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Peut-on critiquer la compagnie de téléphone cellulaire Digicel en Haïti?

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D’un investissement initial de 130 millions de dollars en 2006, la Digicel engrange aujourd’hui un revenu annuel de plus d’un demi-milliard de dollars. Sa situation de monopole musèle les principaux médias ainsi que les politiques qui deviennent incapables de dénoncer les abus dont sont victimes les clients de la compagnie. La Digicel s’impose en Haïti avec un service aujourd’hui très décrié. Elle demeure toutefois, l’entreprise dont les effets positifs sur l’économie du pays sont indéniables.

Presque personne n’ose critiquer la Digicel en Haïti. Cette critique ne viendra certainement pas des grands médias, car, la plupart sont longtemps bâillonnés par les juteux contrats de publicité de la grande compagnie rouge et blanc. Depuis son installation en Haïti, la Digicel s’assure de figurer régulièrement en première page de l’unique quotidien du pays et ses publicités inondent les radios et télévisions à travers le pays.

Image: Digicel Haiti

Image: Digicel Haïti

Lorsqu’elle s’implantait en Haïti en 2006, la Digicel espérait 300 000 clients sur cinq ans. Ce chiffre a été dépassé en seulement trois mois. Huit mois plus tard, elle avait déjà plus d’un million d’abonnés à son réseau. D’un investissement de 130 millions de dollars, en quatre ans, Digicel-Haïti est une compagnie de 300 millions de dollars avec plus de 2,2 millions d’abonnés. Le plus grand réseau de téléphones du pays.

En 2012, elle achète son concurrent Comcel/Voilà et jouit d’un quasi-monopole du marché avec 80% des abonnés, environ cinq millions de clients. Aujourd’hui, la Digicel compte officiellement en Haïti plus de cinq millions d’abonnés et génère un revenu annuel de plus d’un demi-milliard de dollars. Ce revenu dépasse les crédits budgétaires des ministères de l’Agriculture, de la Justice, de la Santé, de l’Environnement et du Tourisme combinés.

Bien avant l’acquisition de Comcel/Voilà en 2010, les revenus qu’elle engendrait faisaient que Digicel-Haïti figurait déjà endeuxième position sur les 32 pays où la Digicel existait… Haïti étant le pays le plus pauvre des 32.

« Un monopole nocif pour la santé de l’économie du pays  »,
reconnait une PDG de l’entreprise.

Avant, l’État haïtien possédait la seule compagnie de téléphone du pays, la TELECO. En 2009, dans la foulée des réformes néolibérales, elle a été liquidée dans des circonstances louches à une compagnie vietnamienne où l’État garde seulement 40% des actions.

Par la suite, il y a eu la HAITEL, première compagnie de téléphonie mobile du pays. La Haitel taxait les appels entrants et sortants. Elle fit faillite et fut liquidée sans dédommagement des clients.

La TELECO devient aujourd’hui la NATCOM S.A., une compagnie dont le réseau régulièrement saboté n’arrive pas à faire la concurrence à une Digicel toute puissante. Cette compagnie ne cesse de dénoncer la politique de deux poids, deux mesures de l’État qui profite largement à la Digicel. Les tarifs actuels de la Natcom sur les appels et l’internet sont moins élevés par rapport à ceux de son concurrent. Paradoxalement, c’est la Digicel qui occupe la plus grande part du marché parce que la communication entre les deux réseaux est toujours difficile à passer.

La qualité du service de la Digicel est aujourd’hui très décriée en Haïti avec des comptes des abonnés qui débitent souvent sans motifs. Les plaintes de ces derniers sont reçues dans les centres d’appels de la compagnie pour être classées sans suite.

Pour les fêtes de fin d’année et du nouvel an, la compagnie a coupé sans avertir, les plans spéciaux dont bénéficiait ses clients. En ce moment spécial où la communication est plus intense sur son réseau, elle a décidé de taxer ce qui habituellement constituait des avantages. Au mois de juin 2014, elle a bloqué unilatéralement les applications Voice Over IP (Viber, Magik Jack, Skype, et Tango) sur son réseau malgré l’interdiction de l’instance de régulation, le Conatel.

Livrés à eux-mêmes, les consommateurs ont envahi les réseaux sociaux pour dénoncer la compagnie et faire passer leurs griefs. Une pétition a même été créée ainsi qu’une page Facebook « Coup de gueule contre la Digicel » pour exprimer les revendications des clients.

Le Conseil national des télécommunications, le CONATEL, a pris un mois pour réagir à travers un simple communiqué rappelant l’interdiction.

La situation de quasi-monopole dont elle profite rend la Digicel très confortable et peu attentive aux réclamations de ses clients. Situation « contraire à l’évolution économique » a reconnu l’ancienne  Directrice de la compagnie, Ghada Gebara. Dans une interview accordée au quotidien Le Nouvelliste, elle  admet combien le monopole est nocif à la santé de l’économie d’un pays parce que:

Ceux qui ont un monopole n’ont aucun intérêt à investir, à se développer. Mais plutôt brassent, pratiquent des prix élevés pour récolter de l’argent au plus vite et en maximisant les profits avec le moins d’investissements possibles. Les monopoles n’ont jamais contribué à développer un pays.

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Paradoxalement, la Digicel profite d’une situation qu’elle estime malsaine pour l’économie haïtienne.

Très récemment, aux Antilles-Guyane, l’opérateur Orange du groupe Digicel a été obligé de verser plus de 59 millions d’euros d’amende pour avoir freiné le développement de la concurrence. Dans un pays comme Haïti où la corruption est reine, il est presque impossible que de telles poursuites soient menées contre la compagnie rouge et blanc.

Une entreprise privée plus performante que l’État,
avec un management sans égal sur le marché.

Aujourd’hui, c’est la Digicel qui substitue l’État en identifiant les rues de la capitale d’Haïti ainsi que les villes et communes. Elle réhabilite des monuments historiques comme le marché Hippolyte, finance la culture, amène des investisseurs étrangers, encourage l’entrepreneuriat, supporte le sport et l’éducation. Partout où l’État chancelle, la Digicel appuie.

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En huit ans, elle a construit 150 bâtiments scolaires en Haïti. Ses efforts ont permis au groupe hôtelier de luxe Marriott d’ouvrir un hôtel flambant neuf à proximité de son building à Turgeau, Port-au-Prince.

Image: El Universal

Image: El Universal

« Digicel Stars » déniche et encourage les talents de jeunes haïtiens, et « Digicel entrepreneur de l’année »  met sur scène et récompense des entrepreneurs de petites et moyennes entreprises à travers le pays. Aujourd’hui, la Digicel offre même un plan d’assurance décès à ses clients.

Digicel est la compagnie qui a permis aux masses d’avoir accès à un téléphone portable bon marché et élargi la communication à travers le pays. Avant, les portables de bas de gamme coutaient excessivement chers et les clients payaient les appels entrants et sortants. Son entrée sur le marché haïtien a permis la création de milliers d’emplois et la compagnie figure parmi les plus grands contribuables du fisc.

Lors des violentes émeutes de la faim de 2008, les manifestants ont sciemment épargné ses magasins des vagues de casses en guise de témoignage de leur reconnaissance.

Avec une publicité très agressive, le logo de la compagnie est brocardé presque partout sur les murs et s’affiche dans la plupart des évènements culturels. Ses larges parasols rouges abritent du soleil pesant, des milliers de marchands des rues d’Haïti. La compagnie s’insère à  travers tous les pores de la société si bien, qu’un photographe a remarqué que:

UImage: Isabeau Doucet's Flickr

Image: Isabeau Doucet’s Flickr

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Il est difficile de prendre quelques images des rues sans faire de la publicité gratuite pour la Digicel.

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La Digicel en Haïti est un modèle d’entreprise dont le style et la performance n’ont pas d’égal sur le terrain.

Pour plusieurs de ses employés, la Digicel est une religion. Elle organise des séances de yoga pour mieux fidéliser et intégrer son staff. Dans ses locaux, la performance des employés est continuellement affichée, et des certificats de performance sont régulièrement délivrés. Travailler à la Digicel, c’est tout simplement classe!

Une performance coûteuse sur le dos des consommateurs sans voix.

La communication reste pourtant très chère en Haïti. Il faut au moins 1 000 gourdes par mois (1 USD = 45 gourdes) pour 7 GB d’internet qui s’épuisent rapidement en raison de la grande lenteur de l’internet. Haïti a l’internet de pire qualité dans la région selon un rapport de la Banque interaméricaine de développement, BID.

Par ailleurs, le client doit régulièrement renflouer son compte pour payer autour de 4,50 gourdes la minute d’appel. « Ce système de renflouement continu de son compte constitue une véritable ruine pour le consommateur », reconnait Alerte, un Haïtien de la diaspora de passage dans le pays.

Dans un pays où l’accès à la culture est un luxe, les NTIC représentent la seule alternative des jeunes pour s’ouvrir au monde et s’éduquer. Le gouvernement Martelly-Lamothe voulait malgré tout, taxer davantage les appels.

Ses multiples investissements dans le social, l’éducation et la culture ne doivent cependant pas cacher la réalité d’une multinationale capitaliste dont l’objectif est la maximisation de son profit au moindre coût. Ce n’est pas pour rien que son centre d’appel pour les Caraïbes de langue française de la Martinique est délocalisé vers Haïti, en faveur une main-d’œuvre haïtienne low cost (à bas prix).

Le choix des airs revient à celui qui paie les violons, nous apprend un vieil adage. C’est pourquoi l’on comprend combien délicat il devient pour nos médias d’aborder la question des abus de la Digicel sur le consommateur.

La compagnie organise ces dernières années « La journée des médias de la Digicel ». Le nom de  l’évènement dit tout. Il rassemble au bord de la mer des journalistes des principaux médias pour remercier « leur support et leur collaboration ». Ces journalistes s’égayent, s’amusent, se baignent et mangent en maillots, sandales et serviettes de bain estampillés Digicel.

Des journaImage: Digicel Haiti's photos

Image: Digicel Haiti’s photos

Habituellement, quand les médias rechignent, ce sont les artistes qui prennent le relais pour exprimer les frustrations et dénoncer les abus dont la population est victime. Malheureusement, ils sont déjà, pour la plupart, abrités sous les larges parasols rouges de la grande compagnie.

Dans une situation aussi précaire que celle que connait Haïti actuellement, l’argent pèse naturellement plus lourd que la normale. La Digicel sait très bien en user. D’ailleurs, son patron, Denis O’Brian l’a avoué quand il s’agissait de bousculer les résistances de l’élite économique locale:

Nous sommes des milliardaires en dollars, ils ne pouvaient pas lutter.

Avec autant de milliards, la Digicel est capable de faire plier presque toutes les institutions sans que ses failles ne soient jamais révélées et dénoncées. Elle profite d’ailleurs d’un terreau très fertile où la justice se fait selon le poids de la bourse et se range toujours du côté des plus puissants.

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Ralph thomassaint Joseph
Directeur de la Publication à AyiboPost, passionné de documentaire.

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