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Opinion | La résurgence de l’autoritarisme et la persistance du néo-colonialisme en Haïti

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Haïti doit prendre son destin en main et se repositionner sur le plan externe, écrit Juwendo Denis, directeur de la Recherche et des Publications à Policité

Depuis plus d’un an, les valeurs et les principes démocratiques sont bafoués en Haïti. Aucune élection législative n’a été organisée. Le Parlement est dysfonctionnel. Les organes de contrôle ou de contre-pouvoir sont quasi-inexistants ou non-opérationnels. Tous les pouvoirs sont concentrés entre les mains de Jovenel Moïse discrédité depuis qu’un rapport émanant de la Cour Supérieure des Comptes et du Contentieux administratif (CSCCA) l’a épinglé dans le scandale de corruption et de détournement des fonds du projet « PetroCaribe ». Ces fonds étaient destinés à la réalisation de projets sociaux d’envergure qui auraient dû jeter les bases d’un développement durable dans le pays. Depuis la publication de son rapport, la mission de contrôle de la CSCCA a été affaiblie par la publication en novembre 2020 d’un décret dans le Journal officiel — Le Moniteur — sans que cela ait été débattu en assemblée plénière au Parlement haïtien dissous en janvier 2020.

Haïti s’enfonce dans l’autoritarisme

D’un côté, le pays est dirigé par un gouvernement qui n’a pas été ratifié par le Parlement, et donc illégitime. D’un autre côté, Jovenel Moïse se veut l’incarnation de l’État en gouvernant par décrets, les uns plus délirants et farfelus que les autres. Haïti bascule à nouveau dans l’autoritarisme : arrestation illégale d’un juge de la Cour de cassation, manifestations violemment réprimées et journalistes gazés par une Police nationale qui voue allégeance à Jovenel Moïse, dérogation en continu de la Constitution, mise en place d’une Agence nationale de renseignement au service de Jovenel Moïse.  Ce sont là de différentes formes de manifestation des régimes autoritaires. Des similarités avec la dictature des Duvaliers, dont certains sbires rodent autour du pouvoir de Jovenel, ont été d’ailleurs répertoriées.

Jovenel Moïse, sur la sellette depuis le 7 février 2021, s’est embarqué dans une aventure fantaisiste de référendum constitutionnel sous le regard complaisant et même le soutien infaillible d’Helen Ruth Meagher La Lime, la représentante spéciale du Secrétaire général de l’Organisation des Nations Unies (ONU) en Haïti, de l’Organisation des États américains (OEA) et de la représentation diplomatique de la communauté internationale en Haïti. Le pouvoir de Jovenel Moïse patauge dans l’illégalité. Et pourtant, la Constitution sur laquelle il avait prêté serment, et qu’il avait juré de respecter et de faire respecter, interdit toute réforme ou changement constitutionnels par voie de… référendum. Considérant qu’un tel référendum constitue une transgression des lois en vigueur en Haïti, pourquoi la communauté internationale s’obnubile-t-elle à offrir un soutien technique et même financier à Jovenel Moïse ?

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Par ailleurs, Moïse souhaite organiser des élections avec un conseil électoral controversé — décrié par un large pan de la société haïtienne —, dont les membres ne sont pas issus des organisations crédibles de la société haïtienne ni des secteurs représentatifs définis par la constitution et qui, non plus, n’ont pas prêté serment devant la Cour de cassation, selon les prescrits de la Constitution. Considérant la légitimité contestée du conseil électoral mis en place par Jovenel Moïse, tenant compte de la prolifération des gangs armés (au service du pouvoir en place et aussi de l’opposition traditionnelle) — un handicap majeur pour l’organisation d’élections libres et démocratiques dans un pays comme l’a documenté Jessie Bullock — et eu égard à la recrudescence des actes d’enlèvements contre rançon par des gangs armés aguerris et organisés, pourquoi la communauté internationale s’obstine-t-elle pour des élections dans un climat sociopolitique aussi délétère ? Cet acharnement révèle une certaine incohérence dans sa démarche. Être chantre des valeurs démocratiques et en même temps soutenir aveuglément un pouvoir despotique : une hypocrisie à peine voilée.

Le spectre du chaos plane sur l’avenir du pays

Un paramètre vient davantage compliquer l’équation de la crise haïtienne : la date du 7 février 2021 devant, par ailleurs, catalyser l’intensification des mobilisations populaires contre le pouvoir jovenélien.  Alors que l’Opposition et certaines organisations de la société civile haïtienne, pour qui la fin du mandat de Jovenel Moïse arrive à terme le 7 février 2021 en vertu de l’article 134.2 de la Constitution, réclament son départ de la Présidence haïtienne, Jovenel Moïse tient mordicus à s’accrocher au pouvoir jusqu’au 7 février 2022. 2021 ou 2022 ? La Cour Constitutionnelle, la seule entité publique habilitée à se prononcer sur cette question est inexistante plongeant ainsi le pays dans une crise constitutionnelle inédite. Quoique les principales institutions judiciaires du pays, en l’occurrence, le Conseil supérieur du pouvoir judiciaire et la Fédération des barreaux d’Haïti aient estimé que le mandat de M. Moïse s’est achevé le 7 février 2021, ce dernier continue de verrouiller son pouvoir laissant ainsi planer le spectre du chaos sur l’avenir du pays, surtout avec l’installation par l’opposition traditionnelle haïtienne d’un nouveau président provisoire.

Les pulsions néocolonialistes de certains médias étrangers

Dans ce contexte de crise politique et institutionnelle et de confusion générale, des propositions de sortie de crise ont été formulées par des Haïtiens ici et .  Étant des initiatives haïtiennes, elles sont donc louables. À une crise haïtienne, une solution haïtienne s’impose d’abord. Pourtant les grands médias états-uniens n’ont pas attendu longtemps pour proposer des solutions. Le New York Times le premier (une traduction est disponible ici). La rédaction du Times préconise que « … les puissances extérieures… organisent un conseil de dirigeants… pouvant former un gouvernement et préparer de nouvelles élections ». Derrière ce jeu de mots, qui peut avoir l’air anodin, se cache une véritable dynamique néo-colonialiste, aux allures racistes pour la plupart (c.-à-d., les Noirs en général, et les Haïtiens en particulier sont incapables de se gouverner, les peuples civilisés doivent le faire à leur place), très ancrée dans l’esprit des Occidentaux. Pourquoi l’organisation d’un conseil de dirigeants pour Haïti, un État souverain, doit-elle être élaborée par des puissances extérieures ? L’ingérence étrangère avec ses effets délétères, sapant l’éclosion des principes démocratiques et accélérant l’érosion de la démocratie entre autres, ne semble guère être un problème quand il s’agit d’Haïti.

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Le New Times argue que « les Haïtiens ont tendance à se tourner vers leur puissant voisin du Nord pour obtenir des conseils en période de troubles ». Cette assertion, partiellement fondée, mérite d’être contextualisée tant elle pose un regard biaisé sur la réalité d’Haïti. Cette tendance qui émane, de préférence, de la classe politique traditionnelle ne sort pas de nulle part. Ses origines sont bien connues. Les occidentaux qui fustigent le Kremlin de s’en prendre à leur démocratie, sabotent pourtant délibérément, les acquis de la démocratie haïtienne. Ils imposent des candidats pouvant implémenter leur agenda politique lors des élections souvent contestées et manifestent un soutien considérable à des pouvoirs tyranniques et véreux sensibles à leurs intérêts. En ce sens, la classe politique traditionnelle haïtienne, faible, incompétente et corrompue se tourne généralement vers les autorités de Washington pour assurer leur légitimité. Elle ne représente pas le peuple haïtien, sinon elle irait chercher leur légitimité auprès de ce dernier qui croupit dans une situation de paupérisation à laquelle elle reste complètement indifférente. Au contraire, ce groupe de démagogues dont l’agenda politique ne reflète en rien la réalité sociale et économique de la population et dont l’objectif demeure l’enrichissement illicite a été largement rejeté par le peuple haïtien. En témoigne le taux record d’abstention de près de 80 % enregistré lors des derniers scrutins électoraux. Cette classe politique ne dispose que du soutien d’une clique d’oligarques haïtiens corrompus et voraces comme elle.

Face à la situation actuelle, promouvoir des solutions étrangères à des problèmes haïtiens est assez osé et présomptueux. Des solutions concoctées depuis l’étranger par la communauté internationale partisane du statu quo ont donné des résultats catastrophiques dans le passé.  Les mêmes causes produisent les mêmes effets.  En conséquence, il faut inéluctablement un changement de paradigme, et c’est ce que demandent les Haïtiens.

Quelque chose doit changer dans ce pays

De cette situation chaotique, Haïti doit rebondir. « Il faut bien en effet que les choses changent »  et que les victimes des inégalités « de toute sorte se reprennent à espérer »  dans ce pays. Entre-temps, il faut s’atteler à faire naître ce changement. Ci-après, quelques grands axes qui pourraient être considérés dans la recherche de solutions potentielles.

Sur le plan interne, les solutions doivent viser le retour à l’État de droit, la stabilité sociopolitique et le développement durable à travers le redressement de l’économie nationale.  À cette fin, des changements profonds dans l’échiquier politique doivent être opérés dans un premier temps. Face à une classe politique traditionnelle incapable et vénale, et face à la rapacité et la prédation féroce des oligarques, doit naître une force politique haïtienne intègre, compétente et sensible aux intérêts des couches les plus défavorisées de la population : la classe ouvrière, la population des quartiers défavorisés et les communautés rurales, entre autres.

Dans un deuxième temps, il est nécessaire, d’une part, d’entamer le processus d’abolition de l’actuel État néopatrimonial marqué par l’individualisme à outrance, et d’autre part, dégager les modalités de la construction d’un nouveau prototype de modèle d’État plus juste, plus inclusif et plus solidaire à l’intérêt de la collectivité. Afin d’endiguer la spirale d’impunité, de briser le cycle de crises institutionnelles infernales et de combattre la délinquance en costume, la bonne gouvernance, le renforcement des capacités des institutions républicaines et la redevabilité doivent jalonner les bases de ce nouvel État. Par ailleurs, il faut aussi définir une vision d’ensemble cohérente et des orientations générales à court, moyen et long terme à cet État, c’est-à-dire, avoir un projet viable de société où sont définis clairement les priorités et les politiques publiques adéquates pour les atteindre.

Dans un contexte de mondialisation effréné, Haïti doit prendre son destin en main et se repositionner sur le plan externe. D’une part, Haïti doit réaffirmer son droit à l’autodétermination dans une arène géopolitique aux enjeux considérables et où les acteurs se livrent à une lutte idéologique acharnée, et d’autre part, Haïti doit aussi redéfinir ses relations avec les pays étrangers ainsi qu’avec les institutions internationales.

Juwendo Denis, Ph. D.

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