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Les infox polluent le mouvement social en gestation en Haïti !

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Sur internet, la désinformation prospère et intoxique. Dans un pays où l’usage des nouvelles technologies s’en va grandissant, l’éducation aux médias et à l’information s’impose. 

Année après année, la désinformation suit calmement son cours. On la voit entre autres dans les élections américaines (Donald Trump vs Hillary Clinton en 2016), françaises (Emmanuel Macron vs Marine Le Pen en 2017) et brésiliennes (Jair Bolsonara vs Fernando Haddad en 2018). Elle est présente dans toutes les sphères : pour des raisons géopolitiques, pour exprimer des positions fanatiques extrêmes, servir des intérêts divers, dissuader et parfois juste pour plaire!

Elle s’est toujours propagée via les médias traditionnels ou par le bouche-à-oreille. Elle a suscité des procès de diffamation ou des chambardements spectaculaires. Maintenant elle change de visage et avance avec son temps. Elle circule via les réseaux sociaux ou via le bouche-à-oreille, ou mieux de « doigts-en-doigts » par un simple clic. La propagation de la désinformation ne se limite plus à la radio-télédiffusion, via des animateurs ou des invités qui racontent n’importe quoi dans des émissions prisées par la population. Malheureusement, quand le mal est fait, difficile de le réparer car, qui a reçu la fausse information ne recevra pas forcément la contre-information.

Avec les réseaux sociaux, plus que jamais, la vérité a la vie dure. En extrapolant, partout où il existe un faible niveau d’éducation notamment dans les pays en voie de développement, l’éducation aux médias et à l’information se révèle une nécessité.

Le web et l’internet amplifient la désinformation et la diffamation tous azimuts. On te fait dire ce que tu n’as jamais dit. On attribue aux personnages politiques des propos humoristiques ou menaçants selon l’humeur du créateur du message. Des cas les plus courants : des citations attribuées à Victor Hugo ou au zimbabwéen Robert Mugabe ou encore au président russe Vladimir Poutine. L’instantanéité prend le dessus. En Haïti, le terreau est devenu encore plus fertile. La désinformation fait flèche de tout bois.

Petits cas d’école avant la date du 18 novembre 2018 avec WhatsApp, le demi-frère de Facebook et Twitter, deux des trois réseaux les plus populaires en Haïti.

Des infox sur WhatsApp : mon expérience récente

WhatsApp est sans doute le canal le plus difficile à contrôler ou à maîtriser. Depuis les dernières manifestations du 17 octobre en Haïti, le mot d’ordre était lancé : rendez-vous le 18 novembre 2018 pour une autre manifestation contre la corruption. Quelques jours plus tard, toutes sortes de fausses informations circulaient sur les réseaux.

Exemple d’infox circulant sut Whatsapp

Je ne suis membre que de trois groupes WhatsApp ayant plus d’une quarantaine de membres. Et ce n’est que récemment que j’ai intégré deux de ces trois. Pour des raisons pratiques, j’évite les grands groupes parce que ça texte et ça texte comme une machine qui ne s’arrête jamais et il est difficile de suivre les conversations, d’autant plus que c’est chronophage. Dans deux de ces trois groupes, des individus prennent un malin plaisir à « partager tel que reçu » des informations pour la plupart fausses. Dans l’espace d’un mois, plus d’une vingtaine (j’ai arrêté de compter) de fausses informations me sont parvenues ou plutôt ont été postées dans ces groupes avec des soi-disant sources. Du coup, même les vraies informations sont noyées dans une mer de mensonges. Pour illustration voir les trois photos ci-dessous.

Des individus qui inspiraient confiance diminuent leur côte de crédibilité en toute conscience ou sans le savoir pour des intérêts encore indéchiffrables. L’autre ne se soucie plus de l’importance de la vérité du moment qu’elle n’est plus en sa faveur. La logique de partisannerie surpasse l’entendement. Et nous ne sommes même pas encore en période électorale! L’intelligence artificielle non plus n’est pas au rendez-vous pour des vidéos falsifiées!

Des réseaux sociaux numériques de contact (Facebook, Twitter, Linkedin, WhatsApp) ou de contenus (Instagram, Pinterest, Youtube, Twitter etc.) jouent à la fois un rôle de médias et d’outils aux médias, à la différence que, contrairement aux médias traditionnels (journaux, radios, télévisions) où l’on peut identifier les diffamateurs, sur les réseaux sociaux ces derniers peuvent se cacher derrière leurs pseudonymes pour débiter leurs contre-vérités où par effet de réseau n’importe quelle sottise peut devenir virale en l’espace d’une minute.

Des infox sur Twitter 

Sur les groupes WhatsApp, l’on peut faire appel au bon sens du partageur ou l’ignorer car fatigué de devoir répéter les mêmes choses ; l’on peut aussi exclure la personne du groupe, la bloquer de ses contacts, ou encore quitter le groupe. Sauf que, quitter un groupe « restreint » n’est pas si simple car beaucoup de paramètres psychologiques vont rentrer en jeu avant de prendre la décision et cela ne va pas forcément empêcher l’individu de continuer à partager ces fausses informations. En revanche, pour les autres réseaux (Twitter, Facebook, Instagram…), l’on peut les reporter, signaler les faux comptes ou ceux diffusant des informations fallacieuses. Néanmoins, une bonne utilisation de ces réseaux demande de la clairvoyance.

Le vrai compte Twitter de l’association “AyitiNouVleA”

Par exemple, ce compte Twitter (@Ayiitinouvlea) été créé entre autres objectifs pour semer la confusion autour de la manifestation du 18 novembre dont le compte @Ayitinouvlea faisait la promotion. Il est fort probable qu’après avoir lu les deux noms, vous vous dites, « mais, il n’y a pas de différence ! ». Pourtant si, un simple « i » de plus dans le premier confirme la falsification par rapport au compte préexistant @Ayitinouvlea. Le second à double “i” utilise le logo et les images liées au premier pour induire les gens en erreur .

Le même individu aurait pu créer un compte en diffusant des messages de dissuasion pour ne pas participer aux manifs du 18 novembre, il y va de la liberté d’expression n’est-ce pas ? Cependant, en imitant un compte qui existe déjà, l’intention malicieuse est claire car il s’agit d’usurper une identité pour saboter ce que l’autre entend promouvoir. Les exemples d’usurpation d’identité sur Internet (un autre domaine) à des fins de désinformation et de vols d’information sont légion. Si les parlementaires travaillaient véritablement, une loi devait être déjà sur le tapis.

Faux compte Twitter d’ “AyitiNouVleA” a essayé de boycotter la marche du 18 novembre.

Ce ne sont pas seulement ceux qui se cachent derrière les écrans qui sont responsables de la circulation des infox (« fake news » se dit « infox » désormais en français), ce sont aussi ceux qui manquent de vigilance et de clairvoyance, car pris par le sensationnalisme, ils se laissent aller à la réaction instantanée qui est de partager. Parce qu’entre « aimer » et « partager », la distance est à des fractions de centimètres du doigt et de son téléphone ou du pointeur de la souris et  de son ordinateur. Tels des robots privés de raison, ils partagent.  Cela peut paraître simple, mais les explications peuvent être plus corsées si l’on tient compte des particularités psychologiques liées aux individus.

 

 

Quelles solutions ?

Il est vrai que dans les groupes et sur les réseaux on  trouve de tout : des liens de nouvelles vérifiables, des opportunités d’emplois, des messages de sensibilisation, des débats houleux, des images pornographiques, des messages à la con… enfin, tout. C’est un microcosme de la société. Et comme reproduction de cette société, bien souvent l’individu oublie qu’il est le détenteur du pouvoir de partager, qu’il fait partie de ceux qui dénoncent le dysfonctionnement de la société, qu’il peut créer un espace sain idéal pour réfléchir sur la société dont il rêve.

Premièrement, comment réagir lorsqu’on reçoit ces fausses informations et deuxièmement, comment faire face aux conséquences de la diffusion de celles-ci ? Évidemment, il n’y a pas de réponses exhaustives. Le droit, l’éducation, la communication devront apporter des pistes de réflexions. Il y a là matière pour des travaux de mémoire ou de thèse.

En ce qui concerne la première interrogation : parce que l’éducation aux médias prendra du temps, il  revient à l’individu, aux familles, hic et nunc, de jauger toute information reçue, lue ou vue sur les réseaux, sur le web et de se demander avant tout partage si la source est vérifiable. Est-ce que l’auteur est affilié à une organisation de presse ou une institution reconnue? Un simple site web ne dit pas que la source est vérifiable si l’article n’est pas signé ou si l’on ne peut contacter l’équipe éditoriale, même si des informations vraies peuvent y circuler.

En ce qui concerne la seconde interrogation, l’éducation aux médias et à l’information s’impose. Elle est depuis 2013 un des piliers du Parcours Citoyen prévus par la loi de refondation de l’école en France. Il serait temps qu’elle soit incluse chez nous dès le moment où l’individu a accès à ces médias et outils. Les médias traditionnels devront jouer leur partition pour éduquer le grand public.

Au-delà du bon sens pour WhatsApp, des sites ou des applications peuvent aider pour le web. Il y en a plusieurs. En Haïti, un site web vient d’être lancé pour vérifier la véracité d’une information, il s’agit de www.toma.ht. En France, le journal Le Monde a lancé le Decodex, vous pouvez accéder au kit ici(https://lemde.fr/2QRSGFR ) ainsi qu’a plusieurs thématiques relatives aux fausses informations. Au Canada, il y a le FactScan politique (www.factscan.ca ) et aux États-unis, www.politifacts.com. Des réseaux comme Facebook, Google et Twitter s’associent à d’autres médias pour combattre les infox également. Cela leur prendra du temps avant de s’intéresser à notre région.

Dommage que vous devrez passer par tout cela avant de partager, aimer ou faire suivre un message. Mais, si vous voulez maintenir votre côte de crédibilité, il n’y a pas d’autre choix… À moins que vous ne vous souciez guère des implications sur votre carrière car le monde est désormais un petit village, voire Haïti !

 

Yvens Rumbold

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La rédaction de Ayibopost

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