SOCIÉTÉ

Une bonne partie des accidents de motos à P-au-P implique des adolescents et de très jeunes hommes

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Une infirmière révèle que son hôpital reçoit parfois beaucoup plus d’accidents de moto que de blessés par balles

Dieunel Germain a failli perdre la vie dans un accident de la circulation il y a quinze jours environ, au mois de juillet 2022. Il est un chauffeur de mototaxi. Ce jour-là, Germain remontait la route de Bourdon, en direction de Pétion-Ville. Un véhicule immatriculé Service de l’État s’est retrouvé face à face avec sa moto. Le conducteur de la voiture tentait de dépasser un autre véhicule. « Quand je l’ai vu me foncer dessus, j’ai fait des appels de phare. Mais il n’a pas changé sa trajectoire. »

Pour sauver sa vie, Dieunel Germain a changé de direction d’un geste brusque et rapide, et s’est retrouvé au sol, avec sa moto.

Le choc a été rude. Pendant au moins huit jours, il ne pouvait rien faire de sa main gauche, écorchée à plusieurs endroits. Aujourd’hui encore, il arrive difficilement à conduire. Mais il n’a pas le choix s’il veut subvenir à ses besoins, explique-t-il.

Germain fait partie de la génération de jeunes qui ont terminé l’école pour se tourner vers le trafic routier, faute de trouver du travail, ou de pouvoir faire des études supérieures ou techniques. Il se débrouille de temps en temps sur des chantiers de construction, ou en tant qu’ébéniste, mais ces derniers temps il n’y pas de travail.

Un jeune chauffeur de taxi à Saint Jude. Photo : Carvens Adelson pour AyiboPost

Germain est conducteur de mototaxi depuis l’âge de 18 ans. Aujourd’hui, il en a 26.

Il n’existe pas de données officielles sur l’âge médian des conducteurs de motocyclettes en Haïti, mais une simple observation suffit pour indiquer que beaucoup d’entre eux sont très jeunes. En conséquence, ils sont plus susceptibles de subir de graves accidents de circulation, pouvant entrainer la paralysie voire la mort.

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Le jeudi 4 aout dernier, vers 11 h du matin, la salle d’urgence de l’hôpital Saint Luc était calme. Quelques médecins, ainsi que des parents de malade font le va-et-vient. Derrière un long bureau, quatre membres du personnel médical sont assis et attendent les patients. C’est une journée inhabituelle, selon les responsables de l’hôpital.

À cause de l’insécurité qui règne à Tabarre où le chef de gang Vitelòm a établi son périmètre, les patients se font de plus en plus rares depuis plusieurs mois.

Pour les mois de juin et de juillet, l’hôpital a quand même reçu 47 victimes d’accident ayant impliqué une motocyclette. Selon les données de l’institution, ces victimes sont dans la tranche d’âge de 15 à 49 ans. Mais d’après Pyram Jean Gerson, médecin à St-Luc, dans la majorité des cas qu’ils reçoivent, l’âge médian se rapproche beaucoup plus du premier tiers de cet intervalle.

« Avant cette période d’insécurité, la salle d’urgence recevait ces cas en continu, explique-t-il. On en recevait beaucoup pendant la nuit aussi. À l’époque, les gens pouvaient sortir s’amuser, et alors les accidents de motocyclettes étaient encore plus nombreux et c’était toujours de jeunes hommes et femmes. Ils arrivaient ici, blessés, souvent en état d’ébriété. Il faut remarquer aussi que souvent, les passagers sont touchés encore plus gravement que les chauffeurs. »

Une source à l’hôpital de Médecins sans frontières, situé à seulement quelques kilomètres de l’hôpital St-Luc, a elle aussi observé que les patients reçus pour des accidents de la circulation étaient très jeunes. Selon ce responsable qui avait fait le calcul, la moyenne d’âge des admis dans cet hôpital, à cause d’accidents de motocyclettes – ou de blessures par balles, était de 26 ans.

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À l’Hôpital St Luc, les cas reçus ne sont pas les plus graves. Ce sont les membres inférieurs et supérieurs qui sont en général les parties du corps les plus touchés. « Nous avons certains critères pour savoir si nous pouvons prendre en charge un patient, explique la directrice médicale. Pour les fractures ouvertes où l’os est fracturé et sort à l’extérieur du membre concerné, nous les envoyons généralement à l’hôpital de Médecins sans frontières avec qui nous avons une bonne collaboration. »

Une infirmière à l’hopital Bernard Mevs, non autorisée à prendre la parole au nom de l’hôpital, révèle que la structure reçoit certains jours beaucoup plus de cas d’accidents de motocyclettes que les autres catégories de blessures. La encore, la plupart des victimes sont très jeunes.

Il y a quelques années, la Police nationale d’Haïti avait annoncé des mesures pour tenter de réguler les motocyclettes. Parmi elles, les chauffeurs devaient être tous équipés de casques de protection pour la tête. Ces mesures n’ont que partiellement été adoptées, jusqu’à être oubliées. Rares sont les chauffeurs qui en portent, et encore moins les passagers.

Les blessures à la tête, d’après Lovely Nathalie Colas et Pyram Jean Gerson, sont souvent les plus graves, même si elles sont moins fréquentes. « Dans ces cas, le plus souvent, des hématomes se forment à l’intérieur du cerveau et ils vont ainsi le “compresser”. Cela peut entrainer la mort ou des séquelles très graves. Surtout que dans le pays il n’y a pas beaucoup de neurochirurgiens, ou d’hôpitaux qui peuvent mener ces interventions chirurgicales. »

Dieunel Germain avoue avoir longtemps conduit sans casque, jusqu’à ce qu’un de ses collègues lui en fournisse un. Cela lui a évité un choc à la tête lors de son accident.

À l’hôpital St Luc, des orthopédistes sont disponibles pour les opérations les moins graves. Les coûts sont amortis en partie par l’hôpital. « Le plus souvent, les gens n’ont pas les moyens de faire face aux coûts, parce que les soins orthopédiques sont très chers ».

Selon Jean Gerson, c’est le sens de responsabilité des chauffeurs de motocyclettes qui doit primer, pour diminuer les accidents. D’après le médecin, en plus de la prudence et du casque, d’autres accessoires pourraient être utilisés pour protéger les articulations des membres, qui sont les plus touchées en général.

Photo de couverture : Carvens Adelson Saint-Jude, AyiboPost.

Widlore Mérancourt a participé à ce reportage.

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Jameson Francisque
Journaliste. Éditeur à AyiboPost. Juste un humain qui questionne ses origines, sa place, sa route et sa destination. Surtout sa destination.

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