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Pour un acte fondateur au-delà des larmes de Daly Valet!

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C’est une lapalissade de dire qu’au vu de l’ampleur des dégâts causés par l’ouragan Matthew  et de l’incapacité dont font montre nos dirigeants, qu’Haïti continuera inéluctablement à offrir le spectacle de son immersion dans l’abime, au grand dam des chroniqueurs de catastrophes annoncées. L’ascension a une limite mais la chute n’en a pas, dit la poétesse… C’est aussi une vérité évidente car Haïti continue calmement mais sûrement dans sa chute la plus vertigineuse vers l’abîme!

Nous vivons un temps de loup atteint de rage, les  haïtiens n’en peuvent plus de héler les saints et les anges tutélaires de tous bords. Le seul espoir pour les sinistrés reste l’arrivée d’une aide internationale  dont on ne peut se faire les frais. En plein miasme post-Mathieu, l’attitude que l’Etat a jugé plus responsable était de se confondre à la population pour pleurer ses morts et plaindre la disparition d’un temps qui ne reviendra pas.

Il n’y a pas de meilleur exemple en ce sens que la publication faite par Daly Valet sur les réseaux sociaux (facebook) le 23 Octobre de cette année. Cet excellent spécialiste des choses politiques et grand Conseiller du prince donne à ce sujet  la plus parfaite illustration :

Dlo nan je !
Jérémie …Jérémie ….Apre 10 lane ap viv Montreyal ak Washington DC mwen te deside tounen viv nan peyi m Ayiti nan mwa out 2009. Kèk mwa apre m fin tounen tranbleman tè kraze peyi a…Mwen te dezoryante…mwen pa t konn sa pou mwen fè..
Ane sa mwen te deside tounen nan peyi m Jeremie pou al repoze m, planifye vye jou m. Mwen ta pral inogire nan mwa novanm lan yon bibliyotek inivèsitè ak yon sant miltimedya pou jèn yo nan vil la…. suite

J’ai envie de demander à mon Cher Daly comme pour l’interpeller une première fois sur ces questions : de quelle Jérémie parlons-nous ? Intellectuel de ton état, n’avais-tu jamais appris en grandissant que cette ville que tu sembles porter dans ton cœur et ton corps, a connu des cyclones, des inondations et des incendies plus d’une fois, et qu’elle avait perdu son tracé original depuis …  et, que rien n’était fait pour changer la donne ? As-tu conscience d’avoir vécu une bonne partie de ton enfance jérémienne selon la formule consacrée, dans l’œil du cyclone, avec la menace d’une catastrophe naturelle toujours plus dévastatrice ? Ignorais-tu comme cela semble être visiblement le cas, qu’au-delà de tout ce qui faisait son charme, qu’en un claquement de doigts,  cette ville pouvait disparaitre comme un feu de paille ?

Un Etat sans état

Nonobstant les nouvelles extensions accordées et proposées par la science politique contemporaine, la notion d’état est consubstantiellement liée à un ensemble de traits proprement caractéristiques dont celui de la protection de son territoire et de sa population. Au regard de cette considération, nous sommes amenés à croire que l’Etat haïtien est sans Etat, dans la mesure où non seulement il n’a pas le contrôle de son territoire et de sa population mais il ne s’en soucie guère.  A l’heure qu’il est, c’est une erreur de vision qui pousse à dire que l’Etat se révèle incapable d’évaluer les pertes en vies humaines, animales et en matériels occasionnées par le cyclone. La chose est simple en elle-même et s’exprime dans l’image qui en est donnée : de même dans « Foukifoura » de Franck Etienne, il a été dit que le gouvernement n’a pas besoin d’artistes mais de beaucoup d’argent, notre Etat n’a pas besoin de données évaluatives post-cycloniques. Il va de soi que l’appareil étatique n’en saura pas plus sur la densité de la population jérémienne, sur sa couverture végétale, sa production agricole, etc., qu’avant la catastrophe.  Autant dire que la nécessité de diligenter des actions qui visent à venir en aide aux sinistrés et à les réhabiliter dans leur dignité d’êtres humains à part entière, n’est nullement constitutive de son idiosyncrasie.

J’interpelle une deuxième fois Daly Valet par-delà ses larmes sur ces questions : si loin que tu remontes dans ta mémoire, trouves-tu gravé en lettres d’or le nom d’un quelconque dirigeant haïtien qui s’est préoccupé du maintien de l’éloignement de cette ville et du département qu’elle représente en tant que telle ? Parmi les dossiers dont tu serais porteur auprès de Son Excellence Monsieur Jocelerme Privert, quelle place y a-t-il pour Jérémie ? Ne t’étais t- il jamais arrivé de penser que la bibliothèque universitaire et le centre multimédia que tu comptais installer là-bas, selon ton post, devait également compter avec les intempéries de toutes sortes ? Là encore, sais-tu qu’une infrastructure culturelle du genre devait être une réalité émanée d’une politique culturelle où la mairie dans une coopération culturelle décentralisée accueillerait ta science pour la plus grande utilité de la communauté ?

Le brassage du vide

Le gouvernement de facto en place et avec lequel tu collabores est arrivé au pouvoir avec un cahier de charges et un momentum politique très limité. Cependant, toute âme  haïtienne  sensible à la place qui doit être faite aux collectivités territoriales, dans le cadre d’une politique publique axée sur le développement du pays ne pouvait un tant soit peu ne pas se réjouir du fait que celles-ci allaient être,  entre autres, au cœur des grandes préoccupations de l’état. Etant entendu  bien sur, que le président et son chef de gouvernement sont réputés pour être des spécialistes en la matière! Au lieu de cela, on a assisté à un désintérêt marqué pour tout ce qui concerne l’organisation et la gestion de celles-ci.

Au bout du compte, le Repartimientos est, à côté des petits projets et décaissements de fonds pour untel ou untel en raison de services rendus,  la seule option  gouvernementale digne de ce nom qui préside aux festins donnés en l’honneur des grandes retrouvailles familiales, d’amitiés et de compagnonnage politiques autrefois dispersés ou désunis sur la base d’intérêts personnels divergents. Dans ce capharnaüm festif, et fabriqué à grands renforts de discours creux et tournant à vide, l’avenir des chantiers de la nation  est laissé à la décision des bêtes sauvages des villes et des campagnes, toujours excitées à l’idée d’aller voter aux élections de non-lieu, le saint-sauveur converti on le sait depuis peu en « nèg ou fanm x ou y ». Une note positive pour Jérémie : la simple présence d’un de ses illustres fils au cabinet présidentiel.

Je t’interpelle une troisième et dernière fois Daly Valet sur ces questions comme aussi pour te dire de sécher tes larmes : peut-on reconstruire Jérémie avec pour seule boussole le sentiment victimaire ? S’il t’arrive en toute âme et conscience d’être convaincu que les actes du gouvernement actuel dont tu es collectivement responsable, enfonceront le clou de la destruction de ta ville natale, par passivité ou incapacité de faire dans le sens du bien, t’en désolidariseras-tu ? Est-il en définitive possible d’espérer des lendemains qui chantent pour la cité des poètes ?

Une autre Jérémie : un acte manqué pour l’état haïtien

N’était-ce le fait que la reconstruction de Jérémie n’est envisageable pour l’état haïtien que sous la forme d’une parodie, il aurait été intéressant de raconter l’histoire de ce coin de terre, en allant à contre-courant de la scène qui s’y déroule dans le fameux roman que lui consacre Dominique Fernandez. Il se serait agi de sortir du cauchemar de Matthew ne serait-ce qu’à  la vue, sur un temps relativement court, de la refondation et du réaménagement des grands sites qui ont fait la fierté de cette ville tels la Cathédrale Saint-Louis, la Place aux trois Dumas, le Fort Marfranc, l’habitation Latibolière où est né le grand-père des écrivains Dumas, etc.  Des  musées auraient été consacrés aux victimes des vêpres jérémiennes et aux illustres poètes et écrivains auxquels la ville a donné naissance, la maison d’Etzer Vilaire aurait été aménagée pour devenir un des repères du circuit de destination touristique. Les noms des écrivains et auteurs illustres, les patriarches de la ville, dont Maurice Léonce se seraient transformés en passeurs de mémoire, le soir à la tombée de la nuit tandis que le transport maritime reprendrait son cours, offrant au port de Jérémie une activité commerciale intense.

Je reviens une énième fois sur ton texte pour faire remarquer avec beaucoup d’amertume l’absence d’une perspective périlleuse mais ô combien nécessaire dans ces situations : l’effort dans le mal. En lieu et place d’une Jérémie désormais rendue comme maitresse et possesseur de la nature,  ton cri d’alarme de conseiller du prince en rajoute à la population désœuvrée et à qui il est interdit d’espérer un terme à sa souffrance.

Ma Jérémie à moi

Ma Jérémie à moi est un acte fondateur qui est ce texte… Ma Jérémie à moi commence dans un grand acte fondateur de la nation.  J’imagine un grand projet pilote d’intercommunalité où les mairies de Port-au-Prince, de Cité Soleil et de Delmas travaillent ensemble et prennent pour point de départ le Pont rouge. Du Pont-Rouge à la Maternité Isaïe Jeanty ; un grand hôpital ou un service de base comme une unité d’orthopédie  qui n’aurait rien à envier de n’importe quel centre hospitalier de la caraïbes. De Pont-Rouge à Cité Soleil, repenser l’aménagement du territoire de sorte que les habitants qui vivent ne se sentent ni frustrés ni ostracisés. De Pont-Rouge au Champs-de-Mars : une autre architecture du Bélair avec des constructions en hauteur depuis le Platon jusqu’au bord de mer. De Pont-Rouge jusqu’à Delmas où toutes les écoles pourraient ressembler à St Louis de Gonzague. De Pont-Rouge jusqu’à Jérémie, la Ville de Daly Valet, de Philoctète et de Patrick Mousssignac, une ville née de nouveau d’un plan de développement intégré où la mairie et les citoyens s’entendent pour prendre soin de la ville.

Mon histoire avec Jérémie

Mon histoire avec Jérémie est vivante… C’est le pont qui se trouve à l’entrée de la ville qui me dit toujours qu’elle été habitée par une ingéniosité dans le temps… Mon histoire avec Jérémie est vivante… C’est Dr. Martino, Dr. Raphael et les centres de santé qui vivent quand même en dépit du fait que nos dirigeants n’aient jamais pensé à plus que ça. Ce sont ces lieux pour lesquels aucune politique publique n’a été pensée depuis la nuit jusqu’ici en attendant Matthew. Mon histoire avec Jérémie  m’interpelle à revenir sur cet article que j’avais écrit et qui était publié dans les colonnes du journal le Nouvelliste du 5 mai où j’avais eu l’espoir que la paire PRIVERT-JEAN CHARLES allait  mieux gérer la cité parce que leur parcours est des plus exemplaires du monde. Mon histoire avec la ville de Jérémie est celle qui me fait enfin croire que les fruits n’ont pas tenu la promesse des fleurs car le Président et le Premier Ministre n’ont pas su innover mais ont choisi de continuer avec ce que j’appelle les Repartimientos en nommant sans aucun plan et sans objectifs précis comme auparavant directeurs généraux et directeurs généraux adjoints n’importe où, n’importe comment et n’ importe quand. Mon histoire avec la ville de Jérémie me dit et m’autorise à vous dire qu’il faut absolument sortir du fonctionnariat, ce mode de gouvernance auquel nous assistons,  pour enclencher la renaissance de la pensée, de la ville, du département, du grand Sud, et pour que plus jamais mon Ami Daly n’ait à pleurer !

Yves Lafortune, MAP

Designer Organisationnel, avocat

Image: Ralph Thomassaint Joseph

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La rédaction de Ayibopost

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