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« L’industrie textile n’existe pas en Haïti », selon Georges Sassine

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La sous-traitance textile est l’un des plus grands pourvoyeurs d’emplois du pays. Elle occupe le premier rang des exportations d’Haïti, et le troisième dans ses importations. Mais l’impact de ce secteur n’est pas à la hauteur des ambitions

Il est presque midi quand nous franchissons la barrière grande ouverte du parc industriel SONAPI. Les vigiles placés à l’entrée ne nous posent aucune question ; c’est un espace ouvert. Un espace très grand aussi. De part et d’autre de l’allée principale, des bâtiments, les uns plus grands que les autres s’érigent.

On se croirait en plein cœur d’une petite ville. Les allées sont asphaltées, larges et bien tracées ; elles rappellent un peu les rues de Port-au-Prince. L’ancien Port-au-Prince. Des centaines d’hommes et de femmes déambulent dans la cour. Ce sont des ouvriers qui s’empressent de profiter de leur pause. Certains mangent en toute hâte, d’autres s’assoient et se parlent. Tous nous regardent, comme si des journalistes n’étaient jamais venus ici avant. Quelqu’un lance, d’une voix amusée : « [Le président] Jovenel est surement là ».

C’est ici, non loin de l’aéroport international Toussaint Louverture, que se concentre une bonne partie du secteur textile haïtien. Des compagnies haïtiennes et étrangères, notamment sud-coréennes, emploient une grande quantité d’hommes et de femmes dans la fabrication de vêtements. Derrière des machines sophistiquées, alignées en rangées, les ouvriers assemblent du tissu ou mettent une dernière touche sur des T-shirts imprimés. Le produit final est exporté pour le compte de compagnies comme Nike, Walmart, Target, etc.

En 2017, les exportations d’Haïti dans le secteur textile s’élevaient à 996 millions de dollars. Le total de toutes les exportations du pays était de 1,12 milliard. Le textile occupe donc le premier rang des exportations et la tendance ne change pas.

Un secteur amoindri

Près de 33 usines emploient environ 60 000 personnes dans l’assemblage textile. Cela fait du secteur un grand pourvoyeur d’emplois.

Pourtant Georges Sassine, président de l’Association des industries d’Haïti, estime qu’il n’y a pas d’industrie textile dans le pays. « Nous n’avons que le dernier maillon de la chaîne, explique le patron de l’ADIH. Une industrie textile commence de la plantation de coton au vêtement produit. Il y a aussi un ensemble d’activités connexes comme la fabrication d’huile de coton. Mais nous ne faisons que recevoir le tissu en rouleau, afin de le travailler. Nous avons seulement une industrie de vêtements. »

Plusieurs raisons expliquent que la sous-traitance textile soit aussi moribonde. Il y a d’abord un manque d’espaces disponibles pour planter des hangars. Cela influe sur le prix du mètre carré qui est l’un des plus élevés de la région. Le manque d’électricité est aussi un autre défi. Malgré la loi Hope, qui permet à Haïti d’exporter ses produits sans taxes aux États-Unis, la sous-traitance textile n’exploite pas son potentiel, en création d’emplois notamment.

La faute à l’embargo

Dans le temps, explique Georges Sassine, le pays avait de vraies usines de textile. Le coton était planté dans la plaine des Gonaïves, et on utilisait l’huile de coton pour la nourriture. Selon le président de l’ADIH, l’embargo de 1995 a causé beaucoup de tort au secteur de la sous-traitance en général.

Haïti avait jadis une belle chaîne, dans l’industrie textile, selon les dires du président de Georges Sassine. « En même temps que les vêtements étaient produits, explique-t-il, il y avait d’autres usines qui produisaient des cintres, des sachets en plastique, des fermetures-éclairs, etc. On fabriquait également d’autres objets comme les balles de Baseball dont seul le cuir ne venait pas d’Haïti. L’embargo a tout bouleversé. »

Pas de valeur ajoutée

Si les exportations textiles frôlent le milliard de dollars, les importations pour le même secteur sont assez conséquentes. Toujours en 2017, plus de 500 millions de dollars ont été dépensés pour faire rentrer des vêtements de toutes sortes dans le pays. En scrutant les chiffres, on relève un paradoxe : 42 % des exportations du textile sont constituées de T-shirts, tandis que ces mêmes T-shirts représentent 24 % des importations. Les usines textiles produisent pour l’exportation, mais les mêmes vêtements reviennent dans le pays, revendus.

Pierre Marie Boisson est économiste. Pour lui, le textile n’apporte pas de réelle valeur ajoutée à l’économie. « Le textile est un moyen privilégié de donner du travail dans un pays pauvre, dit-il. Il faut plus d’emplois, pour absorber le chômage. Mais la valeur ajoutée du secteur dépend de beaucoup plus que de l’environnement général des affaires. »

Georges Sassine est d’avis que la valeur ajoutée du secteur est faible. « On ne fait que vendre la main-d’œuvre, regrette-t-il. Normalement, Haïti aurait déjà dû quitter le textile. Nous avons beaucoup régressé. Il y a quelques années, 187 000 personnes travaillaient dans la sous-traitance, et c’était notre 5e plus grande exportation. Maintenant, nous en avons 58 000. »

Une rampe de lancement

Selon Pierre Marie Boisson, la sous-traitance textile pourrait être un véritable moteur pour le développement du pays. « Le textile peut être au départ de la phase de croissance d’Haïti, dit-il. Il peut employer beaucoup de gens. La croissance vient de l’emploi des facteurs de production, et le premier facteur pour Haïti est sa main-d’œuvre. En 1960, la Corée du Sud avait le même PIB qu’Haïti. Ils ont utilisé le textile, et maintenant leur PIB est de 60 fois supérieur au nôtre. D’autres pays comme l’île Maurice ont aussi utilisé cette sous-traitance pour progresser. »

« Deuxièmement, en tant qu’exportation, le textile génère des devises, continue Pierre Marie Boisson. Plus d’exportations équivalent à plus de devises. Cela a un impact sur l’importation, car plus on exporte, plus on a la capacité d’importer. Comme le secteur importation de biens de consommation est un gros créateur d’emplois, en augmentant le volume des exportations, on augmente du même coup l’emploi dans les services. Sans compter que les devises qui rentrent dans le pays seront aussi dépensées dans l’économie. »

Georges Sassine affirme lui aussi que s’il existait une réelle industrie textile dans le pays, ce serait un grand pas vers le développement économique. « Le secteur peut vraiment être une rampe de lancement, dit-il. La République dominicaine s’est beaucoup appuyée sur le textile pour prendre son envol, et aujourd’hui, ils ont laissé le stade de simple couture de vêtements. »

L’épineuse question des salaires

Le salaire des ouvriers du textile est une question sensible. Des grèves et des manifestations sont régulièrement organisées par des syndicalistes. En octobre 2018, un arrêté présidentiel fixait à 500 gourdes le salaire minimum journalier pour le textile. Plus récemment, en mars 2018, les députés ont presque unanimement voté une nouvelle augmentation.

Dans la cour de la SONAPI, Steve et Renaud sont assis. Ils sont tous deux dans la vingtaine et ils travaillent dans une firme coréenne installée dans le parc, spécialisée dans la confection de T-shirts. Selon Steve, les conditions de travail ne sont pas satisfaisantes. « Je n’attends qu’une occasion pour partir d’ici, avoue-t-il. Je ne suis là que pour éviter d’être arrêté par la police lors des descentes dans mon quartier. Mais on va dire que c’est mieux que rien ».

Renaud l’écoute avec attention et de temps en temps approuve de la tête. Lui non plus ne voit son avenir dans le textile. « À l’usine où je travaille, on me paie exactement le salaire minimum de 500 gourdes, dit-il, amer. C’est à nous d’acheter notre nourriture. Dans les autres usines, si tu travailles un samedi, on te paie du même coup la journée du dimanche. Mais ces Coréens ne le font pas ».

Au sein de l’une des usines, assise sur une machine, une dame refuse de dire si son travail la paie assez pour prendre soin de sa famille, malgré l’anonymat qu’on lui offre.

Selon Georges Sassine, les ouvriers touchent beaucoup plus que ce que dit le salaire minimum. D’après lui, la question est mal abordée. « La loi est claire, dit-il. Chaque année, le Conseil supérieur des salaires doit se réunir, et décider des salaires. Mais ce n’est pas le montant d’argent qui est important, c’est sa valeur. Et cette valeur dépend de la solidité de l’économie. Mais ce serait mieux que l’État ne s’occupe pas de cela. C’est ma position personnelle. »

Il est souvent mentionné que la main-d’œuvre haïtienne est bon marché. Quand on parle de main-d’œuvre, on parle de salaire. Pierre Marie Boisson croit que la productivité est ce qui détermine le salaire. « Quand la productivité de l’employé est élevée, le patron produit davantage en termes de valeurs, explique-t-il. Les salaires peuvent alors être plus élevés. Mais le climat d’affaires a une grande influence aussi. »

Il suffirait que l’usine ait une rotation de deux ou trois horaires de travail par jour, pour que cette productivité augmente. Mais, regrette l’économiste, les conditions en matière d’infrastructures notamment ne sont pas réunies.

Taux de change, inflation et textile

Pour pallier les déficiences évidentes que laisse entrevoir la sous-traitance textile, et rendre le pays plus compétitif, Pierre Marie Boisson croit qu’il faut agir sur le taux de change. Selon l’économiste, on doit éviter que les salaires dans le secteur textile suivent l’inflation, qui depuis des années évolue à deux chiffres.

« Le taux de change est l’outil le plus populaire pour rendre compétitive une économie pauvre, explique-t-il. C’est une arme qui a été utilisée par beaucoup de pays qui ont commencé dans la sous-traitance comme la Chine. Si l’on déprécie la gourde légèrement plus que l’inflation, tout le secteur pourra créer plus d’emplois. En effet si la main d’œuvre augmente alors que le taux de change reste tel quel, c’est un problème. »

Dans un tel cas de figure, s’il y a dépréciation par rapport à l’inflation, le pouvoir d’achat des ouvriers diminue. Mais il y a plus d’emplois qui sont créés du même coup. Cela rend le textile plus compétitif, ce qui a la longue a une influence bénéfique sur les salaires pratiqués dans les usines.

Impact des troubles sociaux

La sous-traitance textile est une compétition internationale entre les pays pour attirer plus d’investissements et créer plus d’emplois. Mais l’année 2019 a été difficile en Haïti, pour cause de troubles sociopolitiques.

Selon Georges Sassine, les conséquences ne se feront sentir qu’à partir de l’année prochaine : « C’est en janvier que nous recevons les contrats avec les compagnies étrangères. Mais rien ne dit qu’ils ne se sont pas déjà tournés vers d’autres pays à cause de la situation. Nous sommes dans l’incertitude, il est probable que les contrats ne se renouvellent pas pour 2020. C’est inquiétant et ce serait une catastrophe. »

Photos: Ayibopost / Frantz Cinéus

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Jameson Francisque
Journaliste. Éditeur à AyiboPost. Juste un humain qui questionne ses origines, sa place, sa route et sa destination. Surtout sa destination.

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