SOCIÉTÉ

OP-ED: COVID-19 ou la danse sur le volcan en Haïti

0

« Le modèle des 80% d’écoles privées et des 20% d’écoles publiques a fait faillite et n’est plus socialement, financièrement et académiquement viable en Haïti. » – Nesmy Manigat

J’emprunte ce titre du célèbre roman de Marie Vieux-Chauvet[1] sur l’histoire coloniale de Saint-Domingue pour décrire le chaos financier, curriculaire, sanitaire du système éducatif haïtien sur fond de ségrégation scolaire, aggravé par le choc de COVID-19. L’école déjà accusée parfois de creuser les inégalités, sources d’instabilité, d’insécurité est aussi dans la tourmente.

Dans un contexte de contraction du PIB et de dépréciation accélérée de la gourde, il y a d’abord le risque financier des 80% d’établissements privés payés par des parents et une diaspora appauvris, qui ne pourront pas supporter tous les coûts additionnels d’un calendrier scolaire 2019-2020 qui s’éternise.

Également, le risque financier des 20% d’écoles publiques déjà mal-financées qui ont vu les dépenses publiques d’éducation passer de 20% en 2015 à environ 10% dans le budget 2019-2020, par non-respect du Pacte d’Éducation.  Il est donc à craindre un exode massif d’enseignants tant du public que du privé vers d’autres secteurs d’activités pour ceux qui ne seront pas tout simplement au chômage.

Des milliers d’enfants menacés de redoublement et d’abandons 

COVID-19 a changé à jamais la réalité scolaire et il est difficile de retourner à l’ancienne normalité. Dans ce contexte, combien de milliers d’enfants pauvres se retrouveront sans écoles, car fermées pour cause de faillite, combien de milliers d’enfants sont menacés de redoublement et d’abandons avec le dernier calendrier scolaire prolongé proposé ? Combien de filles sont menacées de grossesses précoces pour cause d’abandons ?  Combien de jeunes abandonnant l’école seront des « soldats » faciles à recruter par les gangs ?

Cette  situation complexe ne peut pas se satisfaire de réponses simplistes, car elle engage l’avenir de quatre millions d’élèves et d’environ deux cent mille enseignants. Financièrement, plusieurs établissements seront obligés de choisir entre les règles de distanciation sociale qui limitent les effectifs et leurs charges financières et fiscales.  D’autres  navigueront entre les coûts pour se mettre aux normes de l’école hybride présentielle et à distance et l’excellence académique.

Nesmy Manigat: «Enterè ekonomik manipile anpil opinyon sou zafè refòm»

Par ailleurs, les investissements pour maintenir des apprentissages réels dans les écoles dans ce nouveau monde qui sera dominé par le numérique sont hors de portée de la grande majorité des parents et de l’État si ce dernier ne change pas ses priorités. En résumé, on dispose de moins de ressources pour résoudre davantage de problèmes dans un contexte d’inégalités  sociales toxiques. Donc, sans surprise, les mêmes profils réussiront et les mêmes profils resteront en dehors des bancs de l’école, redoubleront ou abandonneront, à quelques exceptions près.

Depuis des décennies, moins de 10% d’une même cohorte bouclent le cycle du secondaire. On brandit les  échantillons brillants qui ont survécu à ce tri social pour caractériser le succès scolaire. Quant à ceux qui « échouent », ou qui n’ont pas les métiers adaptés au marché du travail, ils forment en grande partie les exclus qui alimentent les gangs de rue.

Tourner  la page des «catastrophes docimologiques »

Au niveau du curriculum et du calendrier scolaire, une grande confusion s’installe déjà. Comment imaginer une saine cohabitation entre des écoles qui débuteront leur année scolaire 2020-2021 en août-septembre 2019, probablement certains en mode hybride et les moins fortunées trois mois plus tard en novembre.

Dans un contexte d’échec scolaire récurrent des mêmes catégories sociales et dans une conjoncture où très peu des élèves bouclera le contenu du curriculum prescrit de l’année scolaire 2019-2020, le forcing pour boucler et évaluer une année en particulier paraît dérisoire. Le vrai risque est le statu quo en continuant à ignorer les 12 mesures[2], car « tout ce qui ne se régénère pas dégénère », comme disait récemment Edgar Morin.

Plus que jamais, l’éducation doit se renouveler pour survivre, s’adapter et participer aux défis du monde post COVID-19. Académiquement, ce qui demeure important, ce sont les nouvelles compétences globales à la sortie de la scolarité du secondaire et de préférence sur 12 années au lieu des 13 pour l’enseignement général classique.

C’est maintenant ou jamais, pour ne plus avoir ce double traitement avec certaines écoles ayant déjà adopté le curriculum à 12 ans,  et aussi pour s’aligner aux normes internationales.  C’est ce qui explique et justifie la proposition du passage automatique des classes de non examen officiels pour cette année scolaire exceptionnellement, conditionnée aux rattrapages futurs à partir de septembre 2019 et une mise à jour du curriculum pour mieux embrasser les nouvelles réalités. Il est entendu qu’une telle décision faciliterait du même coup que les classes de 9e AF et de Terminale puissent retourner dès que possible en utilisant tous les espaces scolaires pour faciliter la distanciation physique, ce qui donne le temps de mieux préparer le retour des 3 millions d’élèves.

Toutefois, certaines résistances apparaissent au grand jour. Accrochés au curriculum actuel et aux 13 années de scolarité de l’école traditionnelle, certains continuent d’hésiter à faire le saut, malgré la première étape du baccalauréat unique. Attachés aux notations et classements traditionnels par année scolaire, certains ont du mal à imaginer que des compétences puissent être acquises au-delà de la frontière d’une année scolaire, ou qu’on puisse évaluer différemment les acquis scolaires.

Plusieurs pays confrontés à la nouvelle réalité imposée par COVID-19 tournent davantage la page de plusieurs décennies de «catastrophes docimologiques », la science des examens, qui, mal administré,  notamment dans des contextes de grand stress enlève le plaisir et le désir d’apprendre à plusieurs générations et occasionne des redoublements et abandons inutiles. C’est exactement ce qui nous guette avec ce calendrier scolaire 2019-2020. 

Sans eau, aucun protocole sanitaire n’est possible

Dans tous les cas, on se demande comment arrivera-t-on à accueillir 3 ou 4 millions d’élèves et les milliers d’enseignants dans des conditions sanitaires acceptables sans la reprise urgente du programme de « certification des écoles amies de l’hygiène », lancée par le MENFP en novembre 2014.

Soyons clairs, sans eau, aucun protocole sanitaire n’est possible. Ce programme avait été lancé parce que seulement 30% des écoles du pays disposent d’installations d’eau potable et que seulement 50% des toilettes sont fonctionnelles dans les écoles. Par ailleurs, les statistiques disponibles soulignent qu’il y a une toilette pour 128 élèves tandis que la norme impose un ratio de 25 à 50 élèves pour une toilette. La santé, souvent négligée et mal prise en charge dans le système éducatif, est pourtant un des déterminants fondamentaux du rendement scolaire, bref de la qualité de l’éducation.

À cela, il faut ajouter l’exiguïté du bâti scolaire et des maisons improvisées en écoles accueillant des classes pléthoriques. Avec des établissements disposant déjà de peu d’espace de vie, d’aucuns se demandent comment les directeurs d’écoles vont pouvoir accueillir leurs personnels, élèves et parents avec les règles minimales de distanciation physique. Il faudrait donc rapidement que le MENFP, le MSPP et la cellule scientifique vulgarisent leur protocole sanitaire pour les écoles, de préférence pour chaque  niveau scolaire et par zone prévoyant les niveaux de risques associés et les gestes à respecter. Le schéma suivant propose un cadrage à titre d’exemple.

Pour finir, que fait-on du Pacte pour l’éducation qui demande de doubler les dépenses publiques d’éducation pour élargir le parc d’écoles publiques de qualité, recruter, certifier et motiver davantage d’enseignants qualifiés ? Le modèle des 80% d’écoles privées et des 20% d’écoles publiques a fait faillite et n’est plus socialement, financièrement et académiquement viable en Haïti.

Il n’y aura pas d’apprentissage tranquille pour tous, si les besoins primaires des enseignants et les droits à l’éducation de qualité de certains sont ignorés. Ce sujet semble tabou, mais les conséquences de la ségrégation scolaire n’épargnent plus personne. On vient de vivre deux années successives de fortes turbulences au niveau de l’école et 2020-2021 n’est pas exempt, surtout si on prévoit une rentrée tardive en novembre. On danse sur un volcan et pas qu’en éducation. Aujourd’hui, on danse sur le volcan des inégalités sociales exacerbées par la crise économique. Le pays ne peut plus différer certaines décisions importantes pour ne pas rater le momentum COVID-19.

Nesmy Manigat

[1] Marie Vieux-Chauvet, 2004. La danse sur le volcan. Paris . Maisonneuve & Larose, et Emina Soleil.

[2] Arrêté présidentiel portant réforme du fonctionnement des établissements scolaires de la République (12 Mesures)

Commentaires

Pourquoi le compas n’est pas la musique préférée des jeunes en Haïti ?

Previous article

OP-ED: L’heure est grave en Haïti

Next article

Comments

Comments are closed.

#ReteBranche : Pour ne rien rater, inscrivez-vous à la lettre Ayibopost