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Un semblant de liberté

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Ce texte est la suite du texte paru le vendredi 1er mai: “SVP… Sortez moi d’ici”

Assise sur mon tabouret, j’observais de la fenêtre étant, un monde qui m’était inconnu. Dans la rue, il y avait les enfants du voisinage qui couraient et riaient. Ils avaient l’air si heureux! Je ne pus m’empêcher de ressasser mon enfance douloureuse chez Mme Lucita. Je n’avais jamais eu la chance de courir comme ces enfants. Je n’avais pas le droit de rire trop fort de peur que Mme Lucita ne me rappelle à quel point j’étais laide avec une bonne gifle. Voilà maintenant un an que je vis chez Monsieur Matthieu, celui qui m’avait échangé contre des billets verts, celui à qui j’avais fait confiance pour me sortir de ma misère. Je me rappelle encore, comme si c’était hier, du jour où il m’a pressé la cuisse dans sa belle auto grise. J’avais bel et bien cru ce jour-là, que mon ange gardien m’avait libérée pour me faire finalement vivre des jours heureux. Bien que je ne sache à quoi ressemble le bonheur, je tentais de l’imaginer. Maman me disait toujours que lorsque je voulais m’échapper, je n’avais qu’à fermer les yeux et visionner la vie que je voudrais vivre…

C’est ce que je faisais lorsque j’étouffais sous le poids de Monsieur Matthieu. Ces nuits, je refoulais mes sanglots alors qu’il me pénétrait avec tant de violence. Je me sentais fendre en deux. Je fermais les yeux et je m’imaginais très loin dans une vallée verdoyante. Lorsqu’il m’étranglait, mon esprit à bout de souffle imaginait des papillons me chatouillant le visage. Monsieur Matthieu n’avait aucune limite. Il me voulait à sa disposition pour essayer tout ce que son imagination tordue lui permettait de concevoir. Certaines fois il me forçait à suivre des films avec lui. Pas n’importe quel film! Je savais à coup sûr qu’après ces séances, je devrais être capable d’imiter ces filles derrière l’écran. Monsieur Matthieu aimait aussi se servir d’un fouet. Enfin…Je pense qu’il aimait tout essayer. Lorsqu’il avait fini de m’utiliser comme un vulgaire objet, il me laissait là, tremblante, sur le lit, et retournait dans sa chambre. Nous parlions peu. En fait, nous n’avions rien à nous dire. Lorsqu’il recevait des invités à la maison, je devais rester dans ma chambre. Il ne voulait pas que ses amis me voient. Je n’avais jamais vu leurs visages mais par la fenêtre de ma chambre, seule dans le noir, je voyais leurs voitures de luxe.

Chez Monsieur Matthieu, je mangeais bien. Ma chambre était beaucoup plus spacieuse que le dépôt dans lequel Mme Lucita me faisait dormir. Je pouvais prendre un bon bain deux fois par jour. Il m’achetait ce dont j’avais besoin au supermarché et certaines fois, il me laissait me promener dans le quartier. J’avais même pris quelques livres. J’avais maintenant quatorze ans. Monsieur Matthieu m’avait même acheté un gâteau le jour de mon anniversaire. Nous avons mangé avant qu’il me traine dans la chambre pour déchirer mes vêtements. Il me consolait toujours en me disant qu’il m’en achèterait d’autres et que cela n’avait aucune importance. Mais chaque fois, je me sentais utilisée, dépouillée de mon semblant de dignité.

Lorsqu’il avait des problèmes avec ses affaires, il buvait. Et je savais qu’à ces moments-là, il n’hésiterait pas à m’utiliser pour soulager son mélange de rage et d’anxiété. Livrée à moi-même, je supportais son haleine puant l’alcool, sa violence et ses yeux qui exprimaient une faim insatiable. Depuis maintenant un an mes seuls moments de paix étaient ceux que je passais près de la fenêtre.

Un jour, de ma fenêtre étant, un enfant me fit un signe de la main qui m’invita à le rejoindre avec les autres enfants. Je lui retournai le sourire.  Sans être sure d’avoir l’autorisation de Monsieur Matthieu, je descendis le trouver. Ils avaient l’air si sympathique que je ne pus résister. Alors, enfilant ma plus belle robe, je me mis à courir dans les escaliers. Monsieur Matthieu était parti travailler et ne reviendrait surement pas avant une heure ou deux. Pour la première fois depuis cinq ans, je jouais avec des enfants. Mais un klaxon interrompit mon bonheur. Monsieur Matthieu était de retour. Je m’amusais tellement que je n’avais pas vu passer l’heure. Il descendit de la voiture tout souriant en nous voyant. Soulagée, je pensais qu’il n’était pas fâché. Il me prit par la main et rentra avec moi. Alors que je mettais le couvert pour le repas, il me fixa et me demanda : « Qui t’a donné la permission de jouer avec les autres? »

Je ne savais quoi répondre. Je comprenais seulement que les prochaines minutes étaient incertaines. Il se leva de table brusquement et s’approcha de moi. Là, il me caressa le visage et chuchota: « Alors…on ne me répond plus maintenant? »

Sans hésitation, il me prit par le bras et me poussa si violemment que je me heurta avec fracas contre le mur. Terrifiée, j’éclatai en sanglots. Là, il s’approcha de nouveau et me donna plusieurs baffes. Mes joues étaient toutes irritées et je ne savais pas à quoi m’attendre. J’étais là, paralysée ! Même mon imagination ne put me transporter hors de cet enfer cette fois-ci. Il déchira ma jolie robe comme il le faisait si souvent et me roua de coups.

« Mka fèw tounen kote ou soti an wi ti salòp »

Je le suppliai de me donner une chance, de me pardonner. Je lui promis d’être sage et que jamais plus je n’irais jouer avec les enfants du quartier. Tremblante, perdue, déboussolée je rampais nue sur le sol de la cuisine. Je n’osais pas appeler au secours. Je ne pouvais pas. Personne ne viendrait, personne ne me connaissait et personne ne m’aimait.

Ce soir-là, Monsieur Matthieu se montra d’une violence extrême. Mais après ce que j’avais fait plus tôt, je devais me plier. Je le méritais. Monsieur Matthieu avait été si aimable de m’accueillir chez lui que je devais respecter aveuglement sa volonté. Je savais bien qu’il n’aimait pas que je parle aux étrangers alors je devais obéir.

Le lendemain matin, je me levai de bonne heure pour m’asseoir près de la fenêtre. Je ne savais ni lire ni écrire alors mes mots étaient tout ce que je possédais pour communiquer avec mon ange gardien. Malgré la douleur atroce que je sentais au bas du ventre et du dos, aux joues, aux bras et aux jambes, je me mis à genou et je prononçai ces paroles :

« Bonjou ti zanmim nan. Mwen vin kotew pou mwen mandew delivrans. Map mande w pouw touche kè mouche a pou li ka suspann maltretem. Mwen pa gen sentu ankò pou mwen sipote tout sa lap fèm yo. mwen pa kapab ankò. Souple map mande delivrans. Delivrans tanpri. Mwen wè règ mwen pa vini depi kèk jou. Eske se yon pitit wap ban mwen pou ou montrem ke lavi a gen bonè ladann tout bon? Mespere wap tande rèl mwen e wap vin delivrem »

A ce moment, un grincement de porte me fit comprendre que Monsieur Matthieu était debout et que mon travail devait commencer. Alors je me déshabillai afin de lui faciliter la tâche et je le suivis dans sa chambre. Avec tout le courage qui me restait, j’avalai ma salive et m’accrochai de toutes mes forces à mon semblant de liberté.

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Ann-Sophie Ovile
I am a girl who is passionate about seeing the world, loving people, the beach, rooftops and red lipsticks. I am trying to make the world a little brighter one article at a time.

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