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Un cinéaste haïtien en désaccord avec des acteurs dominicains sur le massacre de 1937

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Ce désaccord entre le réalisateur haïtien et les professionnels dominicains ouvre tout un débat sur le récit mémoriel lié au massacre de 1937

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Dans son dernier documentaire intitulé «L’oubli tue deux fois», le réalisateur haïtien Pierre Michel Jean propose de revisiter, à travers l’histoire des derniers rescapés, le massacre de 1937 survenu sur la frontière haïtiano-dominicaine, au cours duquel plus de 20 000 personnes ont été tuées.

Finalisé en 2022, le film n’a pas pu être lancé à la date convenue, car, selon Pierre Michel Jean, deux acteurs dominicains ayant participé au projet, la militante féministe Isabel Spencer et Amin Dominguez, expriment des réserves par rapport à une partie du narratif présenté dans le documentaire de 70 minutes sur cet événement historique malheureux.

« J’attendais d’avoir des discussions plus approfondie avec eux afin de trouver une entente, mais cela n’a pas marché » explique Jean à AyiboPost.

Une source impliquée dans le projet déclare à AyiboPost que « les revendications des acteurs dominicains n’expliquent pas le retard du film», puisqu’ils ont signé pour l’utilisation de leurs images.

«Les deux acteurs, notamment Isabel Spencer, militante Lgbtq et militante afroféministe, soutiennent qu’ils portent [comme dominicains] encore le poids d’un héritage marqué par le passé sombre et raciste de la dictature de Trujillo», poursuit la source.

La militante féministe dominicaine Isabel Spencer, une actrice du film «L’oubli tue deux fois» du réalisateur haïtien Pierre Michel Jean. | © Central Noticias

Ce désaccord entre le réalisateur haïtien Pierre Michel Jean et les professionnels dominicains ouvre tout un débat sur le récit mémoriel lié au massacre de 1937. Mais aussi sur la nécessité de mieux penser les relations entre les deux pays à partir de cet épisode historique peu connu, selon des spécialistes contactés par AyiboPost.

Amin Dominguez, un acteur dominicain pariticipant au documentaire «L’oubli tue deux fois» du réalisateur haïtien Pierre Michel Jean. | © Le Montro

«Le massacre de 1937 est enveloppé d’un double silence, à la fois du côté haïtien et dominicain», explique à AyiboPost le professeur Jean Marie Théodat.

Pour le géographe, du côté de la Dominicanie, ce silence peut s’expliquer par le fait que les Dominicains ont du mal à évoquer cet évènement odieux de leur passé. Pour beaucoup d’entre eux, dès lors que l’État haïtien a accepté les indemnisations du gouvernement dominicain, «c’était une affaire classée».

Et du côté haïtien, notamment les survivants, le massacre constitue «une infamie qu’ils ne racontent pas à leurs descendants».

«De ce fait, le dialogue devient impossible entre les deux peuples. Ce qui laisse planer une ombre sur les relations entre les deux pays», explique l’auteur du livre «Haïti, République dominicaine : Une île pour deux».

Lire aussi : Perspective | Les racines des tensions entre Haïti et la République Dominicaine

Ces dernières années, des peintures murales commémoratives dédiées aux victimes du massacre ont été attaquées par des individus haïtiens et dominicains. Ce qui, pour Jésula Blanc, avocate et coordonnatrice de la plateforme genre du Nord-est, illustre la tension qui existe entre Haïtiens et dominicains autour de la mémoire de ce massacre.

Ces peintures murales commémoratives, non loin de Ouanaminthe, dédiées aux victimes du massacre Perejil ont été effacées par des individus haïtiens ces dernières années. | © Laurent Coutite

En septembre 2023, dans la même veine du conflit sur la construction du canal sur la rivière massacre à Ouanaminthe, des citoyens haïtiens détruisent la fresque murale érigée en 2019 par la Plateforme genre du Nord-est (PGNE) à Dosmond, non loin de Ouanaminthe.

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«Cette situation, quoique tendue, n’a pas pourtant empêché le déroulement des traditionnelles activités de commémoration du massacre en octobre 2023 », explique Jésula Blanc qui a travaillé pour le Groupe d’appui aux rapatriés et aux réfugiés (GARR).

Un cas similaire est recensé en République Dominicaine en 2017.

Un citoyen dominicain présenté comme «ultranationaliste» détruit une autre fresque murale construite par l’organisation binationale Azuei, à Dajabón, peu après sa construction.

Après que des individus haïtiens ont effacé les peintures murales commémoratives, non loin de Ouanaminthe, dédiées aux victimes du massacre de 1937. | © Jesula Blanc

En octobre 1937, le dictateur dominicain Rafael Leonidas Trujillo, alors président du pays, ordonne le massacre des paysans qui vivaient sur les zones frontalières de Dajabón et de Monte-Cristi. Plus de 20 000 personnes ont été tuées.

Ce qui, au départ, était présenté dans les discours officiels dominicains comme un simple conflit entre des paysans dominicains et haïtiens est rapidement passé au rang de génocide à mesure que l’ampleur de l’horreur se dévoilait.

Sur ce massacre, visionnez cette vidéo d’AyiboPost : Masak “Kout Kouto” sou Ayisyen nan Sendomeng !

87 ans après, l’événement ne fait l’objet d’aucune commémoration officielle de la part des deux États limitrophes.

Le massacre de Perejil constitue la plus grande tuerie de masse visant des personnes d’ascendance africaine sur le continent américain au 20e siècle.

Dès novembre 1937, le journal américain New York Times fait état de 8 000 personnes assassinées sur la frontière par les hommes de main de Trujillo.

Certains dénombrements vont jusqu’à 35 000 morts à la fin du massacre. Alors qu’une partie de la classe intellectuelle haïtienne parle d’une tuerie ordonnée par Trujillo contre des Haïtiens, d’autres chercheurs «modérés» soutiennent que des paysans dominicains ont été aussi tués.

Pour Rachèle Magloire, cinéaste et présidente de la branche haïtienne de l’organisation Azuei, l’un des problèmes fondamentaux qui suscite tant de controverse lorsqu’on aborde la question du massacre, c’est le fait qu’il y a une méconnaissance en Haïti de l’évènement.

87 ans après, l’événement ne fait l’objet d’aucune commémoration officielle de la part des deux États limitrophes.

Pour Magloire, on ne peut pas parler de Perejil comme d’un massacre perpétré uniquement contre des Haïtiens.

«Il s’agissait en fait d’un massacre contre des Haïtiens et des Dominicains d’ascendance haïtienne, orchestré par Trujillo dans le cadre de son macabre projet d’épuration ethnique», explique la réalisatrice du documentaire Simityè Kamoken.

Par ailleurs, d’autres travaux insistent sur l’utilisation du mot Perejil (persil en français) pour montrer qu’il y avait bien un souci de différencier Haïtiens et Dominicains lors du massacre.

Selon des historiens, avant le massacre, les relations d’amitié et commerciales entre les deux peuples se déroulaient sur la frontière sans grand incident. Mais la propagande anti-haïtienne de Trujillo et sa volonté de «blanchir» la nation dominicaine allaient tout changer.

«L’Histoire des relations entre les deux pays est faite de hauts et de bas», explique Magloire.

En 1937, un accord a été conclu entre les gouvernements haïtien et dominicain.

Dans cet accord, le gouvernement dominicain accepta de verser à l’État haïtien la somme de 750 000 dollars US afin de dédommager les familles des victimes.

De cette somme, seulement 525 000 dollars seront effectivement décaissés. Mais l’État haïtien n’a jamais versé cet argent aux familles des victimes, et du côté dominicain, aucun officiel du gouvernement de Trujillo n’a été condamné.

La décision de Sténio Vincent d’accepter cette indemnité «dérisoire» aux noms des victimes a été décrite par certains comme un accord de la honte.

Il s’agissait en fait d’un massacre contre des Haïtiens et des Dominicains d’ascendance haïtienne, orchestré par Trujillo dans le cadre de son macabre projet d’épuration ethnique.

Stenio Vincent, président à l’époque, est allé jusqu’à interdire toute manifestation visant à demander justice pour les personnes victimes.

L’ex-ambassadeur haïtien en République Dominicaine (2020-2022), Smith Augustin, reconnaît lui aussi la délicatesse qui entoure l’évocation, entre Haïtiens et Dominicains, de ce massacre.

Mais pour le sociologue, la question du silence autour de 1937 se retrouve surtout du côté haïtien.

«C’est un sujet très peu évoqué dans les manuels scolaires haïtiens, pourtant très présent dans l’imaginaire des Dominicains. Même à l’université en Haïti, on n’en parle que vaguement», explique Augustin qui dit observer «un vide académique» qui permettrait de bien dégager la complexité des rapports entre Haïti et la République Dominicaine à partir d’Haïti, notamment en ce qui concerne le massacre et d’autres événements plus récents.

Les essayistes haïtiens comme Jean Price Mars, Suzy Castor, Leslie F. Manigat et dans la fiction, Jacques S. Alexis, René Philoctète, Edwidge Danticat sont parmi les auteurs haïtiens qui se sont intéressés à la question.

C’est un sujet très peu évoqué dans les manuels scolaires haïtiens, pourtant très présent dans l’imaginaire des Dominicains. Même à l’université en Haïti, on n’en parle que vaguement.

Du côté de la République Dominicaine, il y a Bernardo Vega, Freddy Prestor Castillo, Elissa L. Lister, Hayden Carrón, etc.

«Il nous faut une chaire d’histoire à l’université en Haïti sur les relations entre Haïti et la République Dominicaine. C’est comme ça que nous parviendrons à aborder ces sujets complexes», suggère Augustin.

Pour l’anthropologue belge Catherine Bourgeois, qui a fait sa thèse sur les relations haïtiano-dominicaines, il existe une mémoire des événements de 1937 en République Dominicaine, mais pour elle, il s’agit d’une mémoire «très parcellaire».

Bourgeois évoque les difficultés rencontrées en 2008 pour réaliser sa thèse.

«Il est très difficile d’arriver à construire un tableau complet des évènements étant donné que les gens qui en étaient directement témoins sont déjà morts. Et leurs descendants n’en parlent pas beaucoup», explique Bourgeois.

Il existe une mémoire des événements de 1937 en République Dominicaine, mais pour elle, il s’agit d’une mémoire «très parcellaire».

Cependant, pour l’anthropologue qui a passé quatre ans dans ce pays pour mener ses recherches, bien que les Dominicains aient du mal à évoquer le massacre de 1937, ils n’ont pourtant aucune difficulté à parler des autres atrocités commises par le régime dictatorial de Trujillo, comme les exécutions des opposants politiques, etc…

«Pour le massacre de 1937, il s’agit d’une mémoire manipulée et refoulée par la dictature instaurée par Trujillo», explique Bourgeois.

Le simple fait de parler du massacre de Perejil crée parfois de la discorde dans les réunions binationales.

«C’est si récurent que je suis de moins en moins intéressée à prendre part aux rencontres bilatérales. Je n’y crois plus», déclare Jésula Blanc, avocate et coordonnatrice de la plateforme genre du Nord-est.

Lire aussi : Opinion | Un nouveau massacre d’Haïtiens en RD n’est pas improbable. Voici ce qui peut l’arrêter.

L’opinion publique dominicaine est divisée quant à une position sur les événements qui se sont passés en 1937.

En octobre 2007, lors d’une messe solennelle dans la paroisse de Dajabón, l’évêque du diocèse de Mao-Montecristi, Diómedes Espinal de León, a suscité de vives réactions en République Dominicaine lorsqu’il a demandé pardon au peuple haïtien pour les atrocités commises par Trujillo en 1937.

Des personnalités dominicaines, dont le cardinal Jesús Lopez Rodriguez, ont réagi en affirmant que ce n’est pas aux Dominicains de demander pardon au peuple haïtien, car «c’est un crime dont seul Trujillo a la responsabilité et non le peuple dominicain».

L’opinion publique dominicaine est divisée quant à une position sur les événements qui se sont passés en 1937.

Dans l’histoire des relations entre Haïti et la République Dominicaine, il y a aussi la tuerie connue sous le nom de massacre de Moca, décrite par certains comme l’une des invasions haïtiennes les plus meurtrières et sanglantes dirigées par Jean-Jacques Dessalines en 1805.

Pour des Dominicains, on ne peut pas parler du massacre de 1937 sans se rappeler le massacre de Moca, perpétré par les troupes menées par Jean-Jacques Dessalines et Henry Christophe en avril 1805 dans cette petite ville appelée Moca située dans la vallée du Cibao, en République Dominicaine. Ce massacre, pour eux, témoigne de l’atrocité qu’ils ont subie de la part des Haïtiens en 1805.

En 1804, après avoir chassé les Français d’Haïti, ces derniers, menés par le général Jean-Louis Ferrand, sont allés se réfugier dans la partie Est de l’Île. À la tête de ses troupes, Dessalines entreprend une offensive contre ces forces françaises. Mais cette offensive s’est soldée par un échec.

En revenant chez eux, les troupes de Dessalines ont massacré des centaines de civils qui se trouvaient dans la ville de Moca.

Pour des Dominicains, on ne peut pas parler du massacre de 1937 sans se rappeler le massacre de Moca, perpétré par les troupes menées par Jean-Jacques Dessalines et Henry Christophe en avril 1805.

Pour certains intellectuels, comme Jean-Marie Théodat, les deux évènements ne s’équivalent pas.

«Pour le premier en 1805, l’on s’est retrouvé dans une dynamique de décolonisation de l’île entière entreprise par Dessalines, alors que pour le second en 1937, il s’agit d’une épuration ethnique. Ce sont donc deux événements distincts», soutient le professeur.

Aucun fait historique ne doit être un tabou, argumentent des historiens.

«Des deux côtés de l’Île, il faut des dirigeants conscients de la complexité des rapports afin de parvenir à les soigner», suggère Théodat.

Lire aussi : L’exploitation d’une mine d’or à la frontière entre Haïti et la RD fait peur

En ce qui concerne le conflit autour de son dernier film, Pierre Michel Jean déclare avoir fait confiance aux données historiques disponibles sur le massacre de 1937.

Photo de Pierre Michel Jean

«Je crois avoir produit un film qui nous permet de revisiter cet épisode sombre et épineux dans l’histoire des relations entre les deux pays», soutient Jean. «Il revient maintenant aux historiens et aux politiques de faire avancer le débat sur la question», conclut-il à AyiboPost en promettant que son film finira par sortir cette année.

Par Wethzer Piercin

© Couverture graphique : Riquemi Perez


Visionnez notre reportage spécial publié en janvier 2022 sur le début de l’initiative de la construction du canal en prise à la Rivière Massacre :


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Wethzer Piercin est passionné de journalisme et d'écriture. Il aime tout ce qui est communication numérique. Amoureux de la radio et photographe, il aime explorer les subtilités du monde qui l'entoure.

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