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Opinion | Déjouer  le capitalisme de l’armement international pour fermer le robinet de sang en Haïti 

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« Il n’y a rien de plus coûteux pour un marchand d’armes que la paix ! ». En effet, la paix est à l’antipode du capitalisme de l’armement international. Et penser que les conflits armés peuvent être encouragés volontairement ne semble pas être une théorie du complot

Haïti fait face à l’une des crises humanitaires les plus graves de son histoire moderne. Une violence sans précédent est orchestrée par des gangs armés, ce qui fragilise encore plus notre nation déjà déstabilisée par des décennies d’instabilité politique et de catastrophes naturelles.

La constante fabrication et circulation mondiales d’armes létales rendent cette tragédie encore plus troublante, car elles font de cette nation un lieu d’expérimentation mortelle des excès de l’industrie d’armements à l’échelle mondiale.

Cette expérimentation, productrice d’une somalisation du territoire et d’une panoplie de crimes antisociaux, doit être promptement jugulée.

Une crise humanitaire sans précédent

Les chiffres parlent tristement d’eux-mêmes. En 2024, la violence des gangs a causé la mort de plus de 5 600 personnes en Haïti, ce qui représente une augmentation de plus de 1 000 décès par rapport à 2023.  Entre janvier et mars 2025, il y a eu une augmentation de 1 617 décès.

Ces statistiques n’entrevoient que la pointe de l’horrible iceberg vécue quotidiennement par les Haïtiens : viols systématiques utilisés comme arme de guerre, enlèvements massifs, déplacements forcés de plus de 1,3 million de personnes.

Les massacres se succèdent avec une brutalité effroyable. Ces atrocités témoignent d’une situation où la violence n’est plus simplement criminelle, mais devient une forme de gouvernance par la terreur. Et si les terroristes ne s’accaparent le pouvoir officiellement, de facto ils contrôlent 90 % de Port-au-Prince étendant leurs tentacules vers les départements de l’Artibonite et du Centre, menaçant même les routes frontalières avec la République dominicaine. Cette expansion géographique révèle un objectif : contrôler les routes commerciales et, de manière planifiée, les voies par lesquelles passent tous les trafics illicites, incluant les armes illégales.

Le paradoxe tragique : une nation désarmée confrontée à des gangs surarmés

Il est devenu un cliché analytique d’observer qu’Haïti ne produit pas d’armes, et que celles-ci ne peuvent venir que de l’étranger. En effet, le pays ne dispose ni d’industrie militaire, ni de capacité de fabrication d’armements. Néanmoins, les experts estiment qu’il y a entre 270 000 et 600 000 armes à feu qui circulent illégalement sur le territoire haïtien, la plupart étant entre les mains des gangs.

Comment donc peut-on trouver autant d’armements dans un pays qui n’en fabrique aucun ?

La réponse réside dans le trafic d’armes à l’échelle mondiale, et plus précisément dans le flux constant d’armements en provenance des États-Unis.

Ce trafic est soutenu par la profonde corruption ambiante allant de l’État au simple citoyen. Les statistiques des Nations Unies indiquent que plus de 80 % des armes saisies en Haïti entre 2020 et 2022 et soumises aux autorités américaines ont été fabriquées ou importées depuis les États-Unis.

Parmi les armements inclus se trouvent des fusils d’assaut AK-47, des AR-15, des fusils de précision calibre 50 et même des mitrailleuses à bande. En guise d’exemple, le 16 Novembre 2025, la Police nationale haïtienne (PNH) dans une offensive contre les bandits se saisit d’un Barret, gamme de fusils anti-matériel américain utilisés par les tireurs sportifs civils, les forces de l’ordre et l’armée des Etats-Unis (Le Nouvelliste).

La comparaison est frappante : les gangs haïtiens ont maintenant une puissance de feu supérieure à celle de la PNH et de l’armée. Alors que les forces de l’ordre éprouvent des difficultés à obtenir des équipements essentiels, les organisations criminelles ont en leur possession des armes sophistiquées qui leur permettent de défier l’État et de terroriser la population.

Résoudre ce dilemme demande d’abord une compréhension de la rentrée de ces armes au pays.

Les routes du trafic : De la Floride aux côtes d’Haïti

La Floride, et plus précisément Miami, est le lieu principal de ce trafic d’armes. Cet État des États-Unis a été désigné par les Nations Unies comme la principale source d’armes à feu et de munitions acheminées illégalement vers Haïti. Le mécanisme est bien rodé : des intermédiaires, appelés « straw purchasers » (hommes de paille), acquièrent légalement des armes dans des États américains où la législation est permissive, notamment en Floride, au Texas, en Louisiane, en Arizona et en Géorgie.

Les armes sont ensuite transportées jusqu’au sud de la Floride, où elles sont dissimulées dans des conteneurs de produits commerciaux. Les trafiquants ont recours à diverses méthodes d’occultation : les armes sont dissimulées dans des produits électroniques, des vêtements, des produits alimentaires congelés, et même dans les coques de navires. Une fois les conteneurs chargés, ils sont expédiés par voie maritime vers Haïti, principalement à destination des ports de Port-au-Prince, Port-de-Paix et Cap-Haïtien.

Des pistes d’atterrissage clandestines sont utilisées par des avions non déclarés dans le sud de la Floride et en Haïti, ainsi que par d’autres routes alternatives. Des armes transitent également par la République dominicaine, les Bahamas ou les îles Turques-et-Caïques avant d’atteindre leur destination finale.  

Une augmentation substantielle du nombre, du calibre et du type d’armes trafiquées illégalement a été rapportée par les autorités américaines entre 2021 et 2022.

Il est clair que la diffusion des armes en provenance des Etats-Unis pourrait être restreinte drastiquement par un contrôle efficace des ports américains. Un contrôle que ne peut exercer Haïti et que les Etats-Unis semblent réticents à faciliter. On peut entrevoir avec perspicacité que l’armement international comme toute entreprise capitaliste se contente de la vente au plus offrant, toutefois sans de strictes balises éthiques ou morales.  

L’industrie mondiale de l’armement : Une croissance alimentée par les conflits

Le profit motivant ce trafic transnational des armes illicites est considérable. Un pistolet acheté entre 400 et 500 dollars dans un salon d’armes à feu en Floride peut être revendu jusqu’à 10 000 dollars en Haïti. Les fusils d’assaut de type AR-15, AK-47 et Galil, très demandés par les gangs, atteignent des prix encore plus élevés.

Il est crucial d’examiner la dynamique globale de cette industrie pour saisir pleinement le lien entre l’insécurité en Haïti et la production mondiale d’armes. En 2023, les revenus des 100 plus grandes entreprises d’armement mondiales se sont élevés à 632 milliards de dollars, ce qui représente une augmentation de 4,2 % par rapport à 2022.

Cette croissance est le résultat d’une demande exponentielle d’armes et d’équipements militaires, qui est alimentée par les tensions géopolitiques mondiales, notamment les conflits en Ukraine et à Gaza.

Entre 2019 et 2023, les États-Unis ont été responsables de 41,7 % des ventes internationales d’armes, ce qui en fait le premier exportateur d’armes au monde.  

Cette domination s’explique par un marché intérieur considérable (les États-Unis sont de loin le plus gros dépensier militaire mondial) et par un cadre réglementaire qui facilite la production et la vente d’armes, tant au niveau national qu’international. Cette industrie prospère grâce aux conflits armés et aux tensions internationales.

Il existe une scène du film américain « Lord of War » (2005) que je recommande particulièrement pour mieux appréhender ce sujet. L’acteur Nicholas Cage, jouant le rôle d’un marchand d’armes, exprime sa frustration face à une trêve inattendue entre deux camps de belligérants africains, soulignant ainsi la dépendance de son entreprise vis-à-vis des conflits permanents.

Il s’exclame : « Il n’y a rien de plus coûteux pour un marchand d’armes que la paix ! ». En effet, la paix est à l’antipode du capitalisme de l’armement international. Et penser que les conflits armés peuvent être encouragés volontairement ne semble pas être une théorie du complot.

Comme l’a souligné judicieusement le Pape François dans ses nombreux appels à la paix, l’argent dépensé en armements pourrait être réaffecté pour lutter contre la faim, la pauvreté et améliorer la santé et l’éducation à l’échelle mondiale. Le rappeur Tupac Shakur scandait de son côté tout aussi judicieusement : « Ils ont de l’argent pour les guerres, mais ne peuvent nourrir les pauvres » du hit « Keep Ya Head Up ».

L’administration américaine a pris certaines mesures pour lutter contre ce trafic, notamment en augmentant les pénalités pour les achats par hommes de paille et la contrebande, en nommant un coordinateur pour les poursuites judiciaires concernant le trafic d’armes dans les Caraïbes, et en créant une unité d’enquête criminelle transnationale en Haïti. Pourtant, ces efforts semblent largement insuffisants face à l’ampleur du problème.

Une responsabilité partagée d’un peuple pris en otage

Les conséquences de ce flux d’armes sont dévastatrices pour la population haïtienne. Plus de 5,5 millions de personnes, soit la moitié de la population du pays, souffrent d’insécurité alimentaire aiguë.

Les services essentiels se sont effondrés : seulement 37 % des établissements de santé à Port-au-Prince sont pleinement fonctionnels.

La tragédie haïtienne met en évidence une vérité inconfortable : la fabrication mondiale d’armes, même si elle est légale et réglementée, a des effets dévastateurs lorsqu’elles s’échappent du circuit contrôlé. La responsabilité de diffuser leurs produits vers des zones de conflit et de criminalité incombe aux pays producteurs d’armes, en particulier aux États-Unis.

La solution doit être systémique.

Résoudre la crise haïtienne nécessite une approche à plusieurs niveaux. À court terme, il est impératif d’apporter un soutien sécuritaire immédiat au pays. C’est ce que représente la Force de répression des gangs (FRG), officiellement opérationnelle d’après l’ambassade américaine, mais qui peine à produire des résultats satisfaisants dans l’urgence de restaurer un climat sécuritaire. Il est à souhaiter de tout cœur que la FRG ne soit un écran de fumée d’espoir comme le fut la mission des Kenyans.  

À moyen terme, il est crucial d’intensifier les contrôles aux frontières et dans les ports afin de prévenir le trafic d’armes illégales.

Cela implique une coopération internationale accrue, en particulier entre les États-Unis, Haïti et les pays caribéens.

Mais pour cela, il faut une vraie volonté de ces trois entités. Quand la violence et l’offensive acharnée des gangs sera maîtrisée, des programmes de désarmement volontaire et de rachat d’armes pourraient également contribuer à réduire le nombre d’armements en circulation.

A long terme, il est primordial de réfléchir sérieusement à la production, à la régulation et au commerce international des armes. Tant que la production et la vente d’armes resteront aussi prolifiques et que les mécanismes de contrôle demeureront inadéquats, des pays comme Haïti continueront de payer le prix fort.

Face au capitalisme débridé de l’armement international et d’une violence terroriste généralisée, notre peuple ne peut perdre espoir. Il doit se prendre en main comme acteur principal de son destin, reprendre ses forces dans l’émergence d’un gouvernement réformiste, et lutter acharnement par tous les moyens possibles contre ses ennemis intérieurs et extérieurs.

Par : 

Courverture | Drapeau des États-Unis d’Amérique, sur lequel sont disposées plusieurs armes à feu et des munitions. Source : CNews

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Je suis Patrick André, l’exemple vivant d’un paradoxe en pleine mutation. Je vis en dehors d’Haïti mais chaque nuit Haïti vit passionnément dans mes rêves. Je concilie souvent science et spiritualité, allie traditions et avant-gardisme, fusionne le terroir à sa diaspora, visionne un avenir prometteur sur les chiffons de notre histoire. Des études accomplies en biologie, psychologie et sciences de l’infirmerie, je flirte intellectuellement avec la politique, la sociologie et la philosophie mais réprouve les préjugés de l’élitisme intellectuel. Comme la chenille qui devient papillon, je m’applique à me métamorphoser en bloggeur, journaliste freelance et écrivain à temps partiel pour voleter sur tous les sujets qui me chatouillent.

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