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Rien à faire des artistes !

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Cela a toujours quelque chose de plaisant et d’irréel de rencontrer un artiste. On a l’impression de toucher un peu à un rêve, même quand l’artiste est une amie de longue date, avec qui on a partagé joies, pleurs, potins et fous rires nuls comme des pieds. On se sent privilégié de partager tant de secrets que d’autres rêvent de connaitre.

Cela a fait plaisir de croiser la comédienne Gaëlle Bien-aimé, mercredi matin. Ni elle, ni moi n’avons de voiture. Nous sommes pourtant des « street girls » ; « lari cho pa nou », « 10 zè se pou nou, minui se pou nou ». Et comme il faut bien que nous circulions – sans toujours traîner nos amis voiturés dans nos périples, de jour comme de nuit –, nous sommes devenues des « motos girls ». C’est donc à l’arrière des motos, chacune juchée, que nous nous sommes croisées à Marcadieu, Delmas 40B, ce matin-là. Nous filions si vite que, tout sourire, nous ne pouvions que nous saluer de la tête.

Plus tard, au cours de cette même journée, nous sommes retournées à 40 B; nous tombons alors sur deux autres artistes. Ils ne sont pas ensemble au moment où nous les croisons mais seuls quelques pâtés de maison les séparent sur la rue Marcadieu.

Quelle n’est pas notre surprise lorsque nous voyons le chanteur Wanito ! Coupe de cheveux tendance, t-shirt blanc à rayures bleues, jeans délavé, le visage “frais” et reposé (eh oui, un ‘’diaspora’’ a une tête particulière), il ne doit pas être arrivé au pays depuis longtemps. Assis simplement devant l’église de Dieu de Delmas 40B (kay pastè Milliance), il est entouré de gens qui sont soient des amis, soient des groupies.

Malgré ces vêtements tout droit sortis des grands magasins de chez l’Oncle Sam, une seule image de l’artiste s’impose à notre esprit : celle où il est accroché à l’arrière d’un tap-tap, gueulant « blokus, m pran nan blokus». Qui ne se rappelle pas ce clip éponyme qui avait fait un carton en 2012 ? Le second album annoncé en 2014 n’est pas sorti à l’époque, et Wanito semble s’être installé depuis dans un va et vient entre Haïti et les États-Unis. Sans déranger l’artiste, nous passons notre chemin.

Quelques mètres plus loin, nous rencontrons l’autre artiste. Le troisième de la journée. L’indécrottable Pastè Blaze. Impossible de ne pas se rappeler sa dernière sortie contre Carel Pèdre sur les réseaux sociaux. Nous ne sommes pas étonnées de le retrouver là parce qu’il est dans son fief à Delmas 40B. T-shirt noir, Pastè Blaze est appuyé contre la rampe d’un escalier. Mais moins bruyant que d’habitude, il entretient la petite troupe formée autour de lui. Cette fois aussi, nous continuons notre route.

D’avoir vu tout ce monde dans la même matinée m’a fait penser à Yole Dérose. L’une des dernières icônes de la musique haïtienne que nous risquions de perdre récemment. La chanteuse qui souffre depuis quelques années d’un cancer de la moelle osseuse (melyome) a besoin de trouver cent-cinquante mille dollars américains (150,000.00) pour suivre un traitement. Sa famille a dû lancer une levée de fonds pour trouver la somme.

Yole Dérose, cette immense artiste, obligée d’en passer par une levée de fonds pour suivre un traitement ! C’est à peine croyable. Tous ceux qui ont collaboré avec elle savent combien c’est une personne discrète et réservée. Cela ne fait aucun doute que sa famille a dû la convaincre de les laisser prendre cette initiative.

La génération « al anba », ne le sait sans doute pas, mais les trentenaires et plus s’en souviennent sûrement. Ils savent ce que représentent Yole et Ansy Derose pour avoir grandi avec l’image de ce couple chantant « Nou vle », « Fanm Dayiti yo bèl ». Ils savent tous que Yole et Ansy sont montés au créneau pour protester et défendre Haïti grâce à leur art, alors que les Etats-Unis avaient attribué l’origine du VIH/SIDA, appelé 4H dans les années 1980, aux Haïtiens. Cette génération connait aussi l’excellent travail des Productions Yole Dérose, notamment le spectacle Haïti Cœur de femmes, qui a révélé Donaldzie Théodore, Anie Alerte et Rutshelle Guillaume.

C’est pourtant cette même Yole qui doit lever des fonds aujourd’hui pour se faire soigner. Le président de la République a-t-il sympathisé ? Non, il était bien trop occupé avec les Broncos, l’équipe de hockey junior du Canada. Le Premier Ministre a dit quelque chose alors ? Hélas, lui non plus. Un sénateur malade est passé avant Yole. L’élu a quand même coûté dix-neuf mille américains (19 000) et plus aux contribuables ! Et il a fait quoi déjà ce sénateur pour le pays ? Rien pour l’instant. Il se rattrapera à son retour. Il sera sûrement d’attaque après son passage à la John Hopkins Hospital à Miami. Et le ministre de la Culture ? Lui… bah, il ne dit jamais grand-chose de toute façon.

Il ne revient certes pas à l’État de donner de l’argent à une personnalité en difficulté. Cela relève davantage du domaine de la vie privée. Il faut noter cependant qu’il est dans les pratiques de l’État de faire ce type d’intervention (cas du sénateur), mais de manière sélective.

Yole Dérose n’est pas la première personnalité du secteur artistique à devoir lever des fonds pour couvrir des frais d’hôpitaux dans leur retraite. Joe Dams, Beken, Rodrigue Millien, J-Vens et plusieurs autres personnalités de générations confondues ont dû passer par là. Une situation qui pourtant n’est pas près d’évoluer. Pas tant que les politiques culturelles resteront inexistantes ou ne seront pas mises en œuvre, ni que la culture continuera à être traitée en parent pauvre. Pas tant que la culture sera réduite à quelques activités éparses dans un seul champ ; la culture haïtienne ne se résumant pas à sa musique ou à sa littérature.

C’est à croire que les Gaëlle, Wanito, Pastè Blaze et consorts… tous ceux qui ont décidé de vivre de leur art devront passer par la case lever de fonds. Quoi qu’il en soit, les instances concernées n’en ont visiblement rien à faire.

Commentaires

Péguy Flore Pierre
"Une revue est vivante que si elle mécontente chaque fois un bon cinquième de ses abonnés. La justice consiste seulement à ce que ce ne soient pas toujours les mêmes qui soient dans la cinquième." Charles Péguy

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