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Pourquoi Haïti devrait suivre le modèle démocratique costaricain ?

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Chaque individu doit avoir accès aux meilleurs soins des services de santé physique et mentale en fonction de ses besoins propres, au moment requis

Il existe un lien direct entre mode d’organisation sociale, régimes politiques, politiques publiques et l’état de santé d’une population. Par exemple, dans les pays politiquement stables, où un système social-démocrate domine, les octogénaires et même les centenaires pullulent. Dans cette catégorie, figure le Costa Rica, ce petit pays de l’Amérique Centrale avec une espérance de vie dépassant celle des États-Unis, le pays le plus riche, bastion du capitalisme à outrance possédant les technologies les plus avancées du monde. Sur le plan démocratique, l’indice du Costa Rica se rapproche étroitement de celui du Canada, l’unique pays du continent américain à figurer parmi les cinq premières démocraties au monde.

Démocratie et idéal d’équité en santé

Le concept de couverture sanitaire universelle (CSU) a fait son entrée en scène pour évoquer les notions de : « couverture universelle », de « soins de santé universels », ou d’« accès universel ». Parler de CSU renvoie à un idéal simple : garantir à tout citoyen l’accès équitable à des services de qualité sans risque de l’appauvrir. Cet idéal conduit à parler d’équité en santé. Chaque individu doit avoir accès aux meilleurs soins des services de santé physique et mentale en fonction de ses besoins propres, au moment requis. En 2005, les États-Membres de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) ont entériné la CSU comme objectif central et indiqué que les systèmes de santé « doivent se développer davantage en vue de garantir l’accès aux services nécessaires tout en assurant une protection contre le risque financier ».

Chaque individu doit avoir accès aux meilleurs soins des services de santé physique et mentale en fonction de ses besoins propres, au moment requis.

Haïti, l’un des états membres de l’OMS, a aussi manifesté la velléité d’épouser cet idéal de santé publique en axant sa politique nationale de santé, élaborée en 2012, sur l’universalité des soins. Pour se rapprocher de la CSU, le Ministère de la Santé vise à mettre en œuvre la stratégie de santé communautaire avec objectif d’étendre les soins primaires sur toute l’étendue du territoire en renforçant les centres existants et construisant 125 centres communautaires de santé (CCS) dans les sections communales dépourvues d’institutions de santé. Son objectif général est d’assurer la réduction de la morbidité et de la mortalité, liées aux principaux problèmes de santé identifiés, à partir d’un système de santé adéquat, efficient, accessible et universel. L’un de ses objectifs spécifiques étant d’établir un système de santé capable d’assurer la couverture sanitaire totale du pays et de satisfaire les besoins essentiels de la population en matière de santé tout en promouvant l’articulation des médecines moderne et traditionnelle.

D’après le dernier rapport d’évaluation de la CSU de l’OMS, en Haïti, plus de 40 % de la population fait face à d’énormes difficultés pour accéder aux soins de santé et s’appauvris davantage, à cause des dépenses liées à la santé. Lors de la journée mondiale de la santé de 2018, un colloque a été réalisé autour du thème « l’insuffisance de ressources humaines et financières : un obstacle majeur à la couverture universelle de soins en Haïti ». Selon les données présentées lors de cette journée, 122 sur 570 sections communales du pays, soit 21 % n’ont jusqu’ici pas d’institutions sanitaires. Des institutions sanitaires, 37 % seulement sont publiques, le reste, soit 63 % sont des institutions privées. Selon le Dr Lauré Adrien, Directeur General du Ministère de la Santé publique et de la Population (MSPP) intervenant à ce colloque : « pour résoudre ce problème de la couverture universelle de soins dans le pays, l’État doit donner le ton pour mettre de l’ordre et gérer rigoureusement ses maigres ressources. Il doit aussi consentir des efforts à financer plus largement le secteur ».

Plus de 40 % de la population fait face à d’énormes difficultés pour accéder aux soins de santé et s’appauvris davantage, à cause des dépenses liées à la santé.

Dans ce rapport du MSPP : Processus et résultats d’évaluation de performance dans les départements — Année 2018, les indicateurs en santé en fonction de la couverture démontraient :

  • Une couverture vaccinale du PEV de 90 % ;
  • Une couverture de vitamine A pour enfants de 6-59 mois de 23 % ;
  • Une couverture de femmes enceintes ayant eu 4 consultations de 25,6 % ;
  • Un taux d’accouchement avec assistance de personnel qualifié de 65,3 % ;
  • Une couverture de planification familiale de 20,1 %.

En outre, les données de la sixième édition de l’Enquête Mortalité, Morbidité et Utilisation des Services (EMMUS VI) 2016-2017, font état des faits suivants :

  • Taux de mortalité infantile estimée à 59 décès pour 1000 naissances vivantes ;
  • Taux de mortalité maternelle s’élevant à 529 décès pour 100 000 naissances vivantes ;
  • La non-utilisation d’un établissement de santé dans 58 % des cas à cause du coût trop élevé des soins.

Souhaiter atteindre l’universalité des soins est une cause noble, se donner les moyens en vue de sa matérialisation demeure un enjeu de taille ; car Haïti fait face à de nombreuses contraintes sociopolitiques, géopolitiques, et financières auxquelles se heurte le système de santé. Les enjeux sont énormes et les défis à leur paroxysme. Nous sommes conscient. e. s qu’il existe un lien direct entre mode d’organisation sociale, régimes politiques, politiques publiques et l’état de santé d’une population.

Dans les pays politiquement stables, où un système social-démocrate domine, les octogénaires et même les centenaires pullulent.

Par exemple, dans les pays politiquement stables, où un système social-démocrate domine, les octogénaires et même les centenaires pullulent. Dans cette catégorie, figure le Costa Rica, une petite ile de l’Amérique Centrale avec une espérance de vie dépassant celle des États-Unis, le pays plus riche avec les technologies les plus avancées du monde. Sur le plan démocratique, son indice se rapproche étroitement de celui du Canada, l’unique pays du continent américain à figurer parmi les cinq premières démocraties au monde.

Ce qu’Haïti peut apprendre du Costa Rica – une ancienne colonie espagnole – en matière d’équité en santé

Le Costa Rica (Cote riche en espagnol) fut envahi en 1502 par Christophe Colomb puis colonisé par les Espagnols jusqu’en 1837. Ironiquement, rejeté par l’empire espagnol parce qu’il n’avait pas de richesses attrayantes. Ses habitants, presque abandonnés à eux-mêmes, mirent petit à petit sur pied une société fortement imprégnée de démocratie et de volonté d’indépendance. Les difficultés économiques et cet isolement ont obligé Indiens, colons, métisses et autorités espagnoles, à cultiver la terre dans les mêmes conditions, pour subvenir à leurs besoins. Cette nécessité aurait petit à petit entraîné une situation d’égalité, une homogénéité de la société, qui auraient permis d’empêcher, au Costa Rica, la formation de classes aristocratiques et d’un système de castes.

Le Costa Rica a pris son indépendance en 1821 et est devenu l’un des pays les plus démocratiques et stables d’Amérique latine. Doté d’un système d’organisation sociodémocrate, Costa Rica priorise les services sociaux dont les indicateurs sont proches de ceux d’un pays industrialisé. Conscient du poids de l’équité en santé, Costa Rica entreprit, dès 1940, d’implanter la couverture sanitaire universelle (CSU). Aujourd’hui il aborde une CSU de plus de 90 % de sa population, après 60 ans de dur labeur et trois réformes pour atteindre ce que d’autres pays peinent à accéder. En 1940, le président Calderon instaura la Caja Costarricense de Seguro social (CCSS) fournissant une protection sociale qu’à un certain type de salariés ; trente ans plus tard, de nouvelles fenêtres d’opportunités sont apparues avec le changement socio-économique, la CCSS en profite pour uniformiser l’offre des soins sur une période de 10 ans, en y incluant progressivement toutes les couches de la population. Durant la troisième réforme, la CCSS a intégré les soins de santé primaire dans son programme.

Tous ces efforts ont apporté des progrès palpables en termes de :

  • l’espérance de vie à la naissance de la population totale : 80,4 ans,
  • le taux de la population utilisant au moins des services d’assainissement de base : 98,4 %.
  • la baisse de la mortalité materno-infantile,
  • la croissance démographique,
  • l’accès à l’eau potable, et
  • les soins universels.

Tous ces progrès n’ont été possibles que grâce à la vision que le gouvernement avait de la santé et des services sociaux. L’État costaricien se porte garant de l’homogénéité culturelle, de la stabilité politique et des traditions démocratiques. Il comprend son environnement, ses différents acteurs et leur résistance, sait comment les concilier et tient à cœur le bien-être de sa population. Sur le plan sociohistorique et géographique, une certaine similarité entre Haïti et le Costa Rica existe à travers le vécu colonial et l’environnement physique. Cependant, en termes de politiques publiques et des retombées sur la population, les deux pays sont aux antipodes l’un de l’autre. L’espérance de vie des habitants d’Haïti ne dépasse pas 65 ans, alors qu’elle atteint 80 ans au Costa Rica. Précédemment, nous avons montré en quoi les efforts des autorités sanitaires haïtiennes ont échoué à mettre en place la CSU.

Aujourd’hui, le pays s’enlise dans une crise multidimensionnelle aux conséquences désastreuses sur l’état de santé de la population haïtienne. La relation entre l’état de santé et la croissance socio-économique a déjà été établie. Les décideurs publics haïtiens doivent comprendre que les velléités ne suffisent pas. Les mécanismes de matérialisation de la CSU en Haïti ont besoin d’être redéfinis, au même titre que notre modèle d’organisation sociale. Osons innover en créant des politiques de santé publique durables et équitables comme le font nos voisins. e. s de l’Amérique Centrale. En tant que chercheur. e. s et intervenant. e. s du monde de la santé publique et de la population, nous recommandons fortement que l’équité en santé soit au cœur de tout gouvernement de rupture en Haïti.


Jovanny Laila Bien-Aimé, M.D., Dyemy Dumerjuste, M.D. & Judite Blanc, Ph. D.

Une prèmiere version de cet article désignait Costa Rica comme une île. C’etait une erreur. 14.3.2021 11.40

Commentaires

Le pouvoir dissémine de fausses informations. La société civile crie « free Haiti ».

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