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Mais d’où viennent les chiffres sur les accidents de la route en Haïti ?

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Stop Accident utilise un groupe WhatsApp et un réseau de volontaires non payés pour collecter ses chiffres. Les autorités policières admettent la possibilité que des cas ne soient pas comptabilisés. Les deux sources ne sont guère totalement fiables

 Motocyclettes, voitures privées, bus, camions, bicyclettes, piétons, marchands ambulants, parkings au milieu de la rue, garages, ordures, piles de sable, égouts à ciel ouvert, poussière, eaux boueuses ou marécageuses… Se déplacer d’un endroit à un autre demeure un chaos quotidien en Haïti. Le mélange d’acier bruyant, de caoutchoucs et d’énervements constants qu’on appelle la rue est à vue d’œil propice aux Accidents de la voie publique (AVP).

Depuis tantôt trois ans, Stop Accident se propose de publier de manière hebdomadaire le bilan des AVP. Leurs chiffres sont largement repris dans la presse locale et très partagés sur les réseaux sociaux.

Stop accident a dressé un bilan qui s’étend du 31 décembre 2018 au 20 décembre 2019, et qui concerne le territoire national tout entier. Ce bilan s’élève à 2 186 accidents enregistrés faisant 3 691 victimes. En détail, on dénote : 3 194 blessés (pour la plupart des jeunes) et 497 morts sur place (et/ou immédiatement arrivés à l’hôpital).

STOP Accident a choisi de faire ce décompte parce que les responsables de l’institution ont la sensation que le public ignore totalement l’ampleur de ce qui se déroule dans les chambres d’hôpital. Et que la problématique des accidents de la route n’est discutée que lorsqu’une personnalité connue en est victime ou qu’il y a eu beaucoup de morts.

Comment STOP Accident collecte-t-elle ces chiffres ?

Pour rassembler ces chiffres, cette organisation a pris plusieurs dispositions. Garnel Michel, médecin, responsable de STOP Accident affirme qu’ils ont un mis sur pied des points focaux dans toute la république, avec un groupe de volontaires. Aussi, un peu plus de 200 personnes relayent des informations concernant les accidents. Ces personnes sont des professionnelles de la santé, des étudiants, des journalistes, entre autres.

Ces volontaires ne reçoivent pas un soutien financier de la part de l’organisation pour réaliser ce travail. C’est l’une des principales difficultés que soulève Garnel Michel. Ils sont obligés d’utiliser leur propre moyen pour se rendre sur les lieux du drame ou pour communiquer avec STOP Accident. De surcroît, ils sont régulièrement éprouvés psychologiquement, car ils font face chaque jour à des images choquantes ou des scènes troublantes.

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En plus, pour récupérer les informations, Stop Accident se sert d’un groupe WhatsApp qui s’appelle « Alerte AVP ». Garnel Michel le décrit comme une plateforme qui rassemble des personnalités travaillant dans plusieurs institutions qui sont impliquées dans la gestion de la sécurité routière dans le pays. Entre autres, la Direction de la circulation et de la police routière (DCPR), le Centre ambulancier national (CAN), la Croix Rouge, l’Office de la protection civile (OPC), l’Association des hôpitaux privés d’Haïti, et Handicap international. Et ils essaient aussi de coordonner une réponse suite aux accidents, grâce à l’aide de ces contacts dans ce groupe WhatsApp, dans l’objectif de venir en aide aux personnes victimes.

« Alerte AVP » n’est pas leur unique plateforme de collecte de données. Stop Accident gère également l’application WoyAksidan et d’autres groupes WhatsApp qui sont des clubs de Stop Accident. Les médias locaux aussi sont utilisés comme source.

En plus de tout cela, l’institution utilise les témoignages des particuliers qui leur signalent des accidents via les réseaux sociaux et/ou leur numéro téléphone. Toutefois, STOP Accident prend le soin vérifier avec les contacts du groupe les informations qui ne proviennent pas directement du groupe « Alerte AVP » considéré comme une source de première main.

Le travail de la PNH

La DCPR de la Police nationale d’Haïti (PNH) possède un Bureau des accidents qui s’occupe spécialement des AVP. Ce bureau est également celui qui s’assure de la liaison entre l’Office d’Assurance Véhicules Contre Tiers (OAVCT) et la DCPR.

Essentiellement, ce sont les policiers de la circulation qui travaillent dans ce bureau et les policiers qui se sont spécialisés dans l’investigation des accidents routiers, comme Jean Patrick Jean Louis.

Comment les accidents sont comptés ?

Le processus est long et connaissant la lenteur de nos institutions étatiques, il peut être pénible. Une fois que l’accident a été constaté et rapporté par les inspecteurs de l’OAVCT, a expliqué Jean Patrick Jean Louis, ceux-ci auront à dresser un dossier. Il comprend les témoignages des parties (conducteurs et/ou victimes) recueillies dans un formulaire. Et il sera acheminé au Bureau des accidents de la DCPR qui est dans le même bâtiment que l’OAVCT, à l’avenue Charles Summer.

Les trois facteurs de la circulation serviront de grille d’analyse pour l’enquêteur de l’OAVCT. Il s’intéressera au facteur humain (mauvaise manœuvre du conducteur), le matériel (pas d’adhérence des pneus, freins), et le dernier facteur, l’environnement où s’est produit l’accident (montagne, pente raide).

Après la réception de ce dossier, les parties auront à faire une autre déclaration au Bureau des accidents, qui les écoutera ensuite, dans un débat contradictoire. Tout ceci peut encore prendre beaucoup plus de temps, si l’investigateur ne prononce pas son verdict le même jour et qu’il décide d’approfondir le dossier en demandant une enquête sur les lieux de l’accident. Tous ces détours et ces précautions sont exigés par la loi selon les règlements de la circulation.

Fiabilité des chiffres de STOP Accident

Après avoir recueilli ces données venant de leurs nombreuses sources, intervient alors le partenariat de Stop Accident avec une firme de Statistique et Informatique pour la Prise de Décision (SIPDEC). Cette institution apporte son aide, entre autres, dans le traitement des données recueillies, la préparation des rapports et la gestion des archives.

Cependant, avec le chaos familier qui existe dans les groupes WhatsApp, où tout le monde parle en même temps, entre 500 ou plus de 1000 messages peuvent s’accumuler en une matinée si ce groupe est très actif. Il ne faut pas oublier que Stop Accident a plusieurs groupes WhatsApp. C’est alors que Wilney taris et Garnel Michel nous informe que, malgré toutes les précautions, STOP Accident ne peut pas nous assurer qu’il n’y a aucune possibilité de doublon. C’est-à-dire qu’un seul accident est compté deux fois.

STOP Accident ne peut pas nous assurer qu’il n’y a aucune possibilité de doublon.

Toujours est-il que STOP Accident n’est pas la seule à collecter ces informations. L’une des premières sources d’information au sujet des accidents dans le pays est la PNH. Pourtant, à ce sujet, Wilney Taris fait savoir que leurs chiffres peuvent être très différents de ceux de la PNH, même s’il nous dit qu’il y a des employés de la PNH, des hauts gradés, qui font partie de ce groupe WhatsApp, « Alerte AVP ». Aussi, Garnel Michel, sur ce point, soutient que les chiffres de STOP Accident ne concordent avec aucune des autres institutions, dans lesquelles les personnes du groupe « Alerte AVP », travaillent.

Aucune synergie

« Le problème jusqu’à présent en Haïti, c’est qu’il n’y a pas de coordination dans la question de la sécurité routière, se plaint Garnel Michel. Ce qui fait que, chacun a ces petits chiffres, et que pour le pays, on ne peut pas donner un chiffre qui tient compte de toutes les institutions.»

De son côté, Jean Patrick Jean Louis dit reconnaître le bon travail de STOP Accident dans ce domaine, mais il n’a pas connaissance d’aucune collaboration du DCPR avec cette organisation. Il souhaiterait bien travailler avec la structure puisqu’ils veulent la même chose, une réduction des cas d’accidents de la route.

Par ailleurs, si STOP Accident se donne pour objectif « d’arriver à dégager une synergie entre les différentes institutions impliquées dans ce secteur afin d’apporter une solution réelle à ce problème », d’après les dires de Wilney Taris, leur responsable de communication, il n’y a aucune collaboration avec le Bureau des accidents de la DCPR. Jean Patrick Jean Louis, lui, assure que tout ce qui a rapport avec les accidents de la DCPR passe par le Bureau des accidents où il travaille, et qu’il serait l’un des premiers concernés, si accord il y avait.

La question de la fiabilité des chiffres de STOP accident se pose encore, car le groupe WhatsApp « Alerte AVP », est considéré comme source de première main. Cependant, la présence de ces employés dans ce groupe ne reflète en rien une action au niveau institutionnel ayant un cadre formel, et les informations qu’ils partagent également.

L’exhaustivité des chiffres

La question de l’exhaustivité, de même que la fiabilité, est très importante parce que ces institutions doivent être celles qui ont les informations les plus solides pour pouvoir agir sur le terrain. Car, comment réduire le taux des accidents, l’un des objectifs communs à STOP accident et la PNH, sans savoir exactement combien, quand, où, et comment, se demande Jean Patrick Jean Louis.

La méthodologie adoptée par la PNH est celle-ci : les accidents comptés ou compilés sont ceux qui ont été déclarés ou rapportés aux forces de l’ordre. Mais les accidents que les concernés ont préférés régler leur litige à l’amiable, ne sont pas pris en considération. Les chiffres compilés ont rapport uniquement avec les cas rapportés à la PNH a expliqué Jean Patrick Louis.

Le nombre de cas rapporté par jour, par semaine et autre, est compilé pour aboutir aux bilans sur la quantité des accidents. Cela peut être considéré comme un biais, a expliqué le porte-parole de la PNH, en réponse à la question si ces chiffres sont exhaustifs, puisque les cas non rapportés ne sont pas compilés. Si un mini bus, un papadap, fourche la vie d’un paysan sur l’une des routes nationales, si le conducteur s’enfuit avec le véhicule, et que personne ne porte ne plainte, alors le DCPR ne saura rien de cet accident.

Qui plus est, l’exhaustivité des chiffres que partagent STOP Accident n’est pas leur première priorité non plus. Ils ne s’intéressent qu’aux accidents graves. En tant qu’organisation qui veut prendre le public par les sentiments, pour les sensibiliser, il leur faut les cas qui ont de l’ampleur avec plusieurs blessés et des morts. C’est-à-dire que le champ d’action de Stop Accident n’atteindrait pas une motocyclette ayant renversé l’étale d’une marchande quelconque, à Pétion-ville, par exemple.

Garnel Michel raconte : « Si une personne nous appelle dans une section communale au sujet d’un accident avec deux motocyclettes qui entrent en collision et qu’il n’y a pas de victime, où il n’y a qu’une seule victime, et ce n’est pas grave, parfois on laisse tomber ces informations. »

La question des AVP est bien plus complexe que cela

D’après les précisions de Michelange Louis Jeune, un accident de la voie publique n’est pas uniquement lié à des pertes en vie humaine ou des blessés. Il peut concerner deux véhicules, un véhicule et un piéton, un véhicule avec un objet comme un mur, un poteau électrique ou bien un arbre.

Et un accident en soi, est compris en tant qu’un évènement qui survint après avoir pris toutes les précautions possibles pour l’empêcher et qui a causé des dégâts matériels ou humains qui n’étaient pas souhaités. Il faut prendre l’accident en terme beaucoup plus large.

De plus, il y a les croyances les plus populaires en Haïti. Celui qui soutient qu’il existe des diables très puissants sur certaines parties des routes nationales du pays, comme à morne Tapion. Ces explications surnaturelles font que les gens sont dans le déni et ne voient pas ces drames comme des accidents qui auraient pu être évités.

Le porte-parole de la PNH assure qu’il n’y a aucun diable sur nos routes. Il explique : « Lorsqu’on amorce un virage avec une vitesse inappropriée, la force centrifuge qui est un aspect physique de la circulation peut dévier le véhicule dans une direction que l’on n’avait pas souhaité. » Et puisque la majorité des chauffeurs en Haïti ne respecte pas ces règles de la circulation, les conséquences sont graves.

Les acteurs doivent prendre leur responsabilité

La PNH est chevauchée entre la prévention et la répression au sujet des infractions routières, selon Micherlange Louis Jeune. Mais ce n’est pas suffisant parce qu’il y a beaucoup de travail à faire, et la PNH à elle seule ne peut pas s’occuper de tout. Elle ne peut pas prendre en charge de résoudre le problème de l’occupation anarchique des territoires des villes du pays. Ce n’est pas son boulot à proprement parler.

En plus de cela, Micherlange Louis Jeune invite les autorités à prendre des dispositions pour permettre que les résolutions et/ou les lois prises par l’état haïtien soient applicables dans le temps et l’espace. Là, il fait référence au décret de 2006, qui fait savoir clairement que tous les véhicules qui présentent des indices évidents d’insécurité routière doivent être retirés de la circulation.

À ce sujet, il raconte, impuissant : « Oui, il y a une section d’inspection dans la direction de la circulation qui s’en occupe, mais vous seriez surpris de voir la fourrière, le lieu pour déposer ces véhicules est totalement débordé, il n’y a plus de place. »

Pour que la sécurité routière soit quelque chose de réel, il faudrait que tous les acteurs s’occupent de leurs attributions. Outre ceux qui sont déjà cités dans le texte, nous parlons de la mairie, du Ministère des Travaux publics transports et communications (MTPC), du Ministère de la Santé publique et de la population (MSPP). Mais la réalité est tout autre, il suffit de se lever et de prendre la rue.

Hervia Dorsinville

Commentaires

Hervia Dorsinville

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