SOCIÉTÉ

Des disparitions inexpliquées soulèvent des questions en Haïti

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Des citoyens tombent sur des corps sans vie, parfois mutilés. D’autres signalent à AyiboPost des enlèvements potentiels sans demande de rançon ni cadavres

Le photojournaliste sursaute sur le cadavre « intriguant » au lendemain de l’attaque des gangs contre le Pénitencier national, au bas de la ville de Port-au-Prince, en mars 2024. 

Les reporters venus couvrir l’événement et des habitants de la zone s’empressaient de quitter les lieux lorsqu’ils ont découvert le corps, quelque part sur la chaussée, à la rue Saint Honoré. 

Le cadavre, partiellement brûlé, avait la poitrine ouverte et vidée de ses organes internes, se souvient le professionnel.

Les journalistes ont envisagé, puis écarté, l’hypothèse de dégâts causés par un chien errant : ce mort avait quelque chose de différent des autres. 

Un deuxième photojournaliste présent ce jour-là confirme l’incident à AyiboPost. Des habitants de la zone auraient remarqué le corps, visiblement frais, très tôt le matin. De part et d’autre de sa poitrine, ses côtes étaient soigneusement écartées.

« Il y avait un certain soin dans les marques d’ouverture sur le cadavre », poursuit le premier photojournaliste. « Nous nous sommes dits que cela ressemblait beaucoup à un corps auquel on avait retiré certains organes. »

 Cette hypothèse demeure difficile à vérifier.  

Les journalistes ont envisagé, puis écarté, l’hypothèse de dégâts causés par un chien errant : ce mort avait quelque chose de différent des autres. 

 Mais deux spécialistes suggèrent à AyiboPost l’existence de réseaux criminels de trafic d’organes en Haïti. De plus, des dizaines de familles disent n’avoir aucune nouvelle de leurs proches disparus sans demande de rançon ni trace de cadavre. 

Selon le sociologue Ely Thélot, la situation de crise renforce les vulnérabilités des citoyens du pays face aux crimes transnationaux comme les trafics d’êtres humains, les exploitations de toutes sortes et les trafics d’organes.  

Le trafic d’organes se traduit par l’achat, la vente ou l’échange d’organes humains de manière illégale.  

Ce marché, présent généralement dans des pays à faibles revenus, représente entre 840 millions et 1,7 milliards  de dollars par an.  

Deux conseillers présidentiels, Leslie Voltaire et Fritz Alphonse Jean, ont évoqué l’existence du trafic d’organes en Haïti, mais aucune donnée solide n’existe sur le sujet.  

Un rapport de l’Initiative mondiale contre la criminalité transnationale organisée, publié en 2024, révèle que certains gangs, notamment à Cité Soleil et Canaan, se livrent au trafic d’organes.  

Des témoins et des sources hospitalières ont signalé à l’organisation des corps mutilés retrouvés dans les rues et en zones rurales, ainsi que l’existence de cliniques clandestines. Face à ces révélations, l’organisation appelle à des investigations plus approfondies. 

Selon l’organisation américaine, Donor Alliance, spécialisée dans le don d’organes, après prélèvement, un cœur humain survit entre quatre et six heures, un poumon entre quatre et huit heures et un foie, entre douze et 36 heures.  L‘âge et l’état de santé de la personne doivent aussi être pris en compte. 

La transplantation d’organes exige des connaissances scientifiques et médicales poussées.  

 « Il faut effectuer des tests de compatibilité, prélever l’organe, le conserver et l’implanter », souligne à AyiboPost le chercheur en médecine Jean-Rony Monestime André. 

Ces différentes étapes nécessitent des compétences et des aptitudes complexes ainsi que l’utilisation d’appareils médicaux spécialisés.

Les quartiers sous le contrôle des gangs armés demeurent inaccessibles aux autorités, donc il demeure difficile de confirmer l’existence de ces infrastructures. Il n’est pas clair si des trafiquants de pays proches de la région viennent à la rescousse pour réduire les délais de transplantation. 

Mais, poursuit André, « les allers-retours de petits bateaux dans les zones sous le contrôle des gangs ou le vol dans le ciel haïtien de petits avions non identifiés à de quoi nous inquiéter et incitent à ouvrir des enquêtes ».   

Ces débats sur le trafic d’organes prennent place dans un contexte marqué par des cas de kidnapping, de disparitions forcées et d’exécutions sommaires de plus en plus fréquentes dans le pays. De nombreux corps sont retrouvés calcinés, effaçant toute possibilité d’identification.

Lire plus : Disparition et mutilation mystérieuses de cadavres dans des morgues en Haïti

La plateforme de partage d’informations « Positivis Alerte », dirigée par l’entrepreneur Alain Paret, a enregistré 1 964 disparitions de personnes entre janvier 2023 et mars 2025. 

Parmi elles, 108 – dont 71 hommes, 32 femmes et cinq mineurs – ont été directement signalées à l’agence par leurs familles. 

 Selon Positivis Alerte, 65 de ces personnes ne sont jamais rentrées chez elles. 

Du 5 décembre au 14 mars 2025, la structure a recensé seize nouveaux cas de disparitions dont treize dans la zone métropolitaine de Port-au-Prince. 

 L’État haïtien ne tient aucun décompte des disparus.  

 Contacté par AyiboPost, Jean-Wilner Morin, titulaire de l’office de protection du citoyen, déclare attendre la publication d’un rapport de l’OPC avant de donner d’interview.  

AyiboPost a documenté une demi-douzaine de cas de personnes disparues non retrouvées à Port-au-Prince entre novembre 2024 et février 2025. 

 Eder Charles, 37 ans, et son ami Edson Rosier font partie des victimes. Ils ont quitté leurs maisons au quartier de Poste Marchand pour se rendre au Mosaïque Gardère, une entreprise située sur la route de l’Aéroport en décembre 2024.

Trois mois plus tard, les deux hommes ne sont toujours pas rentrés chez eux.    

Les deux familles ont entrepris de multiples démarches, mais n’ont pas pu retrouver la trace des deux amis, témoigne Marcus Charles, petit frère d’Eder Charles.  

L’unité de monitoring du Combite pour la Paix et le Développement (CPD) a recensé une vingtaine de disparitions à Port-au-Prince en novembre 2024.    

Devant la multiplication de ces cas, dont celui de trois élèves du Lycée de la Saline en avril 2024, l’organisation a sollicité, en janvier 2025, la visite du Groupe de Travail des Nations Unies sur les disparitions forcées ou involontaires en Haïti. 

Ce n’est pas un phénomène nouveau dans l’Histoire du pays, souligne à AyiboPost Fritznel Pierre, directeur exécutif du CPD, se référant aux disparitions sous le régime des Duvalier et celles du début des années 2000.

Mais, selon le responsable, ces cas sont devenus plus fréquents ces dernières années, dans un environnement où l’omerta des familles rend difficile le travail de documentation.

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Haïti a signé en février 2007 la Convention des Nations Unies sur la protection de toutes les personnes contre les disparitions forcées. Mais cet instrument, censé renforcer le cadre légal, n’a pas encore été ratifié. 

Entre-temps, des familles continuent de signaler à la presse ou sur les réseaux sociaux la disparition de leurs proches. 

Un homme de 51 ans, habitant le quartier de Bel-air, témoigne à AyiboPost que son unique fils, sorti depuis début janvier 2025, n’est jamais rentré chez lui alors que celui-ci se rendait à un supermarché situé à l’avenue John Brown, Lalue. 

Le père de famille, qui confie avoir eu peur de porter plainte, craignant pour sa sécurité, raconte que des résidents du quartier de Poste-Marchand lui ont dit que son fils a été tué et qu’ils ont découvert ses restes brûlés sur un terrain dans les environs du quartier.

« Je sais que je ne pourrais jamais le ramener en vie, mais le cadavre m’aurait suffi » lâche l’homme d’une voix brisée, préférant garder l’anonymat.

La famille de l’homme n’avait reçu aucune demande de rançon.

ParWethzer Piercin


Couverture |  Un homme allongé à l’extérieur sur une marche. Photo : Freepik

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Wethzer Piercin est passionné de journalisme et d'écriture. Il aime tout ce qui est communication numérique. Amoureux de la radio et photographe, il aime explorer les subtilités du monde qui l'entoure.

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