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Opinion | Sur le « tout » en tant que « rien » (Ou, l’envers du dialogue)

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Si au départ, K9 voulait nous faire croire que nous assistons à un échange authentique entre proches, la présence de la caméra fait surgir plutôt une pièce, avec nos deux « amis » en tant que personnages, tenant chacun leur rôle

Récemment, nous avons vu apparaître sur notre « Feed » un nouveau lieu d’expression, une nouvelle plateforme ayant pour titre : « De tout et de rien », dont les principaux animateurs sont Carel Pedre et Dj K9. 

Apparemment, cette émission aurait déjà existé et cette version, qui est une sorte de « renaissance », se présente comme plus conforme à ce qui se fait actuellement, notamment en termes d’image (traitement, cadrage et rendu). 

À cela, on peut aussi ajouter que cette « fraîcheur » relève du fait que cette émission participe de « l’esprit TikTok ». 

Mieux encore, on a le sentiment que tout est fait dans l’optique de finir hacher, « couper » en petits morceaux, sur cette table qui défile interminablement.

« De tout et de rien », avant d’être un show, serait un dialogue entre ami, ainsi que le répète souvent l’un des protagonistes. 

Comme si le public-spectateur accédait, un peu par miracle –ici, celui qu’opère la technique -, au salon d’un des deux compères un soir de fête. Mais, nous ne sommes pas dupes, il s’agit bien d’une émission qui met en scène deux personnalités, avec un fil conducteur et le décor qui va avec. 

Mieux encore, on a le sentiment que tout est fait dans l’optique de finir hacher, « couper » en petits morceaux, sur cette table qui défile interminablement

Sachant que le spectateur lambda ne se retrouvera jamais dans une telle intimité, cette décontraction montrée n’est tout simplement pas démontrée.

D’autant plus que, devant l’objectif d’une caméra, beaucoup deviennent très vite des comédiens. 

Dès lors, si au départ, K9 voulait nous faire croire que nous assistons à un échange authentique entre proches, la présence de la caméra fait surgir plutôt une pièce, avec nos deux « amis » en tant que personnages, tenant chacun leur rôle. 

Celui du « sage » pour l’un et celui du « fou » pour l’autre. Ce qui nous place en présence d’une deuxième dualité, à côté du « tout » et du « rien ». Aussi voit-on naître le risque que cette « conversation » devienne un échange impossible entre les contraires. Bref, un dialogue de sourd. On serait tenté de le croire. Une erreur !

En effet, il existe certains contextes où la parole du déséquilibré peut être prise en compte, voire même s’impose à nous. Par exemple, face au psychiatre ou encore, dans un contexte plus noble, dans l’expression artistique. Mais cette dernière possibilité est à évacuer d’entrée, sachant qu’ici n’existe que le vertige du vide. Reste le milieu médical. À évacuer aussi, sachant que notre sage nous montre à chaque fois qu’il est incapable de cadrer ce discours délirant. 

Toutefois, revenons à l’essentiel : qu’est-ce qu’un dialogue ?  Et qu’est-ce-que c’est que converser ? Que se passe-t-il lorsqu’on passe du privé au public ? 

L’histoire de la philosophie elle-même commence sur le mode du dialogue. Cette dernière est donc un outil philosophique véritable. En effet, perfectionné par Platon, ainsi que le rappelle Emile Bréhier dans son Histoire de la philosophie (Quadrige / Puf, 2009, p. 92.) : « le dialogue […] offre, mélangés à divers degrés, trois aspects : il est un drame, il est la plupart du temps une discussion, il contient quelquefois un exposé suivi ». 

C’est un procédé complexe qu’utilise le fondateur de l’académie pour se lancer en quête de la vérité en soulevant les plus grandes questions, relatives aux plus grands problèmes de son temps. D’où le fait que certains considèrent l’histoire de la philosophie comme étant d’abord une « histoire des problématisations ». Aussi, un dialogue – surtout celui qui s’effectue sur la place publique – devrait sinon être l’occasion de mettre en lumière certains problèmes, du moins celle de poser les bonnes questions. 

« le dialogue […] offre, mélangés à divers degrés, trois aspects : il est un drame, il est la plupart du temps une discussion, il contient quelquefois un exposé suivi ». 

Mais, ne demandons pas l’impossible à ceux qui font du geste dialectique le lieu du néant. Car, « De tout et de rien », semble être, in fine, le moment sacré de la transmutation du « Tout » en « Rien ». Je sais, ils vont nous dire que c’est plutôt un moment amical décontracté. Encore une fois, on n’est pas dupe, une toute petite contraction, un tout petit début d’une pensée-contractée, ferait péter une veine à K9 et ferait croire à notre « sage » qu’il est le maître du monde.               

L’art de la conversation, celui qui serait au plus proche de ce qui nous concerne dans ce texte, c’est-à-dire de type mondain, a une histoire et obéit à un cadre. En effet, un petit article sur le sujet, disponible sur Wikipédia, nous rappelle qu’ : « associant l’idéal de l’honnête homme et la culture du Courtisan, l’humanisme et la grâce, l’art de la conversation exige d’être galant, d’avoir l’esprit, goût, bel air et bon ton ». On peut – légitimement ? — Regretter le XVIIème et le XVIIIème siècle européen où la conversation s’éleva justement au rang d’œuvre d’art. 

Cependant, ils pourraient nous rétorquer, dans un premier temps, qu’il n’y a rien « d’européen » dans la leur et qu’ils n’avaient jamais eu l’intention d’être dans le sérieux, encore moins de faire de leur prise de parole une œuvre d’art. On pourrait du coup s’interroger sur la nécessité de mettre en lumière un tel moment de laisser-aller sous prétexte de divertissement ? 

Ma théorie, c’est qu’ils nous proposent ce contenu débraillé pour faire parler d’eux dans « l’esprit tiktok ».

En effet, nous savons que le modèle qui marche sur cette application est celui qui exploite le créneau des « on dit », ou du « Zen » dans notre langue. « De tout et de rien », est donc un espace, peut-être à cause de la folie du fou ou de la non-sagesse du sage. 

L’idée n’est pas de dénigrer le « tiktokeur » qui a conscience de sa position et de la valeur de son contenu (il ne se ment pas à lui-même), mais plutôt de remettre les choses à leur place. À savoir que cette émission n’existe que pour faire tourner le moulin à parole contrairement à ce qu’ils pourraient croire. Dès lors, nous comprenons que cette plateforme n’est pas le lieu de l’intime, ni même une pièce de théâtre avec deux comédiens, mais plutôt, l’espace où l’on parle pour faire parler de soi (d’où les faux billets et la tenue de saoudien de notre DJ, dans la dernière émission). 

C’est tout ! S’il y a un commentaire de l’actualité, c’est pour revenir à soi. S’il y a un invité, c’est pour mieux retourner à soi. Si bien qu’il n’y a encore une fois pas de dialogue possible. Ni entre eux, ni entre eux et les invités. Non plus à cause de l’opposition de deux pôles, mais parce qu’il y a trop d’Ego. On constate alors que le « Tout » se résume au « Je », avant, on a tendance à le souhaiter, de devenir « Rien ». 

Ma théorie c’est qu’ils nous proposent ce contenu débraillé pour faire parler d’eux dans « l’esprit tiktok ».

Par ailleurs, il faut s’attendre à ce qu’il y ait apparition et vente de produits dérivés de l’émission, toujours dans « l’esprit TikTok ». Car, il suffit d’un tout petit vent de « célébrité », pour que le tiktokeur se métamorphose en entrepreneur. Je crois même que le sage, dans sa sagesse a déjà pensé à ça. 

Par Fabrice TORCHON,

Maîtrise de philosophie

Professeur à l’Alliance française d’Atlanta

Couverture |Photo illustrant DJ K9 avec l’affiche « De tout et de rien », illustrant les principaux animateurs, Carel Pedre et Dj K9.  Collage : Florentz Charles/ AyiboPost –19 février 2025.

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