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74 adolescentes enceintes dans huit écoles à Beaumont

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L’information provient d’une ONG et d’une institution publique. Dans le décompte, l’on retrouve 44 mineures. Quatre cas de viols sont en cours de traitement

Beaumont, une petite commune de douze mille habitants dans la Grand’Anse, a été propulsée dans l’actualité en octobre dernier quand le directeur d’une école de la zone annonçait que 40 de ses élèves sont tombées enceintes durant le confinement.

L’Institut du bien-être social et de la recherche (IBESR) et l’Initiative départementale contre la traite et le trafic des enfants (IDETTE) ont mené une enquête sur la question dans huit établissements de la localité. Les résultats sont surprenants. Pas moins de 74 adolescentes et jeunes femmes font face à une grossesse non désirée et précoce dans la commune séparée de Jérémie par 41,1 km d’une route à peine praticable.

Après décompte, l’École de la Prophétie dont le directeur a lancé l’alerte affiche 44 grossesses. Cependant, comme dans les autres institutions, la plupart des cas n’ont aucun rapport avec le confinement. Certaines des jeunes femmes ont dû arrêter leur éducation lorsqu’elles sont tombées enceintes, et d’autres ont déjà accouché. Quatre cas de viols sont en cours de traitement.

Situation inquiétante

« Cette situation est très inquiétante », signifie Marie Garlène Dupour du bureau de l’IBESR dans la Grand’Anse.

Parmi les jeunes mamans, l’IBESR et l’IDETTE dénombrent 44 mineures. Tandis que les présumés pères sont âgés entre 18 et 57 ans, les 30 autres jeunes filles vont de 18 à 24 ans. Qu’est-ce qui explique autant de cas de grossesses et d’abandons scolaires ?

La précarité ambiante, un cocktail explosif d’impunité, de dysfonctions dans l’institution judiciaire, la corruption, l’absence d’une force de police à Beaumont couplée à la résignation de certains parents contraints de négocier afin d’éviter un procès à l’issue incertaine contre ceux qui ont abusé de leurs enfants, selon des professionnels sur le terrain.

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D’ailleurs, les chiffres peuvent évoluer dans les jours à venir. « À cause de l’urgence du moment, cette enquête a de sérieux problèmes de méthodologie » selon Gérald Guillaume, un responsable de l’IDETTE. Il révèle que d’autres parents viennent progressivement déclarer les grossesses précoces de leurs enfants.

24 cas sont aussi déclarés au Lycée National de la commune de Corail, une zone voisine de Beaumont. L’IDETTE est en discussion avec le directeur de cet établissement pour mener une enquête plus approfondie.

La Solidarite fanm ayisyèn (SOFA) qui a un centre « Douvanjou » à Beaumont a déjà reçu 18 des 44 élèves de l’École de la Prophétie. Elles sont toutes tombées enceintes durant l’année scolaire 2019-2020, mais elles habitent la localité appelée « Dèyè mòn », dans la commune de Pestel qui est limitrophe à Beaumont.

Implication du juge de paix

Le juge de paix de Beaumont, Baptiste Arnold, conteste dans une entrevue à Ayibopost le nombre élevé de grossesses dans sa commune. Gérald Guillaume dit ne pas être étonné puisque le fils du juge est accusé de « plus d’une douzaine de cas de viols, dont l’une des victimes est la fille du directeur de l’École de la Prophétie ».

Baptiste Arnold dit être au courant que son fils a un enfant avec la fille du directeur de l’École de la Prophétie. Il sait également que la demoiselle était en terminale à l’époque, mais son père n’a pas cherché à discuter avec lui à ce sujet. « Oui, j’ai un fils qui est né en dehors du mariage, appuie le juge de paix. Il est accusé de viol, mais légalement, il faut aussi donner son âge. Ce garçon est né en 1991, donc, il a 29 ans. »

Les faits allégués demeurent gravissimes. « Ma fille m’a dit que [le fils du juge] a usé d’une arme pour la forcer à avoir des rapports sexuels avec lui, informe le directeur, Jean Anel Derosier. Et il a fait la même chose à une de mes élèves. Sa mère est venue nous voir, prétextant que le père avait un empêchement. Mais je ne veux rien [discuter] avec lui et sa famille. »

Négocier, et encore négocier

La discussion qu’évoque le directeur de l’École de la prophétie est en réalité une négociation extrajudiciaire. Il s’agit d’une pratique généralisée lorsqu’il y a cas de violences basées sur le genre dans la Grand’Anse.

Concrètement, la famille de l’agresseur et celle de la victime se rendent chez un notaire pour signer un acte de désistement. Après l’accord, « une somme d’argent est versée par l’accusé, en compensation de l’injustice commise », rapporte Gabrielle Paul, membre de la Fondation Julia and Jade, une ONG travaillant avec les femmes et les enfants dans le département.

Lire aussi: Leur fille a été violée dans un orphelinat non accrédité. L’orphelinat les attaque en justice.

Me Antoine Sanon a son cabinet à Jérémie. Il confirme l’existence de la pratique. Ces ententes « avant ou après avoir porté plainte » rendent difficile la poursuite des accusés, regrette l’homme de loi. De plus, les tribunaux font face à un manque de moyen et une disponibilité aléatoire des juges.

Le manque d’accès à la justice formelle occasionne un écart vertigineux entre le nombre de cas d’agressions sexuelles jugés dans les tribunaux et le nombre de cas réels.

Pour faire avancer leurs dossiers, les victimes doivent effectuer des déplacements onéreux pour se rendre à Jérémie. À chaque fois, elles déboursent « au moins 3 000 gourdes en taxi moto, rapporte Gabrielle Paul. Puisque [les familles] ne sont pas certaines qu’elles vont obtenir justice, elles gèrent la situation à leur façon », élabore Paul.

Absence d’une force officielle

Depuis deux ans, une partie du commissariat de Beaumont a été incendiée par la population suite à l’assassinat d’un chauffeur de taxi moto par un policier. Puisqu’il s’agissait d’une maison affermée, le propriétaire en a profité pour reprendre sa possession.

Diverses démarches ont été engagées pour doter la commune d’un commissariat. Un terrain a même été acheté, mais rien n’est encore fait. Par conséquent, même si un back up de la PNH fait des rondes dans la zone, il n’y a pas de force de police sur place.

Pour la travailleuse sociale Fabienne Anty, c’est une possibilité offerte aux prédateurs sexuels. « S’ils peuvent offrir 30 000 à 40 000 gourdes, ils vont forcer les parents de la victime à négocier pour que l’affaire n’arrive pas devant la justice », conclut-elle après avoir rencontré les ASEC et CASEC de la zone.

« Depuis 2008, je n’arrête pas de le dire et jusqu’à présent, c’est la même situation : il n’y a pas de volonté pour envoyer un signal clair aux gens, dénonce Gabrielle Paul. Le problème ce n’est pas un manque de plaidoyers ou d’alertes lancées à la communauté. Le problème subsiste parce que la justice ne fait pas son travail. »

Plaidoyer contre les abus

Les autorités du département sont au courant des multiples grossesses précoces et des crimes sexuels enregistrés à Beaumont. Le « Groupe d’Appui pour la protection de l’enfant dans la Grand’Anse », avec lequel collabore l’IDETTE, l’IBERS et d’autres institutions publiques, a organisé une réunion urgente le 5 novembre dernier.

Dans cette rencontre, une commission a été montée afin d’aider les 74 jeunes mamans jusqu’ici répertoriées. La Direction départementale du Ministère de l’Éducation nationale et de la Formation professionnelle a pris l’engagement pour que les employés et responsables des écoles soient formés au sujet de la prévention contre l’abus et l’exploitation sexuelle.

Lire enfin: «Les rapports sexuels sont violents» et autres calvaires d’une Haïtienne violée par son mari

Le Ministère à la Condition féminine et aux droits des femmes est représenté dans le département par la militante Marie Thérèse Pacaud. Elle dit vouloir planifier des séances de formation à l’occasion des seize jours d’activisme contre les violences basées sur le genre, du 25 novembre au 10 décembre 2020.

« Nous allons discuter avec les enfants, les sensibiliser davantage afin qu’ils sachent qu’ils ne doivent pas avoir des rapports sexuels trop tôt », précise Pacaud qui admet que son bureau n’a même pas un juriste pour accompagner les victimes, depuis l’arrêt du Bureau d’aide légale lancé par la MINUSTAH.

Sensibiliser contre les violences faites aux femmes sera-t-il plus efficace cette fois ? La persistance des infractions permet d’en douter.

Hervia Dorsinville

Cet article a été mis à jour avec des précisions de Fabienne Anty. 13.11.2020 11:04

Photo couverture: Découvrir la Grand’Anse / FB

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Hervia Dorsinville
Journaliste résolument féministe, Hervia Dorsinville est étudiante en communication sociale à la Faculté des Sciences humaines. À Ayibopost, elle écrit sur les sujets de société, la culture et la technologie. Passionnée de mangas, de comics, de films et des séries science-fiction, elle travaille sur son premier livre.

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