EN UNESOCIÉTÉTRAVEL

Un Haïtien à Gorée

0

C’est libre comme la brise que je me suis rendu à Gorée. Cette île où tant de destins se sont fracassés, où la mer disputait avec l’horizon l’horreur de l’arrachement, du déracinement. J’ai visité La maison des Esclaves, sur cette toute petite île, haut lieu symbolique de l’histoire tragique. Bâillonnés, entassés, privés de dignité et d’humanité, combien de mes ancêtres ont passé la porte du non-retour ? Combien ont ici succombé, refusant de quitter l’alma mater ? Comment compter ceux-là qui ont préféré dès la genèse de ce commerce contre nature les délices d’une baïonnette dans leurs entrailles altières ou l’hospitalité des profondeurs océaniques ? Que dire de ces téméraires avant-gardistes qui ont refusé de se laisser emporter par cette saignée qui pendant des siècles posera les jalons de l’appauvrissement du continent et de l’abomination qu’est la hiérarchisation des groupes humains ; une abomination ancienne aux souffrances si actuelles…

Je suis allé sur l’île de Gorée dans le cadre de la formation Mondoblog. Portée par l‘Atelier des Médias de RFI, cette plateforme, parfait le rapport à la différence de centaines de blogueurs venant des 5 continents. Elle a choisi la ville de Dakar (Sénégal) comme point d’ancrage cette année. Pendant plus d’une semaine, les principes essentiels du blogging et de la publication sur internet ont étanché la soif des participants des 28 nations représentées dans un mélange saisissant de convivialité, d’altérités harmonieuses autour de la langue française.

Pourtant, ces notions théoriques ne feront jamais le poids devant le défi que représente la découverte d’un pays d’Afrique. Entre l’ignorance, la perfidie des légendes, et l’attraction d’un retour aux sources, le continent représente pour l’haïtien un haut lieu de pèlerinage. Un voyage à effectuer vers soi-même, un pansement sur des blessures encore ouvertes.

Je suis allé au Sénégal. J’ai mangé du thiéboudienne, ce riz goûteux servi avec du poisson, plat national aux saveurs étrangement caribéennes. J’ai bu du thé et découvert le ragoût mélangé au beurre d’arachide. J’ai lu la différence sur le visage affectueux d’une jeune Sénégalaise, dans les circonvolutions de sa langue déversant dans mon oreille curieuse le Wolof de mes ancêtres. Et aussi le français, notre français que nous avons hérité, dompté et transformé.

Quiconque a la chance de visiter Dakar devra douloureusement appréhender l’écroulement de l’édifice dégradant faisant de l’Afrique, uniquement une terre de malheurs, de coups d’État et de dictateurs féroces. La machine à essentialisation se verra confrontée à la complexité du continent, à l’extrême diversité qui traverse des pays si différents entre eux, qu’il eût fallu la pesanteur de l’histoire et l’inaudibilité d’un discours alternatif africain, pour arriver à se confondre dans l’absurde exercice consistant à penser l’Afrique comme un seul pays.

Dakar, cette ville développée aux mille attractions. Cette cité espiègle qui sommeille les yeux ouverts et qui drague ses visiteurs ; cette culture, ces couleurs et saveurs qui ont conquis mon cœur.

C’est libre comme la brise que je me suis rendu à Gorée. Dans le bateau qui nous menait à destination, je me suis noyé dans la profondeur de l’océan d’un bleu triste, infini. J’y ai vu le reflet de visages innocents, j’y ai lu la bravoure, la peur et l’intarissable espérance. Au loin, perçant la brume épaisse, j’ai aperçu ce petit bout de terre et senti le sol de dérober sous mes pieds. Au moment de perdre équilibre, juste à côté de moi, une Française blanche et un Sénégalais à la sublime peau d’ébène se sont brusquement pris par la main. Comme pour se supporter, comme un pied de nez à la haine qui paralyse.

Les yeux dans les yeux, elle l’a regardé tendrement pour ensuite déposer sur ses lèvres un long et langoureux baiser. J’en ai eu des frissons. Et je me suis rappelé ces mots de Christiane Taubira:

“[L’esclavage et la traite] sont une histoire de violence et de beauté. Il se peut que la beauté l’emporte.”

Commentaires

Widlore Mérancourt
Éditeur en chef d'Ayibopost. Consultant média. Précédemment manager chez LoopHaïti et à HEINEKEN. Amateur de philosophie. Grand curieux des nouvelles façons d'exercer le journalisme sur internet. Grand curieux, tout simplement.

Chronique d’une nuit érotique inattendue

Previous article

Pourquoi ne devrais-je pas partir ?

Next article

Comments

Comments are closed.

#ReteBranche : Pour ne rien rater, inscrivez-vous à la lettre Ayibopost