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C’est désormais plus difficile de devenir médecin licencié en Haïti. Les jeunes étudiants protestent.

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Les procédures académiques ont subi des modifications, critiquées par des étudiants finissants

La procédure se voulait simple autrefois. Pour devenir licencié en médecine, l’étudiant devait achever son cycle d’études, passer son stage, réaliser son internat et son service social, pour enfin obtenir son diplôme de docteur en médecine.

Deux avis sortis par la faculté de médecine et de pharmacie de l’Université d’État d’Haïti en 2017 et en 2019 viennent compliquer cette marche à suivre.

D’abord, le décanat de l’institution demande la soutenance d’une thèse basée sur un travail de recherche scientifique à la fin du cursus académique pour avoir droit au diplôme.

Puis, cette « thèse », bien que non obligatoire, est demandée pour être admis en résidence hospitalière. La résidence constitue un programme de troisième cycle où le médecin poursuit sa formation dans une spécialité médicale.

Protestations des étudiants

Des étudiants des promotions sortantes de la FMP protestent contre ces décisions. « Les procédures adoptées pour l’obtention des diplômes ne concordent pas avec les règlements internes de la FMP », fait savoir Junior Jean, un jeune médecin appartenant à la promotion 2013-2020.

La commission de cette promotion, menée par Jean, demande l’application du décret du 7 mai 1981 qui dispose qu’après l’expiration du service social, les médecins ont droit à la licence.

Grosso modo, le diplôme de docteur en médecine permet aux jeunes médecins formés de formuler leur demande de licence auprès du ministère de la Santé publique et de la Population. Sans la licence, aucun médecin ne peut exercer sa profession sur toute l’étendue du territoire.

« Actuellement, un étudiant qui ne présente pas sa thèse ne peut pas obtenir son diplôme à la FMP », déclare le docteur Jude Milcé, vice-doyen aux affaires académiques de la faculté.

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Le vice-doyen rejette les propositions des jeunes médecins. Pour lui, il n’y a pas lieu d’évoquer la loi dans cette affaire. « Les procédures peuvent être modifiées d’un moment à l’autre au sein d’une institution, dit Milcé. L’on parle d’une procédure et non d’une loi. D’ailleurs, la loi qui régit le fonctionnement de l’Université date de 1960. »

Les responsables de l’université tentent d’imposer l’exigence de la thèse depuis au moins sept ans.

« Beaucoup d’étudiants refusent de la présenter, reconnait Jude Milcé. Cependant, les quelques étudiants qui rentrent dans les rangs obtiennent leur diplôme sans casse-tête, rajoute le vice-doyen.

Parallèlement, un autre débat sur l’attestation de diplôme vient s’ajouter à la discussion. « Ce document ne nous permet plus de solliciter notre licence auprès du MSPP comme les promotions antérieures en avaient la possibilité », explique Junior Jean de la promotion 2013-2020 à la FMP.

L’attestation dit la situation actuelle de l’étudiant, en mentionnant les cours manquants et les éventuelles étapes restant à franchir. Junior Jean rapporte qu’un pourparler est initié entre le rectorat de l’UEH et sa promotion pour trouver un dénouement à la crise.

Des médecins non diplômés

Docteur Vilson Bonhomme est résident en gynécologie à l’hôpital Chancerelles. Il a obtenu sa licence auprès du MSPP en 2017 avec son « attestation de diplôme ».

Cette licence qui permet d’exercer la profession ne donne pas droit au diplôme de docteur en médecine. « Au cas où j’aurais l’envie de formuler ma demande de diplôme, il est fort probable que le décanat de la faculté m’exige la soutenance d’une thèse pour l’avoir puisque les procédures ne sont plus les mêmes », croit Dr Bonhomme.

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Selon le professionnel, la majorité des médecins formés en Haïti n’ont pas de diplôme. « Ils n’ont jamais formulé la demande vu que l’attestation leur a permis d’avoir leur licence ou de réaliser d’autres études médicales à l’échelle internationale », ajoute-t-il.

La recherche représente l’un des piliers des facultés de médecine. Vilson Bonhomme croit en même temps que le problème de la thèse doit être résolu en amont.

« Les enseignants doivent être productifs eux aussi, dit Bonhomme. En plus, la faculté doit avoir non seulement des cours de méthodologie adaptés, mais aussi des directeurs de thèse disponibles pour guider les étudiants dans la production de leur travail. La décision est bonne, mais son application doit se faire progressivement. »

L’enjeu de l’accréditation

La formation médicale en Haïti sera évaluée d’ici 2024 par un organisme anglophone. Il s’agit de : « The Educational Commission for Foreign Medical Graduates (ECFMG)», l’instance internationale chargée du contrôle et de la régulation des facultés de médecine étrangères.

En 2018, cette commission avait formulé sa position tranchée sur le cas d’Haïti. « À partir de 2023, si rien n’est fait, aucun diplômé d’une faculté de médecine en Haïti ne sera habilité à pratiquer la médecine à l’étranger, notamment aux États-Unis et au Canada ».

La même année, la FMP avait entamé la révision de son cursus afin de s’accommoder à certaines exigences académiques recommandées internationalement. L’institution a trouvé soutien auprès de la Conférence internationale des doyens des facultés de médecine d’expression française (CIDMEF) qui avait décidé d’aider le pays dans les démarches pour avoir une faculté de médecine répondant aux normes internationales.

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« La FMP doit s’efforcer pour être conforme aux standards dans la formation livrée à ses étudiants puisqu’on a une reconnaissance internationale, relate Jude Milcé, le vice-doyen. Il y a des critères à respecter pour être internationalement reconnue. D’ici 2024, la FMP devrait réaliser toutes les réformes demandées afin de pouvoir garder son accréditation ».

AyiboPost a vainement essayé de rentrer en contact avec le docteur Evans Vladimir Larsen, responsable de la direction de la formation et du perfectionnement en sciences de la santé au MSPP.

Selon Milcé, les mises à jour opérées dans la formation des médecins à la FMP rentrent dans le cadre du processus de renouvellement de l’accréditation. Le responsable reste catégorique : « Si après les évaluations on n’est pas à niveau, on perdra notre accréditation parmi les facultés de médecine mondialement reconnues. Aussi, nos étudiants seront les grands perdants ».

Après la publication de cet article, un responsable de la FMP a demandé et obtenu cette précision : la thèse est demandée mais pas obligatoire pour être admis en résidence hospitalière. 19.42 1.9.2021

Photo de couverture : Pierre Michel Jean/Afp | Tns

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Emmanuel Moïse Yves
Journaliste à AyiboPost. Communicateur social. Je suis un passionnné de l'histoire, plus particulièrement celle d'Haïti. Ma plume reste à votre disposition puisque je pratique le journalisme pour le rendre utile à la communauté.

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