EN UNESOCIÉTÉ

Mourir d’une simple balle à la jambe à Martissant

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Absurde mais c’est de l’ordre des choses possibles. Dépendant bien sûr de l’endroit où la victime est atteinte. Dans le meilleur des cas, ça serait un bobo qui mènerait à la table d’opération pour extraire la balle. Dans le pire des cas, une veine ou une artère serait touchée, irrécupérable, la jambe serait amputée. Mais dans les deux situations, la victime verrait un médecin qui ferait tout ce qui est en son pouvoir pour le sauver. Elle ne mourrait pas inévitablement vidée de sang parce qu’elle n’a pas pu être secourue.

C’est pourtant ce qui est arrivé à Jérémy, jeune vingtenaire, père de deux enfants et passionné de rap. Il a même fait partie d’un groupe qui a connu son moment de gloire dans son quartier mais qui n’a malheureusement pas fait long feu.

Habitant depuis longtemps à la 5e Avenue Bolosse, Jérémy a toujours été très conscient des particularités de son quartier. Il a toujours évité de tremper dans les choses louches ou de trainer longtemps avec des « nèg cho »… ces anciens camarades de classes ou petits voisins désormais cibles de la police ou des membres de gangs rivaux. Car c’est aussi ça vivre dans un quartier marginal. Perdre ses amis un à un, assister tous les jours, toutes les semaines et tous les mois à leur déchéance, leur mort sociale ou physique. Au tournant d’une rue, sur une pile d’ordures, gueule béante et le sexe à l’air. Ce n’est jamais qu’une question d’heure pour eux.

Jérémy a toujours voulu s’épargner ce sort. Pas question donc de crever comme un indigent ou étiqueté. Ici, toute victime, collatérale ou impliquée, est toujours un bandit, un voleur.

Le samedi 30 juin, en matinée, cela fait deux jours depuis que les balles sifflent avec peu de pauses. Jérémy qui était dehors profite d’un moment d’accalmie pour rejoindre sa famille. Il s’est malheureusement retrouvé au mauvais endroit au mauvais moment. Juste au moment où il arrive chez lui, à quelques pas de sa maison, les tirs reprennent. Une balle l’atteint à la jambe. Jérémy s’effondre et ne peut plus se relever. Les voisins le regardent impuissants se vider de son sang. Personne ne peut sortir lui porter secours alors que les balles pleuvent encore.

Comme nombreux d’entre nous, Jérémy n’a pas appris à faire un garrot; ce qui somme toute aurait pu stopper l’hémorragie. Il est resté là, par terre, pendant ce qui lui a sans doute semblé une éternité. Il a vu défiler sa vie, celles de ses deux enfants et ses rêves avec. « Je sais que sa photo va être partagée sur les réseaux sociaux. Dès que les gens verront son cadavre associé au nom Martissant, ils concluront vite que c’était un bandit. » Voilà ce qui fait enrager le plus JMP, ancien membre du groupe rap auquel appartenait Jérémy. « Il est mort exactement comme il ne l’a pas souhaité » renchérit-il tristement.

Devant l’affliction du jeune homme, nous nous gardons bien de dire que Jérémy n’est pas mort des suites de sa blessure par balle mais bien parce qu’il vivait dans un quartier marginal, où la vie des gens ne vaut pas plus que l’herbe qui dessèche.

Péguy Flore Pierre

"Une revue est vivante que si elle mécontente chaque fois un bon cinquième de ses abonnés. La justice consiste seulement à ce que ce ne soient pas toujours les mêmes qui soient dans la cinquième." Charles Péguy

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