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Une journée avec une famille pauvre de Port-au-Prince

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Léa et Rigaud sont en couple depuis cinquante ans. Léa est lavandière, Rigaud ne travaille pas. Pourtant ils refusent de baisser les bras. Leur histoire symbolise la lutte de toutes les familles qui vivent dans l’insécurité alimentaire en Haïti.

 

Il est 2 heures 26 de l’après-midi. Le soleil exhale de toutes ses forces la chaleur de l’été. Tandis qu’à cinq minutes du palais national vit une famille. Une famille comme toutes les autres. Sauf que le dernier repas de celle-là remonte à la veille. Habitant le « Lakou désir », la pénurie offre aux yeux de ce ménage le plus émouvant des spectacles. Pourtant, il y a le paradoxe de ce sourire que chaque enfant colporte au coin des lèvres. Mais surtout, l’entêtement de cette banlieue à défier le temps à travers la création d’innombrables œuvres d’art.

Léa Pierre et Rigaud François sont en couple depuis cinquante ans. Dans une maison de deux pièces située dans ce bidonville qui longe le Boulevard Jean Jacques Dessalines, ils assistent dans l’indifférence au déroulement de leur vie. Entre Ghetto Biennale, Lakou Désir et Ghetto Léanne, ils élèvent malaisément les six enfants qu’ils ont en commun. Quatre d’entre eux seulement vont à l’école. L’école nationale Guillaume Manigat est sensée les accueillir gratuitement mais ils sont incapables de couvrir les frais pour la totalité de leurs enfants.

Pour cette famille, manger à sa faim est le plus fabuleux des miracles. A trois heures moins le quart, ils croient  recevoir un signe de la Providence : Finalement, ils vont pouvoir goûter quelque chose. Léa tient dans une main un sachet rose et blanc, du pain, et dans l’autre main,  l’espoir que suggère chaque seconde. Le sachet contient du café instantané. Léa attend impatiemment la fin de l’entrevue pour aller préparer son cocktail de subsistance.  « Mwen gen 68 lane, nou abite geto byenal depi 1971 », répond-elle en s’appuyant affectueusement sur Rigaud.

Léa et Rigaud ne se sont pas mariés. Mais en dépit de la spirale qui façonne leur existence, ils affirment vouloir aller jusqu’au bout. Après quelques instants, Léa se rend au recoin qui lui sert de cuisine. Rigaud, assis sur un seau blanc, continue à raconter comment sa famille arrive à se tenir au jour le jour. « Se pa jodia sèlman nou manje a lè sa. Sa se listwa n’ap viv chak jou », affirme Rigaud.

Vêtu d’un maillot noir et d’un jeans bleu délavés, Rigaud, malgré ses 70 ans,  a su garder toute sa force. Il laisse curieusement pousser ses rares cheveux fins qui ont du mal à blanchir sur sa tête chauve. Pour l’instant, Rigaud ne travaille pas. Il n’a non plus aucune source de revenu. Le dernier vrai travail qu’il a pu trouver remonte à 1983. C’était dans une compagnie qui fabriquait des matelas. « Depi lè yo fin revoke m’ nan travay la akoz konje maladi mwen te pran, mwen pa janm jwenn lòt travay ». Rigaud est aussi forgeron et tailleur. Mais il ne peut plus pratiquer ces métiers à cause de sa vision qui se détériore.

Tout espoir de ce ménage est à la fois une audace et un acte de foi. Comme le jour alterne à la nuit, demain sera surement un autre jour. Où peut-être pas. Mais l’autre raison d’espérer est peut-être aussi le frère de Rigaud qui vit à Washington. Neanmoins, il n’envoie de l’argent qu’à un rythme intermittent. « Li pa abitye voye plis ke 100 dola. Kat mwa konn pase li pa voye anyen », confie le couple.

Léa a la tête rasée et porte une longue chemise de nuit blanche. Elle ne demande pas la lune pour offrir son sourire. Quant à elle, elle fait des lessives pour apporter son support au foyer. Toutefois, son salaire dépasse rarement deux-cents gourdes. Une somme qui doit non seulement la nourrir, mais aussi son mari et ses enfants. Au total, Léa et Rigaud ont 27 fils et petit-fils. Ils habitent tous dans la périphérie. Leur plus jeune fille n’a que six ans.  « Pitit se byen mèb malere », dit-on. Le couple n’est pas à même de déterminer la quantité d’argent qu’il dépense par jour. « Pou w depanse fòk w’ap rantre. Nou pa rantre prèske anyen nou menm », explique Rigaud.

Lakou Desir n’a même pas eu droit à l’une des myriades de promesses faites par les chefs du pays. Pourtant, Rigaud confie qu’il a toujours voté. « Lespwa n’ preske bout. Nou pa gen mesaj n’ap voye bay otorite yo », déclarent unanimement Léa et Rigaud. Cependant, ils avouent que s’ils demanderaient quelque chose aux responsables, ce serait un restaurant communautaire. En effet, s’ils connaissent tous les cauchemars possibles, leur plus grande difficulté demeure l’insécurité alimentaire. « Se vre m’ konn anvi byen abiye, Men pi gran swè m se ta jwenn yon restoran kominotè. Ak 10 goud nou ta ka al manje », confie-t-il dans un soupir qui n’en finit pas. Rigaud ne se dit pas chrétien, mais en signe de gratitude il affirme qu’il lève toujours vers le ciel le pain qu’il trouve rarement.

Au milieu du corridor qui abrite leur taudis, se trouve installée une petite table de fortune. Des épices, un galon d’huile, trois sachets de spaghetti et un sac de riz rempli à demi, sont les produits que charrie la table. Il s’agit du tout nouveau commerce de l’une des filles de Léa. Réalisé depuis six jours seulement, ce commerce est sensée lutter contre la faim de toute la famille.  C’est un signe que dans ce ghetto – comme dans tous les autres d’ailleurs – les gens refusent de baisser les bras malgré tout.

L’histoire de Léa et de Rigaud est non seulement celle de toute la banlieue, mais aussi de la plupart des agglomérations rurales et métropolitaines du pays. Selon un rapport publié en octobre 2017 par la Coordination nationale de la securité alimentaire (CNSA), 1.32 million de personnes de la population rurale vivent dans l’insecurité alimentaire aigüe. Cet après-midi, Léa, Rigaud et leurs enfants ont bu du café et mangé du pain. Et demain ?

Patrick Michel

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Patrick Michel
Patrick Erwin Michel a étudié les Sciences Juridiques à la Faculté de Droit et des Sciences Economiques (FDSE) de l’Université d’Etat d’Haïti. Il finalise actuellement son mémoire de sortie sur la pauvreté et les Droits humains. Il a également étudié l’art dramatique à l’Ecole Nationale des Arts (ENARTS), ainsi que le journalisme à l’ISNAC. Son champ d’intérêt inclue le Droit, la littérature, la sociologie et les arts.

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