AYIBOFANMEN UNERECOMMENDED

A cette femme courageuse qui assiste à la mort de son mari

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La jeune femme se réveille de son kabicha en sursaut. Instinctivement, elle saisit la main de son époux et regarde son visage. Rien…

Elle s’était endormie, la tête posée sur le petit lit en fer où reposait le jeune homme, les yeux grands ouverts. De temps en temps, un spasme régulier faisait tressauter le corps amaigri, retenu en vie par deux tubes. L’un passant par ses narines dans lequel on lui donnait à manger et des médicaments. L’autre par lequel on lui infusait du sérum.

C’était calme en ce moment aux urgences. Au loin, on entendait le gémissement d’une femme enceinte au travail. Seul le vrombissent du ventilateur, qui brassait un air chaud et vicié, troublait le silence du petit espace où reposait le jeune homme depuis une quinzaine de jours.

Mariana se lève, touche son front, y dépose une compresse froide en lui murmurant quelque chose. Elle guette une réaction sur le visage osseux, où les yeux enfoncés dans leurs orbites gardent une fixité effroyable. Le malade ne réagit pas, rien que le soubresaut nerveux. Depuis quelques mois, c’est son unique signe de vie.  Avant il y a avait les clignements des yeux, les mots incompréhensibles murmurés, mais maintenant plus rien. Mariana maudit tous les jours ce chauffard qui a fauché son mari sur la route de Delmas et laissé pour mort sur le trottoir.

7 mois depuis que Mariana dort sur cette chaise, la tête posée sur ce petit lit en fer où la vie quitte doucement le corps de son époux. 7 mois depuis qu’elle respire moins fort pour entendre le souffle de cet homme à qui elle a promis assistance jusqu’à ce qu’elle la mort les sépare.  7 mois depuis qu’elle court de pharmacie en pharmacie, entre l’hôpital et la maison, pour revenir auprès de celui qu’elle doit changer de position toutes les deux heures, de peur de voir surgir sur son corps des plaies de lit. 7 mois depuis qu’elle s’en occupe comme d’un enfant. Elle continue à espérer que ses efforts ne seront pas vains, qu’à deux ils vont gagner le combat contre la faucheuse qui guette celui qu’elle aime.

Dire qu’il n’y a pas longtemps, ce corps jeune et vigoureux bougeait au rythme d’un rabòday qui avait cartonné ; fruit de la créativité du jeune homme qui voyait s’ouvrir devant lui un avenir prometteur dans le monde musical. Mais il avait fallu qu’un pied posé au mauvais endroit et au mauvais moment, vienne anéantir tous ces rêves caressés à deux, l’espace d’un crissement de pneus sur un asphalte dans la nuit.

 Mariana soupire. Elle a presque oublié ce qu’est la vie au-dehors. Son téléphone et les conversations entre infirmières l’aident à garder le pied dans l’actualité. Elle prend son portable et va se promener sur Facebook. Elle ne comprend d’abord pas pourquoi cette robe rouge a envahi le réseau social, puis de fil d’actualité aux murs, elle se met à comprendre. Elle se met à expliquer à son époux le dernier zen qui secoue Facebook. Elle met le téléphone sous ses yeux, guettant un clignement, rien. Elle lui lit tout haut des commentaires qu’elle trouve drôles, dans l’espoir de le voir même esquisser un faible sourire. Pas de réaction. Elle lui explique les nombreuses parodies dont la robe rouge fait l’objet, elle exagère la réalité pour le faire réagir. Toujours rien sur le visage où jadis brillaient des yeux pleins de malice.

Mariana re-soupire et dépose le téléphone. Elle mouille la compresse, la remet sur le front du malade et lui chuchote quelque chose avant de sortir. Elle se rend dans les toilettes et a un haut le cœur en voyant le contenu de la poubelle. Mais lorsqu’elle met sa main devant sa bouche, ce n’est pas pour s’empêcher de vomir, mais pour étouffer les cris qui veulent libérer ses poumons. Alors la jeune femme se laisse doucement aller sur le sol, et auprès de la poubelle nauséabonde, elle se met à pleurer silencieusement.

Elle pleure en songeant à l’accident et au chauffard qui ne sera jamais inquiété; en pensant à l’homme qu’elle aime qui se meure à petit feu ; en appréciant la générosité de quelques amis grâce à qui les médicaments ne manquent pas ; en songeant qu’avant chaque visite à l’hôpital elle devait presque tenir un marathon, son époux vivant dans un pays où une couverture d’assurance était un luxe;  en s’imaginant le neurologue qui ne viendra peut-être jamais poser le diagnostic de son époux; en pensant à son fils qui va grandir sans connaître son père ; aux fans qui sont bien vite passés à autre chose et dont certains ignorent que la star de Ti Mamoune se meure; à ceux qui attendent que l’artiste trépasse pour partager la photo de son corps sans vie sur les réseaux sociaux en la légendant d’un RIP hypocrite.

Mariana pleure, longtemps, sans bruit. Puis se ressaisissant, elle met une sourdine à sa douleur, fait disparaître toutes traces de larmes sur son visage et rejoint l’être aimé. Elle mouille la compresse froide, la replace sur le front toujours chaud et reprend sa place auprès du petit lit en fer forgé. Mariana se met à penser au pire, elle pense aussi à son fils et ne conçoit pas comment elle va élever cet enfant seule ici. Le cœur lourd, les yeux secs, la jeune femme commence à tracer dans sa tête l’itinéraire vers l’Amérique du Sud.

Jowànn Elima Chachoute

NB: Cette histoire est inspirée de la situation de l’artiste J-Vens, mais ne reflète pas la réalité de cette situation difficile que vit cette famille.

Commentaires

Jowànn
J'écris parce que le monde est dégueulasse. Le jour où il ne le sera plus, je me mettrai au chant!

    Non, Gaëlle n’est pas morte !

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    Pourquoi serais-je féministe en 2017 ?

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