SOCIÉTÉ

« Tate tifi », le test de virginité qui traumatise des femmes en Haïti

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Des femmes qui ont subi le test de virginité dénommé « tate tifi » pendant leur enfance témoignent. 

 

 Quand Solange Pierre était enfant, sa mère la laissait à un proche lorsqu’elle partait travailler. C’était un foyer monoparental et il n’y avait pas d’autre solution pour pourvoir aux besoins de la famille. A son retour, il est arrivé plus d’une fois que la mère teste sa fille pour s’assurer que personne n’avait abusé d’elle en son absence. 

« Depuis environ l’âge de 10 ans, ma mère a commencé à me « regarder », c’était son jargon pour parler de l’attouchement de mon vagin. Elle m’allongeait sur un lit, enlevait ma culotte puis insérait son doigt dans mon vagin », témoigne tristement Solange.

La dame a aujourd’hui 34 ans. Elle avoue n’avoir toujours pas le courage de dire à sa mère à quel point elle l’a traumatisée. « Je n’ai pas guéri, d’ailleurs, je ne l’ai jamais été. Je vais avoir une fille, je n’aimerais pas lui faire subir ce que moi-même j’ai vécu. »

À 16 ans, un ami de la famille a violé Solange Pierre. Elle n’a jamais rien dit à sa mère. « Elle m’a toujours menacé de me mettre à la porte ou de me tuer si elle apprenait que quelqu’un m’avait touché. Ce qui paraissait bizarre c’est qu’après le drame, ma mère a continué à me « tâter » sans rien remarquer. Il semble qu’elle n’a rien vu. »

Comme Solange Pierre beaucoup de jeunes filles en Haïti ont connu ce test de virginité couramment appelé «tate tifi ». Il n’existe pas de chiffres concernant ces victimes parce que le test a lieu dans le secret des chambres. 

La personne qui pratique ce genre de test introduit son doigt ou la pointe d’un œuf dans la partie intime de la fille. Si le doigt ou la pointe de l’œuf passe facilement, cela signifierait que la fille a déjà eu des rapports sexuels. S’ils ne passent pas, cela sous-entendrait que la fille est vierge. 

« La virginité était quelque chose de très précieux pour les familles haïtiennes à l’époque où je grandissais », témoigne Rytha Léonard, une dame de 57 ans qui a subi ce test de virginité et qui l’a aussi fait subir à une de ses proches. Selon elle, quand une femme avait des relations sexuelles très tôt elle était considérée comme une fille de mauvaise vie et elle ne pourrait pas se marier. Au cas où elle trouvait tout de même un époux, il n’aurait aucun respect pour elle.

Du piment dans le sexe

« Ma mère a toujours voulu s’assurer que je reste pucelle jusqu’au mariage. Car pour elle, les hommes ne prennent au sérieux que les filles qui sont vierges », se rappelle Dominique Balmir, une jeune femme de 27 ans. Elle a connu le test de virginité depuis sa petite enfance, jusqu’à l’âge de 20 ans.

« Je ne me suis jamais sentie en paix avec moi-même parce qu’on ne me faisait pas confiance. Sous n’importe quel prétexte, ma mère me demandait de me coucher pour qu’elle teste ma virginité. Une fois, elle m’a introduit du piment dans le sexe parce que je faisais du désordre. C’était comme le feu dans mon vagin. Elle ne m’a pas emmené voir un gynécologue après. Je me souviens avoir mis de la glace dessus pour aller mieux », dit Balmir avec répugnance.

Pour sa part, Rytha Léonard, la dame de 57 ans, semble n’avoir pas de mauvais souvenir avec ce test. Leonard explique que quand les parents accomplissent ce geste, ils ne veulent pas de mal à leur fille. Au contraire, « l’intention est de protéger ces filles pour qu’elles ne tombent pas dans la délinquance », avance la dame. 

Elle ajoute que, généralement, c’est un adulte qui a l’autorité sur la fille qui lui fait ce genre de test. Et parfois cela se produit sous l’instigation même d’une autorité religieuse. C’est ce qui s’est passé avec Kettly Georges, une autre victime.

Une expérience honteuse

Il est 19 heures, un groupe de membres d’une église s’est réuni chez un pasteur non pour prier, mais pour tester la virginité de Kettly Georges, une jeune fille de 19 ans. Allongée au sol, la demoiselle écarte ses jambes pour que sa mère insère le doigt dans son vagin alors que tout le monde assiste à la scène. 

Tout se déroule sous la supervision du pasteur d’une église de la zone qui aurait vu la fille fréquenter un garçon. « J’étais en terminale. Ma mère était sortie quand mon petit ami est passé me prendre pour qu’on aille préparer les examens. En rentrant, j’ai appris que le pasteur avait dit à ma mère que je suis allée m’enfermer dans la chambre d’un homme. Je leur ai expliqué que je n’avais rien fait. Mais ils ont voulu vérifier par eux-mêmes », se rappelle-t-elle.

Cela s’est passé en 2012. Jusqu’à présent, la jeune femme ne peut pas se remettre de l’expérience. « C’était humiliant. Ce n’était pas la première fois que ma mère m’avait fait une telle chose, mais là, c’était insupportable parce qu’il y avait d’autres personnes dans la pièce », dit-elle tristement.

Virginité et valeur d’une femme 

Si le bout du doigt pénètre le sexe de la fille, elle aurait déjà eu des relations sexuelles.

Pour la féministe Tamas Jean Pierre, la notion de virginité est un mythe que le système patriarcal a créé. Dans ce système, explique celle qui détient une licence en sociologie, les femmes ont la sexualité comme leur principale ressource. « Elles échangent leur corps contre les moyens économiques que possèdent généralement les hommes. Du coup, quand la femme est vierge, l’échange peut être plus juteux. Le système se sert de la virginité pour mesurer la pureté d’une femme ou d’une famille. Quand les parents font des tests de virginité, c’est pour s’assurer que la marchandise ne perde pas de valeur. »

Les parents sont parfois très déçus quand ils découvrent que leur fille n’est pas vierge. Comme c’était le cas pour Geneviève Antoine, une Haïtienne qui vit actuellement au Canada. Sa mère et sa grand-mère l’ont souvent « tâtée » quand elle était enfant. Quand Antoine a eu ses premiers rapports sexuels dès l’âge de 16 ans, elle a dû recourir à des produits chimiques pour tromper sa mère parce qu’elle n’était plus vierge. « J’ai acheté dans une pharmacie des produits réputés pour serrer le vagin. Mais le plan n’a pas fonctionné. Ma mère m’a testé. Sans trop d’effort, son doigt a pénétré mon vagin. Ce jour-là, elle m’a beaucoup frappé. Elle m’a agoni d’injures, faisant référence à mon vagin qui selon elle avait un grand trou comme une ravine ». 

Complicité du père ou du beau-père

Ce ne sont pas seulement les femmes qui tâtent les enfants, des hommes pratiquent parfois le test. « La première fois que mon père m’a fait ce genre de test, je n’avais que 9 ans, se souvient Magali Pierre. Je me suis toujours sentie gênée quand il me le faisait. Tout a commencé le jour où il a remarqué que j’avais des poils pubiens. J’étais en train de me baigner quand je l’ai entendu s’exclamer : Oh ! Je dois te surveiller, les garçons vont commencer à te draguer. »

À 11 ans, son père ne se contentait pas de toucher son sexe, il lui palpait aussi la poitrine. Mais l’homme commettait ces gestes à l’insu de la mère de Magalie Jean. « Au début, je ne comprenais rien. J’étais une enfant réservée. Quand j’ai pris conscience de ce qu’il m’a fait, je lui ai prévenu que j’allais tout révéler à ma mère et il m’a laissé tranquille », se souvient-elle.

La pratique incestueuse

La pratique du Taté Tifi est une justification culturelle à des pratiques incestueuses très répandues en Haïti. Pour sa part, Vanessa Bernard, une autre victime, devait avoir entre 12 et 13 ans quand son beau-père l’a « tâtée ». Un soir, elle dormait dans la même chambre qu’un jeune frère du mari de sa mère, mais ils ne partageaient pas le même lit.

Durant la nuit, le jeune homme est allé la toucher. Elle n’a pas cédé. Rien ne s’est passé. L’homme est retourné dans son lit, mais son pied s’est heurté à l’un des meubles de la maison. « La chambre de maman était tout près. Elle a entendu le bruit. Le lendemain, j’avais peur d’en parler à mes proches, mais j’ai finalement craché le morceau. »  La mère de Vanessa Bernard et son mari ont convenu que celui-ci devait tester la virginité de la jeune fille.

« Il m’a fait ouvrir les pieds et a inséré son doigt dans mon vagin. Après cette expérience, je me suis sentie vide, effondrée. J’ai quitté la maison tout de suite après. J’ai haï ma mère et mon beau-père beaucoup plus que ce garçon qui avait tenté de me toucher les parties intimes. Ma mère ne devrait pas autoriser son mari à me doigter. » 

L’hymen, un organe complexe 

La virginité tant choyée repose sur un organe qu’on appelle hymen. Selon la gynécologue obstétricienne Rodrigue Janvier, il s’agit d’une petite membrane qui se trouve à environ un centimètre à l’entrée du vagin. C’est une sorte de voile ayant des orifices qui permettent le passage du sang.

Pendant les rapports sexuels, l’hymen est déchiré au fur et à mesure. Rodrine Janvier affirme qu’un individu qui n’est pas dans le domaine de la gynécologie ne peut pas s’arroger le droit de déclarer qu’une personne est vierge ou pas.

Si l’extrémité la plus pointue de l’œuf entre dans le vagin de la fille cela signifierait qu’elle n’est pas vierge.

Il existe différentes formes d’hymen selon la gynécologue. Il y a des personnes qui naissent sans hymen. Il y en a d’autres dont l’hymen est imperforé. Dans ce cas-là, il faut faire une intervention chirurgicale pour permettre le passage du sang. 

Car l’hymen doit permettre le passage du sang lors des règles. Selon Rodrine Janvier, la pratique « tate tifi » se faisait beaucoup plus souvent dans le temps où les parents s’assuraient que leur fille reste vierge jusqu’au mariage. Toutefois, la pratique n’est pas révolue selon la spécialiste. « Il y a des parents qui me demandent parfois de tester la virginité de leur fille. C’est une situation embarrassante pour moi, parce que je suis là pour soigner et non pour violer l’intimité de mes patientes. Tester la virginité d’une personne n’est pas notre mission en tant que gynécologue. »

Dr Rodrine Janvier poursuit que dans des cas de viol, parfois il y a des lésions au niveau de l’hymen à l’ouverture du vagin. Dans de telles circonstances, le médecin peut évaluer l’hymen pour justifier des poursuites judiciaires.

Impact du test de virginité

L’Organisation mondiale de la Santé (OMS) et d’autres organismes des Nations Unies appellent à l’interdiction des tests de virginité parce qu’ils n’ont aucune fiabilité. Au contraire, ils peuvent avoir des effets néfastes sur les femmes qui en sont victimes. Selon Rodrine Janvier, ces genres de pratique peuvent causer un blocage ou des troubles sexuels comme le vaginisme – qui consiste en l’angoisse de la pénétration. « Surtout que le test de virginité peut entraîner des douleurs, de la honte et de l’inconfort », déclare-t-elle.

La majorité des femmes rencontrées pour cet article déclarent qu’elles ne se sentent pas à l’aise quand elles doivent rentrer dans un rapport intime avec un homme. Le test de virginité « tate tifi » a un lourd impact sur leur vie sexuelle et leur équilibre psychologique.

Selon Johanne Refusé, psychologue clinicienne, toute pratique qui tend à rendre une personne mal à l’aise nuit potentiellement à son estime de soi. La psychologue ajoute que les tests de virginité peuvent avoir des répercussions sur la santé psychique des adolescentes qui deviendront des adultes. « Dans ma pratique clinique, j’ai eu à faire face à des adolescentes dont les parents exercent cette méthode. Ces filles se sentent souvent diminuées et dépassées par le cadre et les relations familiales. »

Pour faire face parfois à ces situations, poursuit la spécialiste, ces adolescentes se mettent en situation d’échec : échec à se désengager de sa famille, échec dans l’établissement des relations proches en dehors de la famille… « Tous ces échecs tournent autour de la relation dans leur propre famille. En général, ces expériences affectent la qualité de vie de la personne dans son ensemble, ce qui peut entraîner une incidence sur leur participation et leur engagement dans différents aspects de la vie et de la société. »

Pour sa part, la féministe Tamas Jean Pierre avance qu’aucun parent ne devrait avoir l’autorité sur l’intimité de son enfant. Au contraire, les parents devraient selon Jean Pierre, accompagner les enfants à connaître leur corps et les encourager à se responsabiliser.

« Tate Tifi » est une violation de l’intégrité physique de la personne. J’ai une fille, si j’apprends qu’une personne lui a fait une pareille chose, j’introduirais une action en justice. Parce que ce genre de test est une sorte d’agression sexuelle souvent à caractère incestueux, je me demande même si ce n’est pas un viol. J’encourage tous les gens qui sont au courant d’une telle pratique à le dénoncer », renforce Tamas Jean Pierre.

Pour l’heure, il n’y a aucune disposition dans la législation haïtienne qui interdit cette pratique qui continue à se pratiquer dans le secret de l’alcôve. 

La majorité des victimes interrogées pour cet article ne souhaitent pas faire vivre à une autre personne ce test qui l’ont traumatisée. Quant à Rytha Léonard, la victime la plus âgée,elle pense que le test  ne doit pas être encouragé pour une seule raison. « A cause de l’insécurité qui sévit dans le pays, n’importe quelle fille peut être violée. L’on ne peut pas juger une fille qui a perdu sa virginité dans de telles circonstances.» 

 

*Vanessa Bernard et Rytha Léonard sont les seules femmes qui ont subi le test de virginité « tate tifi » qui ont accepté de dévoiler leur vrai nom dans l’article.

Laura Louis

Photos: Valérie Baeriswyl

Vidéos: Philicien Casimir

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Laura Louis
Laura Louis est journaliste à Ayibopost depuis 2018. Elle a été lauréate du Prix Jeune Journaliste en Haïti en 2019. Elle a remporté l'édition 2021 du Prix Philippe Chaffanjon. Actuellement, Laura Louis est étudiante finissante en Service social à La Faculté des Sciences Humaines de l'Université d'État d'Haïti.

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