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Malgré la crise, les chocolateries Askanya ont pu sauver leur Saint-Valentin

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Depuis près de 8 jours, plusieurs entreprises du pays sont dans l’impossibilité de fonctionner. Pour la Saint-Valentin, les chocolateries Askanya sont parvenues à combler les commandes de leurs clients étrangers malgré la situation de crise du pays.  

Les chocolateries Askanya, fondées par Corine Joachim Sanon-Symietz, Andreas Symietz et Gentilé Sénat sont la première chocolaterie haïtienne fabriquant des tablettes de chocolat à partir du cacao local. Cette entreprise créée en 2015 a su établir une solide base de clients tant locaux qu’internationaux. De célèbres chocolatiers français, de grands magasins aux États-Unis et des supermarchés haïtiens ne se privent pas de commander des barres chocolatées de différentes saveurs offertes par la jeune entreprise. Elle offre des tablettes de 55 grammes et de 10 grammes, au lait, au rapadou, ou tout simplement du chocolat noir.

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, l’idée de créer une chocolaterie n’est pas venue de la passion de Corine pour ce produit. « Je n’aime pas le chocolat, déclare-t-elle sans ambages. Mes amis le savent. L’idée est venue parce que je voulais transformer une denrée locale. J’ai fait des recherches et j’ai découvert que le cacao haïtien était classé parmi les 50 meilleurs au monde. De plus, comme mes associés et moi financions le projet de notre poche, il fallait choisir un à notre portée. Par exemple, une entreprise qui produirait du jus d’orange coûterait près de 1 000 000 de dollars à mettre sur pied. Alors que la chocolaterie, tous frais inclus, nous a coûté quelque 180 000 dollars ».

Une Saint-Valentin difficile

Cette année, le 14 février est tombé en pleine période de crise politique aigüe. Askanya, comme beaucoup d’autres entreprises, a dû fermer les portes de son atelier. Cette fermeture emporte de graves conséquences. Toutes les commandes locales ont dû être annulées, faute de moyen de les livrer. «D’habitude, on utilise les services d’une compagnie de transport, pour acheminer les tablettes de Ouanaminthe à Port-au-Prince, vers notre entrepôt. Mais depuis quelques jours, quand nous le pouvons, nous sommes obligés de les envoyer à Port-au-Prince par avion, un coût supplémentaire. Le dernier envoi est resté bloqué à l’aéroport à cause de la crise. C’est une amie qui a été obligée d’aller le chercher, et jusqu’à maintenant nous ne pouvons pas le récupérer. »

« Je sentais que le 7 février, il allait se passer quelque chose et je ne voulais pas perdre mes commandes de Saint-Valentin. Surtout qu’à cause de problèmes divers – rareté du pétrole, machines défectueuses etc. – nous avons raté plusieurs jours de production en janvier», poursuit la jeune femme. Face à cette situation, et dans l’obligation d’honorer les commandes étrangères, Corine a sans hésiter pris le premier avion en direction de Port-au-Prince.

« Toutes les deux semaines, la DHL expédie pour nous des colis de chocolats aux États-Unis. C’est là que se trouve notre deuxième entrepôt. Mais la DHL n’a pas ouvert ses portes depuis des jours. De plus, l’un des chauffeurs de la compagnie de bus avait été atteint par une pierre à la tête. Pour cette raison la compagnie de transport avait décidé d’annuler ses voyages de nuit. Heureusement, certains clients à qui j’ai proposé d’envoyer une partie de la commande dans un premier temps, et l’autre après, étaient d’accord. De plus, je devais apporter les emballages pour nos tablettes, puisque nos stocks étaient épuisés en Haïti », raconte la directrice d’Askanya. Elle s’est débrouillée pour trouver un avion et a organisé le transport des barres de chocolat de Ouanaminthe à Port-au-Prince, puis de Port-au-Prince aux Etats-Unis.     

« Toutes les commandes des États-Unis ont finalement été honorées, se félicite-t-elle. Il est vrai que certaines de nos saveurs manquent mais en général les clients sont compréhensifs. Malheureusement, si un client en Haïti voudrait en acheter, il serait obligé d’aller à un supermarché, s’ils sont ouverts. Nous ne pouvons pas livrer de tablettes en Haïti pour le moment. C’est dommage.»

Le chocolat n’est pas un produit de luxe

Lors de son implantation, en 2015, Askanya destinait 70% de sa production au marché local. Cependant, suite à une décision longuement réfléchie, cette proportion a baissé jusqu’à 30%. Désormais la chocolaterie exporte plus. Selon Corine, plusieurs raisons expliquent ce changement : « D’abord, cela aide l’économie locale car nous faisons rentrer des dollars dans le pays. Mais aussi les supermarchés, en général, ne nous paient qu’après 3 à 6 mois. Entretemps, le taux de change augmente. Donc 6 mois après, l’argent que nous recevons a perdu de sa valeur. Ce n’est pas à notre avantage. »

De surcroit, Corine croit que les barres chocolatées sont considérées comme un produit de luxe dans le pays. « C’est un produit gourmet », insiste-t-elle. Mais elle croit que le prix d’une tablette explique ce sentiment. « Le 24 décembre 2018, un grand supermarché de la capitale vendait notre tablette de 55  grammes à 401 gourdes. Ce même jour et au même endroit, une tablette Madecasse, un concurrent direct venu de Madagascar et dont le produit est identique au nôtre, coûtait 535 gourdes. C’est une grande différence. »

« Le problème, poursuit-elle, c’est que les gens tendent à nous comparer à Toblerone ou Hersheys. Mais ces produits-là n’ont que 4% de cacao à peu près et sont bourrés d’autres agents. Alors que les nôtres contiennent entre 47% et 90% de cacao pur. C’est un produit bio, naturel, sans aucun conservateur. Cela a un coût. Il faut dire que des 3000 barres que nous arrivons à produire, nous ne vendons que 2000 environ. Sauf en décembre et pour la Saint-Valentin».

Le manque d’infrastructures du pays pénalise

La chocolaterie dont l’atelier est situé à Ouanaminthe, emploie 10 personnes à plein temps et une trentaine d’autres à temps partiel, surtout pour la maintenance des équipements. Parmi ces 10 employés, la majorité est constituée de femmes qui s’occupent de la préparation des barres chocolatées proprement dites. « Nous avons une capacité de production d’environ 6000 tablettes de chocolat. Mais nous n’en produisons en réalité que la moitié », informe Corine.

Cet écart s’explique en partie à cause du manque d’infrastructures du pays. L’électricité, l’eau, des services de base, sont des coûts qui s’ajoutent au budget de la petite entreprise. « Nous travaillons à partir d’une génératrice. Nous ne pouvons donc pas fonctionner toute la journée. Nous sommes amenés à faire des choix efficients, par exemple limiter à 8 ou 12 heures la journée de production, à partir de la génératrice. »

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Malgré tant de difficultés liées à l’actuelle crise ainsi qu’aux problèmes infrastructurels du pays de manière générale, Askanya a pu sauver sa Saint-Valentin. Offrir du Chocolat Askanya pour la Saint-Valentin de cette année 2019 sera difficile en Haïti, voire impossible mais n’oubliez pas que leurs produits et ceux de tant de producteurs locaux qui subissent la situation du pays sont disponibles à  l’année longue. Consommez local!  

Jameson Francisque

Commentaires

Jameson Francisque
Linguiste. Journaliste. Passionné de technologie.

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