Comme artiste. Jean sortait, allait parfois très loin et ramenait des chansons, des coutumes, des pratiques symboliques des milieux populaires. Comme interprète aussi. En privé, gratuitement, comme un don fait à ses amis, il chantait les grandes chansons poétiques d’ici et d’ailleurs. Mais il chantait surtout les chansons populaires issues de l’imaginaire vaudou. En ne trahissant jamais leur côté sacré. Coulanges chantait le peuple respectueusement
Anonse O zanj nan dlo
Jean Coulanges est mort.
Plus que la maladie, c’est cet air du temps dans lequel il ne se reconnaissait plus qui l’enfermait dans un silence et un isolement à moitié volontaires, et une lassitude de vieux combattant qui l’ont tué. Il aimait dire qu’il n’était déjà plus de ce monde.
Il était fatigué de ce nous de violence, de haine, de rapine, d’injustice. Coulanges aimait le beau, dans une quête perpétuelle du vrai. Et tant de choses ici ne sont pas belles. Et tout ou presque est faux. Les promesses. Les engagements. Jusqu’aux notes des mauvais chanteurs.
Rappelons-le en ces temps où l’on aime priver les histoires individuelles et collectives de leur part de radicalisme. Jean, c’était dans son entrée dans l’âge adulte, un militant communiste. L’une de ses tâches, pour moitié consigne et pour moitié intérêt personnel, consistait à agir dans l’espace culturel. Il était partout. Animateur des Caracos Bleus avec, entre autres, Frantz Lofficial, il était proche de tout. Impliqué dans tout : le chant, la musique populaire, le théâtre, la littérature, les beaux-arts, riche de savoirs et d’intuitions. D’amitié aussi.
Quelle qualité humaine que d’avoir autant d’amis ! Plus exactement d’être l’ami sincère et disponible d’autant d’artistes, mais aussi de gens ne possédant rien d’extraordinaire à part le fait d’être vivants. On pouvait aller chez lui rire, mais aussi pleurer. Les mains vides ou les poches pleines de problèmes humains et de mauvais poèmes. Jean, c’était le bel humanisme qui voit en chacun quelque chose d’extraordinaire.
On peut être communiste ou l’avoir été sans être stalinien ni l’avoir été. Ce que Coulanges a enseigné à beaucoup de jeunes se croyant de gauche, c’était le refus de la médiocrité et du misérabilisme voulant réduire l’art à une suite de slogans. « Sois d’abord un grand artiste ». Ce n’était pas une pensée courante chez nombre de ses contemporains qui réduisaient toute quête esthétique à de l’esthétisme. À son retour d’exil, que de discussions chez lui ou ailleurs sur l’art et la révolution, l’art et la société, l’esthétique et le sens.
L’exil. Je me souviens d’un soir où nous fûmes plusieurs à pleurer. Jean-Claude Duvalier jouait à la « démocratisation ». Jean avait pris son billet retour, puis l’avion. Nous l’attendions pour lui faire une fête. Il est descendu de l’avion, a foulé le sol de l’aéroport, puis est remonté dans un autre avion. Refoulé. La dictature le savait dangereux. Peu de temps après, il remet ça. On ne change pas un pays du dehors. Cette fois, on le laisse entrer. Tout de suite il s’intègre dans la vie culturelle. Avec son frère Daniel, Hervé Denis, Rodrigue Montfleury et quelques autres (que les vivants me pardonnent de ne citer que les morts) il participe au montage poétique et musical du 1er août 1980 à la salle Sainte Trinité. La dictature avait formé un comité de censure sans l’autorisation duquel aucune pièce de théâtre ne pouvait être jouée. La ruse était de contourner. Un montage de textes et de chansons, ce n’est pas une pièce.
28 novembre 1980. La répression s’abat. Pour Jean, recherché par la police politique, ce sera le début de plusieurs mois de maquis, passant d’une cachette à une autre. Avant la reconnaissance par l’establishment. Les postes dans le domaine de la culture.
Son autre passion : l’enseignement. Le besoin, l’obsession de transmettre. Jamais sur le ton du maître ou du doctrinaire. Avec toujours le goût de l’humour et le choix de la conversation comme mode de communication.
Et puis le populaire. Comme chercheur, Coulanges, c’était le maître des hypothèses découlant de l’observation. L’un des plus grands lanceurs de pistes de recherche.
Comme artiste. Jean sortait, allait parfois très loin et ramenait des chansons, des coutumes, des pratiques symboliques des milieux populaires. Comme interprète aussi. En privé, gratuitement, comme un don fait à ses amis, il chantait les grandes chansons poétiques d’ici et d’ailleurs. Mais il chantait surtout les chansons populaires issues de l’imaginaire vaudou. En ne trahissant jamais leur côté sacré. Coulanges chantait le peuple respectueusement.
Il n’aura offert qu’un album. On peut interpréter cette parcimonie de différentes façons. J’y vois deux choses. Ce respect qui lui imposait de ne pas toucher aux choses du peuple avec facilité. Ce doute qui habite les personnes honnêtes.
Et aussi, une forme de modestie, un sens de l’éphémère, une humilité de passeur-passant lui interdisant de se projeter dans la postérité. Il était là, d’intelligence, de voix et de cœur. Il n’est plus là. Comme si le temps voulait nous imposer de faire sans lui. Erreur, camarade, pour tout ce que tu nous as donné, appris, tu restes avec nous. Et nous n’en avons pas fini d’écouter ta voix.
Par : Lyonel Trouillot
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