieux accepté de nos jours, y compris des élites intellectuelles du pays. Mais il affirme que nous assistons à une nouvelle forme de persécution venant des églises protestantes. « Nous n’avons pas assez légiféré sur le droit à la différence, dit-il. Les protestants violent les espaces du culte vodou. Par exemple, récemment je regardais une vidéo où un groupe de protestants s’était introduit dans une grotte. Ils ont saccagé ce qui se trouvait à l’intérieur. C’est scandaleux, et le BNE va prendre des mesures adéquates ».

Reconnaissance officielle

Longtemps persécuté, le vodou a finalement été reconnu comme religion en 2003. Paradoxalement, c’est Jean Bertrand Aristide, un ancien prêtre devenu président de la République, qui en a décidé par un Arrêté. Ainsi, selon l’article 5 de cet Arrêté, « […] une fois assermentés, les chefs de culte vodou peuvent être habilités à célébrer baptêmes, mariages et funérailles. » Depuis, le vodou a commencé à s’organiser de manière hiérarchique. En 2008, Max Gesner Beauvoir est devenu le premier ati national, ou chef suprême du vodou haïtien.

À sa mort en 2015, trois atis ont successivement été nommés. Le premier, Alcenat Zamor, élu en 2015, est mort victime d’un accident de la route, avant même son entrée en fonction. Le deuxième, Joseph Fritzner Comas a pris fonction en mai 2016. Trois ans après, en février 2019, il a été destitué. Depuis, Ismaite André, ati provisoire s’occupe de diriger la religion.

Jameson Francisque 

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Jameson Francisque
Linguiste. Journaliste. Passionné de technologie. Je m'intéresse à la politique et à l'économie. Ah, j'écris aussi un peu de poésie, histoire de faire passer la vie.

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