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Samba Zao, vodouisant et un des pionniers de la musique Samba en HaĂŻti

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Samba Zao, de son vrai nom Louis Leslie Marcelin, est né en 1954. Il s’est inspiré du nom de la légende du Jazz, Al Jarreau, qu’il aimait pour ses talents multiples, pour s’appeler Samba Zao

Il faut grimper le morne l’hôpital pour se rendre à la résidence de Louis Leslie Marcelin dit Samba Zao. Dans la zone, beaucoup connaissent le musicien comme un notable, car il y habite depuis plus de 40 ans.

En faisant signe du doigt, un homme nous indique les escaliers à prendre pour aller chez l’artiste. Dans les escaliers, une pancarte portant l’inscription Basilo attire l’attention. On apprendra plus tard que c’est le nom d’une école que Samba Zao et son épouse Mireille ont implanté dans la zone.

Le musicien porte un large bonnet pour tenir ses longs cheveux locksés. Il se dirige vers son espace sacré, là où il prie généralement. On est le vendredi 5 février.

« Hier, je suis venu prier ici. Je prie tous les jeudis », dit l’homme sur un ton ferme. Ce lieu est aussi son coffre-fort. L’artiste y garde beaucoup de ses affaires importantes, des tableaux qu’il a peints, de vieilles photos de lui et de sa famille, jaunies par le temps, mais aussi des livres.

Samba accole sur le mur de la véranda de cette pièce des notes de musique. Il interprète avec passion des chansons traditionnelles en faisant avec sa bouche le son du tambour, cet instrument qu’il adore. Mais il n’a pas toujours joué le tambour.

L’artiste dit qu’il chante depuis qu’il est tout petit. Mais la manière dont il a appris à aimer la musique est plutôt étrange. « Je suis né à Port-au-Prince, mais j’ai grandi à Jérémie avec ma mère. Dans la zone, plusieurs marchands ambulants chantaient quand ils passaient. »

Un vendeur de bonbons aura une influence certaine sur Zao. Par la tonalité de sa voix et son charisme, le marchand offrait un spectacle à nulle autre pareille. Et Samba Zao dit qu’après un tel show, sa mère était obligée d’acheter des bonbons pour lui.

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Quand il est devenu jeune, Marcelin dansait la musique pop. Lui et ses amis sillonnaient les clubs de Port-au-Prince pour aller valser comme le roi de la pop, Michael Jackson. Même si son corps n’est plus aussi jeune comme avant, Zao essaie de trainer ses pieds au sol tout en jouant ses deux mains des deux côtés, pour la démonstration d’une chorégraphie au style robotique que ses copains et lui interprétaient autrefois.

Mais Zao ne faisait pas que danser. Dans sa jeunesse, il adorait les chansons françaises et avec sa guitare, il allait chanter pour des amis à toutes les occasions.

Rupture avec la chanson française

C’est durant un concert de Charles Aznavour en Haïti que Louis Leslie Marcelin a décidé de ne plus chanter les chansons françaises. « Lors du concert, l’artiste a eu des comportements qui ne m’ont pas plu. Je ne voulais plus m’intéresser à la chanson française. À l’époque, je me suis adonné à la musique blues qui est aussi la musique des noires. J’achetais les plaques de ces artistes et les magazines qui parlaient d’eux. »

Après le blues, Samba Zao, s’est reconverti au mouvement racine. « J’avais changé mon apparence. Avant, je portais des bottes et beaucoup de bijoux. Mais après, je m’habillais comme un croque-mort. Je portais des sandales, un mouchoir rouge dans la poche de derrière de mon pantalon, un sac en bandoulière. Et je ne chantais plus en français. »

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Vers le début des années 1980, samba Zao avec d’autres amis ont fondé Samba yo, l’un des plus anciens groupes racine dans le pays. « Nous sommes l’un des pionniers dans la tendance et nous avons eu beaucoup de succès. À l’époque, nous avons fait deux spots, l’un sur le sida et l’autre sur la vaccination. Ces publicités ont tellement frappé qu’on les chantait lors de nos performances sur scène. »

Samba yo a été selon le tambourineur, un groupe engagé qui chantait la situation socio-économique de la population. Mais le groupe n’a pas fait long feu. Plusieurs de ses membres sont partis pour les États-Unis. « Ils voulaient continuer à chanter alors qu’ils étaient ailleurs. Je savais que ce plan n’allait pas marcher et effectivement le temps m’a donné raison. Le groupe n’a pas continué. »

Samba Zao n’a pas abandonné la musique pour autant. Avec d’autres amis, il a créé le groupe Foula Jazz qui jouera son premier festival en Martinique en 1987 quand Aimé Césaire était Premier ministre de la localité. « Ce jour-là, Aimé Césaire a dédié le festival à Haïti », se rappelle le chanteur. Zao avoue que pour aller se produire en Martinique, il était obligé de se couper les cheveux parce qu’à l’époque, le service de l’immigration en Haïti exigeait aux hommes le crâne rasé pour être détenteur d’un passeport. »

Arrestation pour kamoken

Mais ce n’est pas la première fois que Samba Zao et ses amis se trouvaient en contravention à l’ordre établi pour leur style qui paraissait subversif. En 1980, ils ont été appréhendés pendant deux fois pour des « kamoken ». « On appelait alors kamoken ou communiste tout Haïtien qui revenait d’un voyage dans un pays socialiste. Le régime duvaliériste avait par exemple assassiné Richard Brisson pour kamoken. Comme la plupart d’entre nous portaient des locks et qu’on s’habillait d’un style différent de ce qui prévalait à l’époque, on était vu comme des kamoken. »

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Par chance, Zao n’a pas été tué par le régime des Duvalier. Il a continué à faire de la musique. Il finira par laisser le groupe Foula Jazz pour faire cavalier seul. En 1993, il intègre l’École nationale des arts (ENARTS) comme professeur de musique. Parallèlement, il continue sa carrière musicale.

Il participe régulièrement à des festivals de jazz à l’étranger notamment en Suède. « Je joue presque chaque année en Suède avec Simbi, un groupe Jazz. Quand je suis là-bas, on m’invite à faire des ateliers pour de jeunes artistes. Certaines églises me demandent aussi de venir jouer pour elles. Et elles n’ont aucun souci à ce que je dise Ogou Feray dans mes chansons. Les chrétiens suédois sont différents de ceux de chez nous », dit samba en riant.

Aujourd’hui Samba Zao est le tambourineur du groupe racine Lakou mizik. Ils sortiront leur troisième album en mai 2021.

Laura Louis

Les photos sont de Valérie Baeriswyl

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Laura Louis
Laura Louis est journaliste à Ayibopost depuis 2018. Elle a été lauréate du Prix Jeune Journaliste en Haïti en 2019. Elle a remporté l'édition 2021 du Prix Philippe Chaffanjon. Actuellement, Laura Louis est étudiante finissante en Service social à La Faculté des Sciences Humaines de l'Université d'État d'Haïti.

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