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Opinion | Aujourd’hui le feu, demain une grave crise humanitaire: chronique d’un chaos annoncé

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Le 7 février 2021, au moment de commémorer les trente-cinq ans de la chute du régime duvaliériste, la République d’Haïti s’est irrésistiblement engouffrée dans un maelstrom qui la plonge une fois de plus dans le chaos. Si c’est aujourd’hui le feu, demain ce sera une grave crise humanitaire que ne manqueront pas d’engendrer les convulsons sociales et politiques en cours et à venir. Mais entre les accusations des uns et la résistance farouche des autres, quelle place fait-on à l’intérêt collectif ? Entre le camp du président Jovenel Moïse dont le mandat constitutionnel arrive à terme et celui du président proclamé par les partis de l’opposition, Me Joseph Mécène Jean-Louis, qui garantit le bien-être collectif ? se demande le sociologue, Roberson Edouard

L’actualité politique foisonne de signes avant-coureurs d’un affrontement armé et sanglant entre les différentes factions de l’oligarchie haïtienne. Depuis samedi soir, nous assistons à une accélération de la phase brutale de la compétition pour le partage du pouvoir politique et de ses rentes entre les composantes de cette oligarchie. Des segments de l’élite économique (aile syro-libanaise, aile syro-juive, bourgeoise noire traditionnelle, nouveaux riches, diaspora) sont entrés en confrontation pour le contrôle de certains secteurs de l’économie : l’énergie (pétrole, électricité), la sous-traitance (le textile), l’import-export (Administration générale des douanes pour la contrebande, Direction générale des impôts pour les exemptions et l’évasion fiscale, l’Office national d’assurance et autres fonds publics pour les prêts à faible taux);  les télécommunications (la technologie 4G). L’économiste Fritz Alphonse Jean parle d’un « grand remplacement » pour décrire ces changements d’opérateurs dans un grand nombre de secteurs et les variations de l’importance relative de ces secteurs dans l’économie nationale.

De même, des fractions de l’élite politique (la souche duvaliérienne, la souche lavalasienne, les jeunes fauves) se livrent une lutte sans merci pour la conquête ou la sauvegarde du pouvoir. Qui pis est, l’espace politique se voit de plus en plus capturé par des acteurs infrapolitiques (pègre, crime organisé) et des loups solitaires qui se mettent sans scrupule au service du plus offrant (grand capital étranger, baron du crime organisé).

Dans un ouvrage paru chez L’Harmatan sur les élections en Haïti entre 1987 et 2017, le politologue Sauveur Pierre Étienne parle d’une « drôle de guerre électorale ». À ses yeux, le verdict des urnes au cours de cette période n’est ni plus ni moins qu’« une prime à la violence, à l’escroquerie et aux sources de financement occultes ». Ce qui pourrait surprendre, c’est que depuis au moins un quart de siècle, ce mouvement de recomposition de la configuration de l’oligarchie haïtienne se déroule, non sans violence, sous la gouverne, avec la complicité ou dans l’indifférence des représentants de la communauté internationale dans le pays.

Depuis au moins un quart de siècle, ce mouvement de recomposition de la configuration de l’oligarchie haïtienne se déroule, non sans violence, sous la gouverne, avec la complicité ou dans l’indifférence des représentants de la communauté internationale dans le pays.

Aujourd’hui plus que jamais, le pouvoir exécutif est sur la sellette. On lui reproche non seulement de ne pas répondre aux demandes sociales les plus urgentes, mais aussi d’avoir des velléités dictatoriales et de protéger les grands spoliateurs des biens de l’État et des fonds publics. On reproche même au président de la République d’être directement impliqué dans des opérations de détournement de fonds et de corruption. Le pouvoir législatif ne se porte pas mieux. Il est perçu comme la réification de l’affaissement moral de la société haïtienne. Non seulement le parlement est actuellement dysfonctionnel, plusieurs parlementaires de la 50e législature sont directement visés par des accusations de complicité de crimes tels que le kidnapping, le trafic de drogue ou d’armes, ou encore la direction d’associations de malfaiteurs (gangs armés).

Enfin, le pouvoir judiciaire n’inspire confiance à personne. Maître Stanley Gaston, ancien bâtonnier du Barreau de Port-au-Prince, reconnut publiquement, le lundi 2 octobre 2017, à l’occasion de l’ouverture solennelle des tribunaux, le constat implacable d’un système judiciaire malade : « […] la justice haïtienne, disait-il, fait figure de caricature et ne contribue point au progrès de la société. Elle est rongée par des prestations de service qui laissent à désirer et par la corruption qui n’est un secret pour personne et qui, pour comble d’ironie, ne semble déranger personne (…). Il est un fait que, dans les cours et tribunaux, trop d’argent circule, trop de promiscuité entre les justiciables et les magistrats. Cela favorise la corruption ». (Discours du bâtonnier, Stanley Gaston).

Un jeu à somme nulle

Dans ce contexte de dévoiement, des appareils de l’État, les rapports entre le pouvoir exécutif et l’opposition traditionnelle, se sont polarisés jusqu’à s’inscrire dans une perspective de jeu à somme nulle.

Pour l’opposition, il faut renverser le pouvoir, quoi qu’il en coûte. Il faut lui tendre constamment des pièges, l’empêcher de fonctionner dans la sérénité de manière à saper ses éventuelles réalisations, et cela même si ces dernières pourraient être bénéfiques à l’ensemble de la population. Parallèlement, le gouvernement ne permet jamais à l’opposition d’avoir gain de cause sur un sujet, même si cela devait profiter à la population toute entière.

Ce jeu à somme nulle où la population est toujours perdante anime en permanence une dynamique conflictuelle où la violence initie et achève les rapports sociaux. Cette dialectique de la force anime la vie économique et politique du pays. Quand elle oppose les membres de l’élite haïtienne (politique, économique ou idéologique), ses résultats prennent la forme de répression politique, de coups d’État ou de renversement de régime : 15 coups d’État entre 1843 et 1915, 7 coups d’État entre 1941 et 1990 ; et de 1986 à 2006, 25 changements de gouvernements, quatre élections avortées ou contestées, deux coups d’État militaires. En revanche, quand elle oppose les élites aux masses, ou de préférence quand une partie de l’élite mobilise les masses contre ceux qui sont au pouvoir, la dialectique de la force prend la forme de répression sanglante, de massacres, d’insurrection armée ou de guerre civile. C’est ce malheur qui nous pend au nez en ce moment, comme une épée de Damoclès, dans la démocratie de pacotille que les fonds publics des pays dits amis d’Haïti ont servi à financer.

Ce jeu à somme nulle où la population est toujours perdante anime en permanence une dynamique conflictuelle où la violence initie et achève les rapports sociaux.

Dans la matrice de cette dialectique de la force ont pris naissance un modèle d’État oppresseur, prédateur et néopatrimonial et une posture de l’opposition centrée sur la violence d’insoumission (contestataire/protestataire). Ce modèle de gouvernance de la chose publique auquel concourent et l’opposition et le pouvoir implique de piller les caisses de l’État, servir ses amis et alliés, barrer la route au concurrent et surtout, refuser l’alternance politique. Ainsi, contrairement à leur discours, opposition et pouvoir se sont ostensiblement affirmés comme les deux faces d’une même médaille. Au cours de l’année 2020, la classe politique traditionnelle — opposition et pouvoir compris — a montré sans ambiguïté son incapacité à sortir de ce schéma et à cesser d’alimenter le malheur du pays.

Une population aux abois

Pendant que la classe politique traditionnelle s’entredéchire pour garder ou prendre le pouvoir, les citoyens ordinaires ne savent plus à quel saint se vouer pour rester en vie. S’ils ont été largement épargnés par la crise sanitaire mondiale, ils doivent au quotidien faire face à une menace bien plus grave, celle due à l’insécurité, et notamment à l’emballement de l’industrie du kidnapping qui fait désormais des victimes dans toutes les couches sociales. Qui pis est, la syndication des groupes armés organisés (G9, GPèp) fait advenir une nouvelle ère du crime organisé qui s’affranchit des règles du secret et de la confidence pour affirmer un ordre paraétatique où le partage de l’administration territoriale avec l’État est assumé à titre d’agents dits d’ordre communautaire, agents sociaux, ou leaders communautaires…

Pendant que la classe politique traditionnelle s’entredéchire pour garder ou prendre le pouvoir, les citoyens ordinaires ne savent plus à quel saint se vouer pour rester en vie.

Pendant ce temps, la population est aux abois. Tous les indicateurs économiques sont au rouge.

La confirmation du ralentissement économique (-4 % du PIB en 2020 et -1,2 % en 2019, contre 1,5 % en 2018), l’augmentation de la dette publique (jusqu’à 36,5 % du PIB en 2019), la reprise de la dépréciation de la gourde, un taux de chômage élevé (le chômage et le sous-emploi touchent 60 % de la population), un solde budgétaire négatif (-2,5 % du PIB en 2019) et un taux élevé d’inflation (17,3 % en 2019, et probablement 22,2 % en 2020), tous ces indicateurs préfigurent une grave crise économique sur fond de crise sociale et politique (Perspectives pour l’Économie mondiale, avril 2020, FMI). Comme une sorte de perfusion, la solidarité familiale, sous forme de transferts d’argents, aide nombre des citoyens à survivre dans les bidonvilles ou en milieu rural, mais pas à vivre dignement : ils n’ont pour la plupart pas accès aux services sociaux de base (eau, électricité, santé, logement, sécurité) et doivent se débrouiller individuellement pour s’en prévaloir.

Les croyants crient leur désespoir à leur Dieu, leurs loas ou forces tutélaires. Les plus aventureux prennent le chemin de l’exil économique, à la recherche d’un mieux-être pour eux et leur famille.

Les croyants crient leur désespoir à leur Dieu, leurs loas ou forces tutélaires. Les plus aventureux, et ils sont de plus en plus nombreux, prennent le chemin de l’exil économique, à la recherche d’un mieux-être pour eux et leur famille.

Les plus scélérats prennent carrément la route de la délinquance et de la criminalité, certains en investissant l’espace politique à la recherche d’immunité ou de protection. Les plus indociles se sont indignés, puis mobilisés avant d’investir l’espace public pour dénoncer les incuries du pouvoir, mais reculent quand vient le moment de les confondre avec la frange moribonde de l’opposition traditionnelle. Quoi qu’en disent les plus hautes autorités de l’État, un vent de désespoir souffle sur le pays tout entier et ses habitants. Le dysfonctionnement du parlement, la paralysie de l’appareil judiciaire, les conflits autour des joutes électorales annoncent l’agonie du modèle social actuel. En tout cas, ce qui est certain, c’est que la crise de la gouvernance démocratique dont le pays n’arrive pas à se soustraire ne manquera pas d’engendrer une crise humanitaire qui engloutira ceux et celles qui se trouvent déjà en situation de pauvreté endémique ou d’insécurité alimentaire.

L’urgence d’agir

Les démarches des deux côtés de la ligne de la compétition politique — qui pour proroger artificiellement la durée du mandat présidentiel, qui pour prendre les rênes d’un gouvernement de transition — mènent irrémédiablement à une impasse d’où les acteurs en présence ont déjà fait la preuve qu’ils étaient incapables de sortir.

Les clivages entre les deux camps sont tels qu’aucun n’appelle à la modération, qu’aucune tentative de dialogue ou de compromis ne puisse réconcilier des protagonistes qui se sont radicalisés, non sans passion, des deux côtés de la ligne de fracture. Ils sont tellement macérés dans un bouillon de haine réciproque que les chances d’existence des uns se mesurent désormais à l’aune de la disparition des autres. Comme l’écrivait Jacques Roumain dans Gouverneur de la rosée : « Toute la journée, ils affilent leurs dents avec leurs menaces. L’un déteste l’autre. […] Et ils ont pris deux cadavres pour drapeau. ».

Comme les deux camps ne cessent de prétendre qu’aucun sacrifice n’est trop grand pour le salut du pays, l’heure est venue pour leurs directoires et fers de lance de se retirer de la partie

Heureusement que les Haïtiens n’ont pas la politesse du désespoir. Comme les deux camps ne cessent de prétendre qu’aucun sacrifice n’est trop grand pour le salut du pays, l’heure est venue pour leurs directoires et fers de lance de se retirer de la partie, sans effusion de sang. C’est à ce prix que la paix et la stabilité pourront être rétablies.

Le point de départ

L’abnégation des uns et des autres, voilà le point de départ du salut collectif. Les calculs politiques doivent cesser d’avoir préséance sur les intérêts communs. Les deux groupes de belligérants doivent comprendre — peut-être avec l’aide de nos amis étrangers, la seule voix qu’ils semblent écouter — qu’ils ne peuvent pas avoir conduit la barque du pays aussi lamentablement pendant plusieurs décennies et se dire que jamais une addition ne leur sera présentée. Ils doivent trouver dans la conjoncture actuelle la force et les raisons de se retirer dans les réserves de la République pour la servir autrement, à d’autres titres.

Ce geste de grandeur d’âme initierait un mouvement vertueux qui rétablirait un retour à l’ordre et à la stabilité politique, restaurerait l’autorité de l’État, en démantelant les gangs, quelle qu’en soit l’allégeance, en désarmant partout les groupes armés, en éradiquant le kidnapping, tout en combattant l’impunité, en promouvant les droits sociaux et une citoyenneté inclusive.

Dans cette perspective, le renforcement de l’État de droit et la relance de l’économie tireraient leur sens de leur contribution au bien-être individuel et collectif de la population haïtienne. Toute initiative de réforme ne serait qu’un véhicule devant conduire à ce but partagé qu’il ne faudra plus perdre de vue.

Une condition est toutefois indispensable au succès de cette démarche : l’abolition d’un maximum de privilèges. Jean-Jacques Rousseau disait que les privilèges font naître l’amour du luxe, de l’arbitraire et introduisent la cupidité dans tous les cœurs. Ils sont à l’origine d’une passion dévorante, la plus vile et la plus propre à la corruption. Ils sont nécessairement néfastes, car ils ne sont accordés qu’à quelques-uns, au préjudice des autres, leur conférant richesse, pouvoir et présomption de supériorité.

La gouverne d’une transition politique réussie ne peut alors se concevoir que dans la sobriété et le sens du service aux citoyens.

La gouverne d’une transition politique réussie ne peut alors se concevoir que dans la sobriété et le sens du service aux citoyens. Les représentants du peuple doivent refléter dans leur posture et leurs pratiques les conditions des gens qu’ils représentent. Ils doivent réduire la distance et abattre les murs qui les séparent de leur base sociale. Fini les grosses cylindrées, les sirènes, les cortèges pléthoriques ; fini les tapages de parvenus ; fini les habitus sultaniques, la biopolitique qui prend pour cibles corps des jeunes des milieux populaires ; fini les avantages du poste, la résidence de fonction, les primes de zèle. Les représentants de l’État doivent réinvestir les zones de non-droit, les quartiers des bidonvilles, les sections communales oubliées, délaissées. Car c’est là où on a besoin de gouverner la rosée, c’est là où il faut planter l’espérance. C’est là où il faut apporter à Timafi et Asedye autre chose que Ti sourit, bôdègèt, kawash ou toute autre pratique aussi vile que les Krèy.

Cette conception égalitaire de la société est susceptible de fonder la liberté civile sur l’égalité en droits entre les citoyens. Le but est de constituer un droit commun, le seul qui soit en mesure de réduire les injustices criantes que les privilèges antérieurs avaient pu créer. Le peuple haïtien renouerait ainsi avec le génie fondateur de sa révolution en garantissant la dignité humaine de toutes ses filles et de tous ses fils.

Roberson Edouard, sociologue

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