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Opinion | « Pourquoi as-tu choisi de devenir infirmière, plutôt que médecin ? »

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 Cette question m’a été posée lors de mon entrevue dans le cadre du concours national pour la bourse Fulbright de l’Ambassade des États-Unis

Ceci fut une matinée d’été assez torride. Vêtue d’un dessus impeccable à motif noir et blanc, et d’une jupe droite noire, je m’étais présentée à l’Ambassade avec calme et confiance pour cette dernière étape dans le processus d’enrôlement à ce programme d’échanges culturels qui promeut le leadership, l’excellence académique et l’engagement communautaire à travers des études avancées de niveau master ou doctorat.

Mes talons compensés me donnaient un air encore plus rassuré, petit détail que j’ai jugé bon d’utiliser à mon avantage. Dans la petite salle d’attente où les candidats du domaine de la santé attendaient leur tour, je confirmai rapidement être la seule candidate infirmière.

Avant d’appliquer pour la bourse, mes recherches pour trouver une infirmière dans les cohortes précédentes s’étaient révélées infructueuses, ce qui me porte à croire que je serais l’une des rares infirmières haïtiennes à obtenir une bourse Fulbright. Perdue dans mes pensées, je ne faisais guère attention aux tentatives de conversation des concurrents. J’avais pour unique allié le bouton rouge du « watercooler » qui me fabriquait de l’eau tiède, me permettant ainsi de chasser la petite boule qui petit à petit se formait dans ma gorge.

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Danta Bien-Aimé

Lorsque vint mon tour, je voulus à tout prix garder cet air rassuré avec lequel j’étais arrivée. Je pénétrai la petite salle avec le sourire aux lèvres et un « Good morning » clair et audible. D’un rapide coup d’œil, je repérai cinq panélistes assis autour d’une longue table qui débutèrent immédiatement avec des questions techniquement orientées vers mes objectifs d’étude, mon expérience, le domaine d’étude pour lequel j’ai appliqué, et mon plan de carrière après mes études. Puis vint la fameuse question, comme une douche froide : « Pourquoi as-tu choisi de devenir Infirmière, plutôt que médecin ? Comme infirmière, ne t’es-tu jamais trouvée dans une situation dans ta pratique où tu avais à te défendre toi-même et que tu ne pouvais pas ? » a enchainé un autre panéliste.

L’inattendu de ces questions me fit perdre un instant la belle assurance que j’avais, faisant place à une stupéfaction mêlée de confusion. Pourquoi questionner mon choix de carrière ? Pourquoi cette insinuation péjorative et gênante à l’endroit de ma profession, lancée comme un réflexe ?

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Ma lecture de ces questions renvoie à deux des nombreux stéréotypes sociaux vis-à-vis des infirmiers (ères) en Haïti, comme dans beaucoup d’autres pays du monde : le « nursing » est une carrière accessoire, considérée comme secondaire ; et une carrière de soumission, nécessitant une personnalité qui simplement exécute et accomplit avec passivité des ordonnances.

Nous sommes donc à un carrefour où la problématique de la pratique de la profession est de toute évidence fondamentale. Considérant le rôle important joué par les infirmiers (ères) dans le système de santé, j’estime pertinent, en tant que professionnelle exerçant la profession, de dire la vérité sur les représentations qui entourent les pratiques du nursing en Haïti, et d’informer l’opinion publique sur l’implication des infirmiers (ères) dans l’avancement d’un système de santé robuste.

L’infirmier (ère) joue un rôle crucial et incontournable dans la hiérarchie des soins. Dans la pratique clinique, les tâches des infirmiers (ères) sont multiples. Ils évaluent, posent des diagnostics infirmiers, orientent certaines fois les médecins vers un diagnostic final en fonction de leurs observations et évaluations.

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Contrairement aux nombreuses tâches médicales routinières, le travail infirmier requiert également une minutie, un esprit de créativité, une pensée critique, un instinct clinique aigu et de grandes compétences en relations humaines.

Les infirmiers (ères) enseignent, diagnostiquent, participent à des chirurgies, effectuent des recherches, déconstruisent la complexité des soins à travers des campagnes d’éducations de masse, s’assurent du respect de la dignité des malades comme être humain, etc.

Le nursing n’est ni un domaine « facile », dans le sens que peu d’effort est requis pour atteindre l’excellence — le curriculum de la formation en sciences infirmières est complexe et comporte la majorité des matières de base en médecine — ni un domaine de femme. Le « nursing », c’est l’intéressante humanisation d’une science.

Les sciences infirmières constituent aussi une discipline totalement autonome ; le travail clinique des infirmiers (ères) implique surtout une collaboration hors pair avec l’équipe multidisciplinaire pour le bien des malades, et non une relation de dominant dominé.

Au niveau administratif, l’implication des infirmiers(ères) est encore plus grande. Ils travaillent dans différents contextes et à plusieurs titres. Dans certains milieux reculés, les infirmiers (ères) sont les premiers représentants du système de soins de santé primaire ; ils forment les travailleurs communautaires, dirigent les cliniques de santé primaire et font le pont entre les structures de santé primaire et secondaire.

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Les infirmiers (ères) représentent une main-d’œuvre clé dans l’atteinte des objectifs durables de développement. La décentralisation des soins à travers des cliniques dirigées par les infirmiers (ères) permet l’expansion rapide et peu coûteuse des services de soins pour une meilleure gestion des maladies non transmissibles (les maladies chroniques telles que le diabète, l’hypertension, etc.), et facilite les actions de prévention et de promotion de la santé. De par la nature holistique de leur approche dans l’exercice de leur profession, ces professionnels de santé sont très bien positionnés à l’atteinte de la couverture sanitaire universelle promue par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) à travers des approches globales, planifiées et intégrées.

Lors de mon entrevue, j’ai cru clairement avoir fait ressortir ces différents aspects de la profession d’infirmière. J’ai cru clairement démontrer à mes interviewers qu’il n’était bien sûr pas atypique pour une infirmière de s’impliquer dans l’élargissement des services aux populations vulnérables, dans l’élaboration de politiques nationales de santé publique, dans l’installation de systèmes de monitorage de maladies ou dans l’évaluation des efforts de santé publique.

Comme Dre Sheila Davis, infirmière, CEO de la grande organisation internationale Partners in Health (Zanmi La Sante) l’a mentionné : « les infirmiers (ères) sont au centre de la livraison des soins. Il est temps pour eux de siéger à la table de décision pour l’amélioration de la santé des populations. » Que ce soit au niveau ministériel, académique, clinique, communautaire, les infirmiers (ères) constitueront toujours un pilier incontournable dans la définition des stratégies de livraison de soins.

Tout compte fait, la plupart des stéréotypes envers la profession infirmière a une étroite relation avec les stéréotypes basés sur le genre ; ce qui expliquerait pourquoi ils en existeraient même entre infirmiers et infirmières. Ces stéréotypes se traduisent par exemple en une différence de salaires dans certains milieux (Muench et al., 2015). Historiquement, les femmes étaient vues comme des personnes étudiant les sciences douces et recevant des ordres de la part de la gent masculine. Déconstruire les stéréotypes envers la profession infirmière qui a une main-d’œuvre majoritairement féminine d’estimation brute de 86 % pour la région des Amériques (Boniol et al., OMS, mars 2019) — c’est aussi déconstruire les stéréotypes basés sur le genre.

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Ma démarche ne s’inscrit pas seulement dans le cadre d’une plaidoirie pour les sciences infirmières ; elle s’inscrit aussi dans le cadre d’une affirmation de principe, de justice et de vérité. La contribution des infirmiers(ères) comme tout autre professionnel de santé dans le système de soins est valable. Avec un système de santé aussi défaillant que celui d’Haïti, où il existe seulement 1 médecin et 1 infirmière pour 3 000 personnes (Gage et al., 2017), il n’est guère décent de nourrir des stéréotypes diminuant la contribution des acteurs importants à l’avancement de ce système.

Alors que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) désigne 2020 comme l’année de l’infirmière et de la sage-femme, je me sens honorée, fière avec ce sens d’utilité, de pertinence et de devoir à pouvoir m’impliquer dans le rehaussement du nursing en Haïti.

Comme je l’ai répondu à mes interviewers le jour de mon entrevue, je suis convaincue que « le système de santé est composé d’infirmières, de médecins, de techniciens de laboratoire, de pharmaciens, de sages-femmes, de dentistes, et autres acteurs qui ont tour à tour un rôle important à jouer. Le choix professionnel importe peu ; ce qui importe surtout c’est la contribution de tous avec amour, responsabilité et professionnalisme au renforcement et à l’avancement du système de santé. »

Danta Bien-Aimé

Titulaire d’un baccalauréat et d’une licence en sciences infirmières (BSN, RN), Bien-Aimé est en train de boucler une maitrise universitaire en santé globale—Master of Medical Sciences in Global Health delivery (MMSc-GHD)—à Harvard Medical School, Boston, États-Unis.

Photo couverture : Illustration/Partners in Health

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