POLITIQUE

Diaspora: prier c’est bien, s’organiser c’est encore mieux

0

« Mais nous, que devons nous faire ? » Question que mes sœurs et frères nés.e.s, ayant grandi et vivant en région parisienne n’ont eu de cesse de me répéter sur notre groupe WhatsApp. Evidemment, je n’ai pas su répondre à cette interrogation, puisqu’ au 7ème jour de Lock Down, le moral affaisé, je me suis laissée aller à l’apathie. Nous,

Grande adepte des méthodologies de concentration et de To-do list (liste de tâches à accomplir), j’ai donc pris mon précieux cahier et décortiqué la question pour essayer d’y voir plus clair. Après une petite gymnastique, deux points m’ont paru essentiels. Ces derniers ne sont ni une recette miracle, ni une feuille de route exhaustive, mais ils peuvent aider les Haïtien·ne·s de la Diaspora Primo arrivante, leurs enfants, mais aussi les étrangers voulant apporter leur support.

S’informer sur la situation et les acteurs socio-politiques

La quantité de fake news, de vidéos et d’images choquantes sans dates ni lieux circulant sur les groupes WhatsApp, Facebook et Twitter participent à un climat de confusion totale sur le pourquoi du comment. Si vous voulez comprendre ce qu’est l’accord PetroCaribe, cette vidéo de AyiboPost vous explique tout. Depuis plusieurs mois maintenant, un mouvement citoyen d’ampleur réclame la lumière sur l’utilisation des fonds Petro Caribe devant aboutir à un procès. Cette mobilisation sert également de catalyseur à d’autres demandes de justice sociale. On retrouve parmi les plus actifs de la mobilisation, beaucoup de jeunes de la génération post 1986. Ceux-ci ont notamment lancé des initiatives comme Ayiti nou vle a ou Nou Pap Dòmi (qui d’ailleurs a lancé une pétition en ligne Angajman Solanèl Pou Lonè Ak Diyite Peyi Dayiti).

La pression est donc mise sur le président Jovenel Moïse et sur son gouvernement, vu qu’il est du Parti Haïtien Tèt Kale (PHTK), parti auquel appartient également l’ancien président Martelly. Notons qu’une partie substantielle des fonds Petrocaribe a été dépensée durant le mandat de ce dernier. Néanmoins, cette demande de reddition de comptes, met en cause la responsabilité de nombreuses figures politiques (partis politiques, parlementaires, ex-ministres, ex-Premier Ministres) ainsi que celle de hauts fonctionnaires.

La crise de confiance de la population envers les politiques est très profonde et les partis politiques qui ne sont pas au pouvoir (mais qui l’ont été), se présentent sous la vague dénomination “Opposition Démocratique”. On retrouve dans cette opposition de nombreux partis qui ont dirigé ou collaboré avec des anciens gouvernements, pour le résultat peu probant que l’on connaît. Incapable de mobiliser la population, l’Opposition Démocratique a profité de la vague de mobilisation autour des Petrochallengeurs pour prendre une “woulib”, afin de négocier un gouvernement d’ouverture (comprenez: dans lequel ils seront intégrés) et se positionner pour les prochaines élections législatives et présidentielles (2022). De nombreux auto-proclamés leaders de l’Opposition Démocratique sont soupçonnés d’être de mèche avec des chefs de gangs, qu’ils monnayent afin de faire pression sur le gouvernement, mais aussi pour dissuader tout mouvement citoyen de s’investir en politique. Les revendications des mouvements citoyens sont donc pris dans un étau entre :

– le gouvernement qui joue la montre pour ne pas avoir à conduire un procès Petrocaribe qui incriminerait des membres du PHTK et leurs proches du secteur privé

– l’Opposition Démocratique qui est prête à braconner le mouvement pour ses propres intérêts et dans les rangs de laquelle les affaires de corruption, de trafic d’influence, de coopération avec le secteur criminel sont légions.

– Les membres du secteur privé ( détenu en majorité par les Syro-Libanais, descendants européens venus en Haïti dans les années 20 et par quelques familles mulâtres) veulent preserver le statu-quo leur permettant de tirer tous les avantages économiques ainsi que des privilèges sociaux.

– Ajoutons enfin la communauté internationale qui apporte son soutien au gouvernement – notamment les États-Unis – qui ont obtenu récemment l’alignement d’Haïti sur leur position concernant le Venezuela. Cet abandon de Maduro par l’Etat Haïtien vise à s’assurer le soutien et l’appui des États-Unis qui sont réputés pour “faire et défaire” les Présidents en Haïti.

Se regrouper et s’organiser

Comme dit le slogan Don’t Agonize, Organize[1] ! Il existe énormement d’associations haïtiennes qu’elles soient professionnelles, culturelles ou politiques aux Etats-Unis, au Canada, en France ou encore en République Dominicaine. Que ces organisations s’emparent de la question, la mette en discussion et s’organisent pour porter leurs voix auprès de l’ambassade haïtienne locale!

Ce qu’il est aussi possible de faire : s’organiser au sein des mouvements sociaux plus larges afin de faire pression sur les gouvernements des pays étrangers pour stopper l’ingérence de ceux-ci. Le peuple haïtien doit pouvoir jouir de son droit à l’autodétermination sans l’intervention des auto-proclamés « amis d’Haïti » qui se sont révélés à maintes reprises plus proches des Chevaliers de l’Apocalypse.

Il faut interpeller les élus et représentants politiques mais aussi sensibiliser les partis politiques progressistes locaux ainsi que les mouvements sociaux internationalistes aux fins de mettre sur la table le sujet de l’ingérence et la responsabilité de ces pays dans la paupérisation d’Haïti. Cela s’adresse notamment aux communautés et aux personnes vivant dans les pays membres du Core group.

Le Président Jovenel Moïse entouré de Représentant·e·s du Core Group

Composé de la Représentante Spéciale du Secrétaire Général des Nations Unies, des Ambassadeurs d’Allemagne, du Brésil, du Canada, d’Espagne, des États-Unis d’Amérique, de la France, de l’Union Européenne et du Représentant Spécial de l’Organisation des États Américains, le Core Group s’est fendu d’un communiqué de presse pour féliciter les forces de l’ordre mais aussi pour réitérer son attachement à la démocratie et condamner la violence. Notons que malgré leurs recommandations et leur confiance dans le gouvernement Haïtien, l’Ambassade des États-Unis fait évacuer leur personnel et a émis des alertes aux citoyens américains : « Ne vous rendez pas en Haïti ».

Ce communiqué n’a pas manqué de susciter la perplexité lorsque l’on sait que les membres du CORE Group ont de grandes responsabilités historiques et politiques dans la situation haïtienne actuelle notamment les États-Unis et la France. Un groupe d’Haïtien-ne-s à d’ailleurs écrit une tribune en réponse. Ils pointent notamment du doigt l’hypocrisie du CORE Group en plus de l’ingérence : « Le Core Group veut nous faire croire que cette démocratie que le peuple Haïtien cherche depuis 1986, nous l’avons trouvée ! Le Core Group n’a pas pris acte du déséquilibre entre les pouvoirs de l’Exécutif et le Législatif, ni du dysfonctionnement du Judiciaire, ni de l’inefficacité d’un Exécutif bicéphale coûteux et peu productif en décisions. Il appelle aux élections pour reproduire un système que, à peu de choses près, tout le monde dénonce aujourd’hui ? Et la détérioration des communes entre les mains de « cartels » élus avec moins de 1% des citoyens en âge de voter dans ces communes. D’un autre côté, nous devons nous faire un devoir de nous rappeler les interventions lourdes et déterminantes de la communauté internationale dans les résultats des élections de 2006 et 2011 qui ont été les plus « visibles ». En mettant les élections avant la réforme institutionnelle, le Core Group pousse à une énième élection sans changement des règles du jeu, sans changement de Constitution : c’est s’assurer que l’on reproduise la non-démocratie pour les cinq prochaines années. Il faut parfois sortir dans la rue pour se faire écouter. »

Haïti a besoin d’une solution politique. Il ne s’agit ni d’une malédiction, ni d’une fatalité mais d’une structure d’exploitation des pays du Sud par le Nord, doublé par l’exploitation en interne de la bourgeoisie et des prédateurs politiques.

Où que vous soyez, vérifiez les informations que vous recevez, relayez les initiatives citoyennes, organisez-vous et demandez des comptes!

Inutile de se cacher derrière son écan. L’heure n’est plus aux « Ayiti pa m lan diferan », « Kite peyi m mache » ou même s’inquiéter de « l’image du pays » ! Nous sommes face à une crise chronique ; chaque épisode est plus grave et dure plus longtemps. Des quartiers entiers vivent toute l’année sous la terreur de gangs armés, l’accès à une éducation de qualité coûte un bras, entrer dans un supermarché est une performance de statut social; bientôt il faudra 100 HTG pour 1$US ! Et cette situation, ce n’est pas le partage de photos de magnifiques plages (pour une grande partie privées avec un coût d’entrée prohibitif) sur Internet, qui va y remédier. Le seul remède est l’égalité et la dignité pour le peuple haïtien. Et pour se faire, nous devons appliquer un concept radical : La justice sociale.

Fania Noël

Militante et essayiste afroféministe, Fania Noël est née en Haïti et a grandi en France. Elle poursuit son PhD en sociologie à The New School for Social Research. Ses champs de recherches sont les études Noires et Africana, les féminismes Noirs et les cultural studies. Elle est membre de l’organisation Black Feminist Future et directrice de publication de l’anthologie féministe haitienne de Nègès Mawon Alaso. Son second livre Et maintenant le pouvoir. Un horizon politique afroféministe paraîtra aux Éditions Cambourakis en 2022.

    Comments