SOCIÉTÉ

Au lieu d’investir dans la pêche en haute mer, Haïti importe du poisson

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À l’instar des autres secteurs du pays, la pêche et l’aquaculture pataugent dans des conditions déplorables empêchant leurs développements

Depuis onze ans, Jean Fils joue à cache-cache avec les poissons à la Gonâve. Pour s’immerger dans le terrain de jeu, non loin des plages, l’homme dispose d’un bateau et des matériels de pêche rudimentaires. Quand la chance lui sourit, ses revenus hebdomadaires grimpent jusqu’à 15 000 gourdes. Souvent, ils tournent autour de 10 000 gourdes.

La pêche artisanale que pratique Jean Fils, et 72 000 autres familles en Haïti, ne suffit pas à satisfaire la demande locale. La consommation moyenne de poisson par personne par année dans le pays est de 3,5 kilogrammes. Celle de la Jamaïque est de 37,5 kilos.

Alors qu’Haïti importe une bonne partie des fruits de mer consommés à l’interne, le pays se trouve entouré d’un énorme potentiel inexploité.

Haïti possède une zone économique exclusive (ZEE) maritime de 86 398 kilomètres carrés, soit plus de 3 fois la superficie du pays, rappelle l’agronome Michel Chancy. Une ZEE représente l’espace maritime sur lequel un État côtier exerce ses droits souverains en matière d’exploration et d’usage des ressources.

Cependant, les travailleurs de la pêche sont pratiquement livrés à eux-mêmes. « Les pêcheurs doivent trouver un appui de l’État et les tarifs douaniers sur le poisson doivent être révisés », dit le spécialiste en agro-écologie, Jean-Rusnel Étienne. Il mentionne le faible tarif à l’entrée de 5 % appliqué aux poisons importés en Haïti.

Le manque d’investissement dans le secteur oblige les pêcheurs à concentrer leurs interventions sur la zone récifale côtière.

« Les prises sont constituées essentiellement de poissons juvéniles qui n’ont pas eu le temps d’atteindre le stade de maturité voire de reproduction », rapporte Michel Chancy qui a été secrétaire d’État à la production animale. « Cette situation affecte également les fruits de mer tels la langouste, le lambi et l’écrevisse, dit l’agronome. Les côtes maritimes sont surexploitées alors que les dispositifs de concentration de poison (DPC) en haute mer sont peu exploités ».

Les prises de la pêche peuvent être globalement estimées à 17 000 tonnes métriques dont 15 000 tonnes pour la pêche maritime et 2 000 pour la pêche continentale et l’aquaculture. Ces derniers sont pratiqués dans le lac Azuéi, le lac artificiel du Péligre, l’étang de Miragoâne et certaines eaux douces du pays.

L’exploitation des DCP reste un des meilleurs moyens de pêcher massivement de nos jours. Ils constituent des espaces de reproduction des poissons et sont placés à 300 mètres de profondeurs marines sur une distance de deux kilomètres. Ils sont colonisés par des algues qui attirent des bancs de petits poissons et de grands poissons prédateurs.

Selon les chiffres fournis par Michel Chancy, Haïti possède 1 535 kilomètres de côtes et un plateau continental qui couvre une superficie de 5 900 kilomètres carrés.

 « Il y a une nécessité de modifier les approches en matière d’intervention dans le milieu de la pêche », explique Wilto Marséus Joseph, président de l’association nationale des pécheurs haïtiens (ANPH).

Jean Fils par exemple aimerait s’aventurer en haute mer. Il fait cependant face à un problème d’embarcation et d’équipements. « Tout cela a un coût », regrette le pêcheur, démuni.

En Haïti, les femmes et hommes d’affaires n’investissent pas vraiment dans les productions animale et végétale. Selon Michel Chancy le secteur privé du pays se contente de rester dans le commerce et les entreprises de service.

« Aucun secteur ne peut se développer sans les apports financiers du secteur privé, d’après l’agronome. Les petits projets de développements durables ne peuvent rien pour la pêche en Haïti », croit Michel Chancy.

Pour sa part, le président de l’association des pêcheurs, Wilto Marséus Joseph, rapporte que les projets qui ont été exécutés dans ce secteur sont majoritairement l’œuvre des organisations non gouvernementales (ONG).

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Or, tout est à faire. L’installation d’une chaîne de froid ainsi que des technologies de conditionnement du poisson est indispensable pour la pêche. Les fruits de mer font face à des difficultés de conservation liées surtout aux problèmes d’énergies du pays.

Le niveau de conservation comporte deux aspects selon Wilto Marséus Joseph : salé ou congelé. Le sel peut conserver le produit pendant près de deux mois. La glace, jusqu’à 6 mois.

En sus, il y a un sérieux problème d’écoulement du produit sur le marché. Les rares pêcheurs qui pratiquent la pêche en haute mer n’ont pas de marché pour vendre les énormes poissons capturés dans les DPC.

À côté des opportunités d’investissement et de croissance dans le secteur de la pêche, le milieu marin haïtien fait face à d’énormes problèmes environnementaux.

Reportage photo: Les oubliés de La Pointe

« La destruction de l’écosystème marine est marquée par la transformation des couches arabes en sédiment, dit Wilto Marséus Joseph, le président de l’ANPH. Ces sédiments occasionnent la destruction du milieu marin lorsqu’ils sont déversés dans les forêts de mangroves et les récifs coralliens, lieu de reproduction des poissons. »

Il y a aussi la surexploitation des espèces comme l’anguille, l’invasion des déchets plastiques et le déversement des huiles usées des usines. Ces facteurs tuent et font fuir les espèces marines des eaux du pays.

Emmanuel Moïse Yves 

Journaliste à AyiboPost. Communicateur social. Je suis un passionnné de l'histoire, plus particulièrement celle d'Haïti. Ma plume reste à votre disposition puisque je pratique le journalisme pour le rendre utile à la communauté.

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