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Pourquoi le public haïtien se fout pas mal de Gourg ?

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« La perception est aussi importante que la réalité dans bien des cas » Marx

Finalement, que savons-nous ? Sommes-nous sûrs de connaître quoique ce soit ? La réalité n’est-elle pas qu’une simple fabrication de notre perception ? Tenter de répondre à ces questions est un poids philosophique que je ne crois pas être en mesure de porter. Cependant je sais, sans pouvoir le prouver, que la perception de chaque individu détermine ses positions, ses convictions, ses philosophies. Et, comme dans un cercle vicieux nos convictions et philosophies en retour influencent nos perceptions – Des philosophes tel que John Locke ou Bertrand Russell ont abordé ces thèmes, mais vous pouvez toujours (comme je l’ai fait) façonner vos idées sur ces questions en vous basant entièrement sur la saga « Matrix » – Ainsi si vous êtes une personne adhérant à une idéologie de gauche, la citation qui débute ce texte vous disposera à une lecture plutôt agréable, mais si vous êtes un capitaliste convaincu, vous avez surement abordé le texte avec l’idée préconçue que ceux qui citent Marx sont des rêveurs manquant de pragmatisme. Cette citation n’est en fait pas de Marx ; elle a été inventée de toute pièce. Mais le nom de « Marx » nous prédispose à une perception dépendamment de nos convictions socio-politiques.

Il en est ainsi pour plusieurs noms, marques, institutions. Nous associons automatiquement certains noms aux histoires que nous avons construites, et qui parfois ont été fabriquées par des agents externes, dans nos imaginaires. Si je vous dis « Parlement » par exemple, les mots qui vous viennent en tête ne sont pas nécessairement « lois », « discussion » ou « plaidoyer », mais probablement « voleur », « incompétence », « corruption ». Et cette réaction est normale, parce qu’elle correspond à l’histoire se construisant dans notre imaginaire depuis quelques temps qui détermine nos perceptions.

Il y a de cela quelques semaines, la Faculté d’Ethnologie était sous les « feux du béton » à cause d’un incident (ou accident) grave. Le doyen de ladite faculté, Yves Blot, a été accusé d’avoir volontairement fait rouler sa voiture sur un étudiant manifestant. Les images du corps écrabouillé du jeune Jean John Rock Gourgueder étaient vite devenues virales sur les réseaux sociaux. Des images choquantes !

Le corps de «Gourg » étalé sur l’asphalte se tordant de douleur aurait dû, toute chose égale par ailleurs, balancer l’opinion publique du côté des étudiants. Indépendamment du fait que, ce qui a été rapporté par les étudiants-manifestants soit vrai ou pas, de telles images ont une influence déterminante sur nos jugements et nos positions.

La photo du corps du petit Aylan Kurdi retrouvé mort sur une plage turque avait, en 2015, fait balancer l’opinion de nombreux européens sur la question de l’immigration, par exemple. La question s’impose donc naturellement : pourquoi les images aussi horribles du corps écrasé du jeune Gourg n’ont pas eu le même effet ici en Haïti ?

A cette question, il y a deux réponses envisageables, la première :

1- Le public haïtien est dépourvu de compassion et manque d’humanisme, donc ces images bien que révoltantes n’ont pas eu le même effet qu’elles auraient ailleurs. Cette réponse est plausible car une saturation causée par la répétitivité d’images horribles (séisme, ouragans, meurtres, etc.) pourrait en effet, expliquer une désensibilisation du peuple haïtien face à des images aussi révoltantes que celle du corps écrasé d’un jeune de 24 ans. Il est donc possible que le peuple haïtien soit meurtri à un tel point que ces images-chocs ne le choquent plus. Mais la réalité, ou de préférence, ma perception de la réalité tend vers la deuxième possibilité.

2- « Faculté des Sciences humaines », «Faculté d’Ethnologie », « IERAH » sont des mots qui représentent des institutions. Cependant, ces mots qui devraient être associés au savoir, la connaissance, l’éducation, ont une autre résonance dans l’imaginaire de la majorité du peuple haïtien. L’idée que ces universités soient des réservoirs de fauteurs de troubles, d’opportunistes politiques, de brigands est cimentée dans l’esprit de nombreux haïtiens. Ces institutions sont devenues synonymes de chaos, et leurs étudiants sont aujourd’hui esclaves de cette image que la société s’est faite d’eux.

Cette perception, qu’elle soit vraie ou fausse, est la réalité du public, celle qu’elle a construite et que des générations d’étudiants-manifestants ont aidé à forger dans l’imaginaire populaire : « ces étudiants de ces universités sont des fauteurs de trouble en constante rébellion contre tout et rien.» Voilà à peu près ce que pense l’haïtien moyen qui n’a aucun lien avec ces universités ou leurs étudiants. Une vision vague et probablement inexacte mais elle reste la perception des gens donc leur réalité.

Donc pourquoi les images de Gourgueder n’a-t-elle pas fait pencher la balance du côté des étudiants ? Tout simplement parce que, aussi choquantes qu’elles soient, ces images n’ont pas fait le poids contre la perception générale du grand public sur ces étudiants-manifestants.

Dans le fond les batailles menées par les étudiants sont souvent justes, cependant dans la forme, elles sont très souvent mal exécutées. Le problème n’a jamais été le message, mais les messagers. Des messagers qui reviennent luttes après luttes sans jamais conclure sur les précédentes. Je n’ai en tête aucune de ces vagues de manifestations qui aient mené à quelque chose de concret. Si entente il y a eu sur un sujet quelconque, entre les étudiants et les dirigeants de l’UEH, elle s’est faite dans l’ombre, en silence, loin du public. Donc la perception négative du public sur les étudiants est compréhensible. Est-elle juste ? Je ne le crois pas. Sans avoir nécessairement la capacité de le prouver, je reste convaincu d’une chose, tout comme il a fallu des générations d’étudiants-manifestants pour construire cette image sombre dans l’imaginaire populaire, il faudra beaucoup d’années de travail et une véritable stratégie pour retablir une image saine de l’étudiant des « Sciences Humaines », de « L’Ethnologie », de « l’IERAH » qui revendique quoi que ce soit.

Dans une autre université, ou une autre institution les photos du corps de Gourg étalé au sol seraient suffisantes pour conquérir l’opinion publique. Mais avant d’être un jeune danseur de 24 ans plein d’avenir ayant subi une grande injustice, il est d’abord perçu comme étudiant de la Faculté d’Ethnologie, probablement fauteur de trouble. Donc, comme aurait dit Marx : « La perception est aussi importante que la réalité dans bien des cas ».

Jétry 

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Jétry Dumont
Directeur Général | Co-fondateur | J'aime me considérer rationnel et mesuré avec une vision semi-ouverte du monde. J'ai un baccalauréat en finance. Je m'intéresse au Barça, à la politique, à l'entrepreneuriat et à la philosophie.

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