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Quitter Haïti, traverser l’Amérique, se faire arrêter aux USA pour perdre l’amour de sa vie

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 Klekbaw a 40 ans. Il a parcouru toute l’Amérique afin de se rendre aux  États-Unis d’Amérique. La terre promise ne garde parfois pas toutes ses promesses. Entre risques majeurs et amour trahi, Klekbaw raconte l’histoire de sa vie.

 

Rien ne distingue ce matin ensoleillé des autres dimanches rébarbatifs et calmes. Port-au-Prince, quant à elle, met en scène une absurdité déconcertante et théâtrale : l’indifférence des passants, l’automatisme des marchands charriant leurs denrées et l’inconscience d’une foule trop pauvre pour réaliser sa misère. Dans la nonchalance de cette matinée, il a fallu rencontrer Klekbaw pour se rendre compte que l’existence humaine est un récit qui s’écrit au gré des vagues ; et que l’Haïtien est un être prêt à tout pour gagner le grand pari de la vie.

Klekbaw a 40 ans. Son rêve – comme celui de bon nombre de jeunes – est de laisser le pays. Ce n’est pas tant l’ailleurs qui l’attire que son désir d’améliorer sa condition de vie. Né dans la commune de Tabarre, il a grandi au sein d’une fratrie de six enfants avec ses parents. Il a étudié l’électricité à Sainte Trinité et à Allien Center. Parallèlement, Klekbaw a reçu une formation en gestion administrative et bancaire. Malgré toutes ces formations, il n’a jamais pu intégrer le marché du travail de manière stable.

Pour aller au rythme du temps et gagner sa vie, il a travaillé pendant plus de trois ans en tant que membre du personnel logistique de l’ONU en Haïti. Un boulot qui n’avait pas grand chose à voir avec ses études en électricité. Concrètement, son travail consistait à faire l’inventaire et la livraison de marchandises. Son contrat avec l’ONU, il l’a signé après le 12 janvier 2010, à un moment où l’organisation embauchait massivement. Ce boulot lui permettait de répondre largement à ses besoins. «  Mwen te kòmanse touche 32 000 goud, jiskaske salè m te vin ogmante a 40 000 goud.»

Les choses ont commencé à mal tourner quand Klekbaw est mis en disponibilité. Pour des raisons de contraintes budgétaires, l’organisation a réduit son personnel. Les projets liés au post-séisme commençaient à devenir de plus en plus rare. Depuis, plus rien n’est comme avant pour Klekbaw qui avait à l’époque une fille de six ans et une conjointe à sa charge. « Lekòl Annie te koute m 5 000 goud chak mwa, epi mwen te gen abònman pou m peye pou li ». C’est alors que va débuter l’histoire de sa vie, truffée de tragédies et de suspens.

Le Brésil semble promettre à Klekbaw de meilleurs sentiers conduisant à ses plus chères aspirations. Mais pour se rendre là-bas, il doit passer par l’Équateur. Il faut s’y rendre, dit-il, en dépit des détours incertains. Néanmoins, comme si la vie se moquait de lui, certaines circonstances font tout pour distendre son parcours. Il va devoir se rendre en République Dominicaine pour arriver au Brésil en passant par l’Équateur.

Dans l’avion qui l’emmène en Équateur, il défile sans doute ses rêves dans sa tête, à la fréquence des nuées que l’aéroplane transperce. Arrivé à Quito, son rythme cardiaque augmente en remarquant l’éblouissant contraste qui peut exister sous un même ciel. Tout semble être parfait pour Klekbaw, jusqu’à ce qu’il se fasse intercepter comme une cargaison de drogue, et expulser le même jour par l’immigration du pays.

Haïti a cette étonnante habitude d’accueillir ses fils, ceux qui l’ont laissée ou oubliée, voire même ceux qui n’ont plus besoin d’elle. Exclu de l’Équateur, Klekbaw n’a alors d’autre choix que de rentrer à Port-au-Prince. Cette ville où l’été persiste toute l’année. Cinq mois se sont faufilés sous ses yeux, dans ce pays qui calfeutre de plus en plus son avenir. Obstiné à s’offrir un meilleur destin, Klekbaw s’envole de nouveau vers l’Équateur. Cette fois-ci, le pays l’accepte. « À Quito, la vie était belle, cependant, je ne pouvais pas rester parce que je ne parvenais pas à trouver de travail», affirme le chasseur de rêve. Les quatre mois qu’il passe en Équateur sont alors à la solde de membres de sa famille vivant un peu partout ailleurs. Aussi met-il vite les voiles car il ne pouvait pas envoyer de l’argent à sa femme.

Klekbaw a traversé la rivière Sapori en Équateur  pour aller au Brésil. C’est là qu’il a eu une lueur d’espoir, il a trouvé un boulot dans une boulangerie. Mais, ce n’était pas une partie facile. Chaque jour, il transportait 70 sacs de farine sur son dos pour 970 réal le mois (moins de 230 dollars US), qui ne servait qu’à sa subsistance à Curituba. Il ne pouvait toujours pas atteindre le but premier de cette aventure : envoyer de l’argent à sa famille pour permettre à Annie d’avoir une enfance normale. En ce sens, le Brésil l’a déçu, Klekbaw n’a désormais que les États-Unis en tête. Il traverse la frontière Puerto Maldonadoda au Pérou grâce à des pots-de-vins versés aux Péruviens. Du Pérou, il retourne en Équateur, puis se rend en Colombie. De la Colombie au Panama, du Panama au Costa-Rica.

Quand Klekbaw devait quitter la Costa-Rica, il a payé 1000 dollars américains sur la frontière. Il est rentré au  Nicaragua. Du Nicaragua au Honduras. Du Honduras au Guatemala. Du Guatemala au Mexique. Du Mexique, il est rentré aux Etats-Unis. Arrivé sur la terre promise, Klekbaw est intercepté puis transféré en détention jusqu’à Denver Colarado, où il a fait une demande d’asile politique. Après huit mois en détention, il a demandé à rencontrer le responsable du centre qui lui a fait savoir qu’il devra attendre deux ans avant d’être libre. Klekbaw s’est senti lassé et a demandé à retourner à son pays natal. Dans un premier temps, le service d’immigration américain a refusé, vu son entêtement, son départ a été agréé. Retourné en Haïti, Klebaw a appris une nouvelle qui allait bouleverser sa vie davantage encore. Une nouvelle qui l’a fait perdre tous ses repères.

Le drame de sa vie

La vie a giflé Klekbaw quand après plus de trois ans passés à traverser des villes au péril de sa vie pour le bien-être de sa famille, il découvre, à son retour en Haïti, que sa femme avait déjà un autre homme dans sa vie. « Depuis qu’elle m’a appris la nouvelle, je n’ai plus souri. Je me demande si un jour je parviendrai à faire confiance de nouveau à une femme », raconte tristement le migrant.

L’ex-compagne de Klekbaw dispose maintenant d’un visa américain, sans faire les gymnastiques auxquelles il a dû passer. Klekbaw, au bout du compte, a fini par rationaliser son malheur. Selon lui, le choix de sa femme l’a en quelque sorte aidé, car les conditions de vie de sa fille sont mieux avec son nouvel homme. « Ma fille de 10 ans est très belle, elle va à l’école alors que je n’avais pas les moyens pour prendre soin d’elle et de sa maman. Je devrais remercier l’amant de ma femme.»

Klekbaw a dépensé près de 10 000 dollars américains (des parents à l’étranger l’ont aidé à couvrir plusieurs frais).  Il a couru de grands risques (une fois, il s’est même fait passer  pour un africain pour qu’il soit accepté au Panama). Il a traversé les frontières avec la complicité des étrangers travaillant dans l’immigration. Il a connu ce qu’est le vrai trafic d’humains. Klekbaw a été contraint de se frayer des chemins dans des forêts et a failli se faire manger par des animaux sauvages. Il a dormi dans la promiscuité de chambres d’hôtels avec d’autres migrants empilés les uns sur les autres. Il a vu des hommes se faire violer par d’autres hommes, des agressions sexuelles sur des femmes qui ont aussi fait le pèlerinage vers la terre promise. Tout cela pour rien. Lui seul est retourné en Haïti à sa connaissance. Pour Klekbaw ce qu’il a vécu ne devrait être vécu par personne : « Je déconseille à tous les pères de famille de quitter le pays à la recherche d’une vie meilleure. »

Patrick Michel & Laura Louis

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La rédaction de Ayibopost

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