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OP-ED: Le développement économique d’Haïti passera par la politique

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Ceux qui veulent un Haïti prospère doivent avoir plus que la volonté de changer le statu quo, ils ont pour obligation de se donner le pouvoir de réaliser le changement

Il y a quelques jours j’étais invitée à faire une présentation de 10 minutes sur les perspectives économiques et l’engagement des jeunes professionnels pour renverser le statu quo et bâtir un nouveau projet de société. Le sujet était fort intéressant. Les perspectives économiques, les pistes à explorer et les exemples d’autres pays ne manquent pas. A priori, j’avais l’embarras du choix.

Dans un pays où presque tout est à construire, les champs d’action ne manquent pas. Cependant, plus j’y pensais, plus j’étais convaincue que l’exercice devrait être différent. Je voulais sortir des sentiers battus. J’ai compris qu’il serait plus utile de faire une place de choix à ce qui, selon moi, reste crucial pour le développement économique d’Haïti : la gouvernance politique ou la politique tout simplement.

Entre pauvreté et prospérité se cachent les institutions

 «C’est un processus politique qui détermine les institutions économiques que chacun doit respecter; ce sont les institutions politiques qui déterminent le fonctionnement de ce processus. …» D. Acemoglu & J.A Robinson

Plus de deux cents ans après notre indépendance, le pays n’arrive toujours pas à prospérer, à tirer un nombre conséquent de citoyens de la pauvreté. Depuis quelques décennies, nous nous enfonçons dans un marasme économique. La contraction de l’économie cette année confirme que ce n’est pas demain que nous verrons le bout du tunnel. Il paraît évident que nous devons envisager d’autres possibilités. Comment sortir le pays de cette pauvreté ? Comment développer Haïti ? À quoi doit ressembler notre nouveau projet de société ?

Nous nous posons la même question sous plusieurs formes. L’économiste Etzer Émile a tenté d’y répondre en disant qu’Haïti a choisi de devenir pauvre avec « 20 raisons » à l’appui. Une explication qui n’était pas du goût de tout le monde, mais qui a beaucoup alimenté le débat. Un autre auteur haïtien Enomy Germain a expliqué pourquoi Haïti peut réussir en proposant les moyens d’y parvenir. Il prend en exemple la lutte contre la contrebande, la production agricole pour l’exportation, le tourisme, etc.

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Ces explications sont souvent présentées séparément comme cause et solution de la situation de pauvreté d’Haïti. Il n’y a pas longtemps, un pasteur populaire prenait la cérémonie du Bois-Caïman comme bouc émissaire. Cette cérémonie aurait scellé notre sort. Quelques années plus tôt, ce même personnage accusait Jezabel, un esprit dit maléfique, d’être la cause de nos malheurs.

La thèse de la malédiction religieuse est populaire dans certains milieux chrétiens haïtiens. Si cette explication est caricaturale et limitée, d’autres le sont un peu moins et pourraient en effet avoir un effet néfaste sur notre développement économique comme l’instabilité politique, la vulnérabilité aux catastrophes naturelles. Le rôle des institutions est souvent sous-estimé ou relégué au second plan. De plus, la notion d’institution est rarement saisie dans son sens le plus complet, telle qu’utilisée en économie par exemple.

Toutes ces réflexions et pistes de solutions m’ont ramené à une autre question plus ancienne, plus universelle que se sont posées deux économistes de renom Daron Acemoglu et James A. Robinson. Ces derniers dans leur livre intitulé « Prospérité, Puissance et Pauvreté» ont voulu répondre à la question suivante : « Pourquoi certains pays réussissent mieux que d’autres ? » Une question classique que nous nous posons depuis la nuit des temps et dont la pertinence est en partie à la base du succès de ce livre.

On considère plusieurs hypothèses pour expliquer la pauvreté ou la prospérité des pays : la religion, la géographie, la culture, le passé colonial, etc. Les travaux de recherche des auteurs mentionnés ci-dessus ont montré que tous ces facteurs pèsent moins lourd que les différences institutionnelles. Selon eux les différences entre les nations en termes d’institutions économiques et politiques expliquent et déterminent le niveau de développement ou le non-développement des pays.

Comment articuler institutions et développement économique? 

Pour Acemoglu et Robinson, les institutions peuvent être inclusives ou extractives. Ce sont des règles qui conditionnent les perspectives et opportunités qui s’offrent aux individus.

Pour revenir au dialogue auquel je prenais part, il était donc difficile pour moi de parler de perspectives économiques sans parler d’institutions. D’autant plus qu’il est admis par ces auteurs et d’autres que les institutions ne poussent pas comme des champignons pour le bien de la société, mais sont généralement imposées par des groupes disposant du pouvoir politique en vue de satisfaire leurs propres intérêts.

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Développement économique, institution et engagement politique sont donc intimement liés ce qui justifie qu’on puisse à juste titre passer plus de temps à parler de l’engagement des jeunes professionnels dans la politique pour que ces derniers puissent contribuer à promouvoir les institutions inclusives qui nous aideraient à sortir de cette situation.

Énumérer et illustrer des perspectives économiques basiques, passe-partout en dix minutes aurait été un tant soit peu stérile. Ce ne sont pas ces documents qui manquent. Il suffit de relire les programmes politiques des candidats à la présidence, les déclarations de politiques générales des derniers premiers ministres, le plan stratégique de développement national pour ne citer que ceux-là. Il manque surtout des personnes engagées pour réformer les institutions.

Le pouvoir de changer

«Les pays à peine centralisés sur le plan politique…, ou ceux qui ont subi un effondrement de l’État, comme Haïti au cours des dernières décennies (bien avant qu’un terrible séisme n’entraîne en 2010 la dévastation des infrastructures locales), ont peu de chances de connaître une croissance sous institutions politiques extractives ou d’opérer les changements profonds qui les mettraient sur la voie d’institutions inclusives.» D. Acemoglu & J.A Robinson 

Pa gen sekrè nan fè kola. Les mêmes causes produisent les mêmes effets. Pour passer du sous-développement à l’émergence, il nous faudra opérer des changements. Il nous faudra changer notre fusil d’épaule et choisir la bonne cible : les institutions. Ces deux dernières années, le discours sur la nécessité d’un changement de système a permis de mettre le doigt sur un problème majeur et a présenté du même coup une perspective de changement en profondeur.

Changer de système permettrait de faire d’une pierre de coup et ce ne serait pas le passage soudain de cette réalité économique à celle désirée, mais avant tout une rupture complète avec des pratiques de gouvernance maintenues par des groupes qui accaparent le pouvoir pour multiplier les institutions extractives, maintenir le pays en situation de sous-développement pendant qu’ils continuent à faire leur beurre.

Ceux qui veulent un Haïti prospère doivent avoir plus que la volonté de changer le statu quo. Ils ont pour obligation de se donner le pouvoir de réaliser le changement. À ce moment-là, les perspectives économiques et projets de société trouveront un terrain fertile.

Emmanuela Douyon

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Emmanuela Douyon
Emmanuela Douyon est une spécialiste en politique et projets de développement. Elle a étudié à Paris-1 Sorbonne en France et à l’université National Tsing Hua de Taïwan. Emmanuela a travaillé dans plusieurs secteurs en Haïti. Elle est fondatrice du thinktank Policité et offre des consultations stratégiques en gestion et évaluation de projets. Outre ses activités professionnelles, Emmanuela est une activiste luttant contre les inégalités et la corruption. Elle intervient souvent dans les médias pour commenter l’actualité et analyser des questions économiques.

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