Contrairement à Jean Dominique, très peu d’investigations se sont penchées sur la vie de Louissaint tué le même jour que le journaliste
Jean-Claude Louissaint, gardien de Radio Haïti Inter (RHI), est assassiné par balles aux côtés du célèbre journaliste haïtien Jean Dominique, le 3 avril 2000.

Photos d’identité de Jean-Claude Louissaint à la RHI. Source : Archives RHI
La carrière du journaliste de la RHI et son combat pour la démocratie sont bien documentés. Mais peu d’informations existent à propos de Louissaint.
Deux anciens journalistes de la RHI contactés par AyiboPost reviennent sur l’histoire méconnue de ce jeune homme assassiné à Port-au-Prince, seulement six mois après avoir quitté la ville des Cayes.

Façade de l’immeuble de la Radio Haïti Inter à Delmas 103. Source : Archives RHI

Trois journalistes dans le studio de la Radio Haïti Inter en 1995. Source : Archives RHI
« Timide et réservé » Louissaint était âgé d’une vingtaine d’années quand il a commencé à travailler comme gardien à Haïti Inter. L’immeuble de la radio, situé à Delmas 103, a été détruit lors du tremblement de terre du 12 janvier 2010.
« Il était quelqu’un de discret qui faisait simplement son travail », se souvient la journaliste Michèle Montas, veuve de Dominique lors d’une interview avec AyiboPost. Montas déclare n’avoir pas eu l’occasion, à l’époque, d’avoir de longues conversations avec Louissaint.
Selon la professionnelle, ancienne porte-parole aux Nations Unies, Louissaint était originaire des Cayes, plus précisément de la localité de Guillaume dans le sud du pays. Sa tante, Milana Felix est rentrée avec lui à Port-au-Prince au cours de l’année 1988 pour y chercher du travail. Sa mère et son jeune et unique frère, eux, étaient restés au village natal.
Son parcours à Port-au-Prince n’a pas commencé avec la Radio Haïti Inter.
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Louissaint a travaillé d’abord comme manœuvre sur un chantier avant d’être embauché par la RHI en octobre 1999. Lorsqu’il a été assassiné, il n’était en poste à la station que depuis six mois.
Le jeune Louissaint continuait ses études classiques de 7ᵉ année fondamentale au Collège Daniel Jeudi à Delmas 31.
Il habitait la Cité Militaire. « On ne lui connaissait pas d’amis », ajoute Pierre Emmanuel, présentateur du journal de six heures, ayant travaillé à la radio de 1986 jusqu’à sa fermeture en février 2003.
« Nous entretenions tous des relations de travail très agréables, mais chacun conservait sa part de mystère », explique Pierre à AyiboPost.
Ce mystère avait une fonction. « Fouiller dans la vie des autres aurait signifié avoir des suspicions. Nous étions une radio de combat : le reste importait peu. Et nous y prenions tous du plaisir, sans empiéter sur l’intimité de quiconque », selon Pierre.
Le double meurtre a été un choc pour les deux familles.
« C’était un lundi », se souvient Michèle Montas. « Je m’apprêtais à écouter les titres du journal Créole de six heures du matin de chez nous, quand l’émission a été coupée. J’ai téléphoné immédiatement et l’un des journalistes m’a dit « Michèle vini vit » sans me dire que Jean avait été tué. »
Jean partait toujours seul le matin pour arriver au journal dès six heures. Montas le rejoignait ordinairement plus tard pour préparer l’édition de sept heures. Le jour fatal, il est arrivé à l’intérieur de la station à six heures et l’assassin l’attendait déjà, relate Michèle Montas. « Le gardien avait ouvert la porte à l’assassin parce qu’il a dit qu’il voulait parler à Jean Dominique. »
Le journaliste a été abattu ainsi que le gardien Jean Claude Louissaint.
Le gardien avait ouvert la porte à l’assassin parce qu’il a dit qu’il voulait parler à Jean Dominique.
En arrivant sur les lieux, vers six heures quinze, Montas a découvert le corps sans vie de son époux gisant encore sur le sol. Jean-Claude Louissaint se trouvait près de l’entrée de la barrière, touché par deux balles”, explique Michèle Montas précisant que « Jean-Claude a été une victime collatérale de cet attentat visant Jean Dominique.»
Des observateurs questionnent la décision de Louissaint d’ouvrir la barrière d’entrée de la radio au tueur ce matin.
Pour le journaliste Assad Volcy, qui travaillait à la station à l’époque, Louissaint, nouvellement arrivé à Port-au-Prince, n’était peut-être pas pleinement conscient des risques liés au contexte.
Mais selon Montas, Dominique était très ouvert. “Il n’avait pas dans la tête” que quelqu’un pouvait l’assassiner de cette manière, précise la journaliste.
Des funérailles nationales ont été organisées en hommage aux deux hommes, au stade Sylvio Cator devant plus de 15 000 personnes. Selon Michèle Montas, la mère ainsi que le jeune frère de Louissaint étaient présents lors de la cérémonie.

Tableau de l’assassinat de Jean Dominique et Jean Claude Louissaint. Source : Archives RHI
« Nous avons eu de bons rapports avec la mère de Louissaint après l’assassinat de ce dernier. Mais après le tremblement de terre de 2010, nous avons perdu sa trace », poursuit Michèle Montas.
Le corps de Jean Dominique a été incinéré. « J’ai donné ses cendres à une organisation paysanne dans l’Artibonite qui les a répandues à Passe Canot, un affluent du fleuve de l’Artibonite », confie Montas.

Les cendres de Jean Dominique répandu dans le fleuve de l’Artibonite le 16 avril 2000. Source : Archives RHI
Pour Assad Volcy, la notoriété de Jean Dominique a en partie éclipsé la mort de Jean Claude Louissaint. « Pourtant, il est essentiel d’en parler, car ce double meurtre illustre à quel point l’impunité et l’injustice règnent dans notre pays ».
Dans ses éditoriaux, Jean Dominique abordait des dossiers brûlants, comme celui du laboratoire Pharval, qui produisait des médicaments toxiques, et celui de l’observation électorale à l’époque, se rappelle Michèle Montas.
« L’engagement de Jean Dominique avait signé son arrêt de mort, commente Pierre Emmanuel. Il dérangeait autant l’establishment politique qu’économique au fil de ces années. Et cet engagement n’avait fait que s’intensifier avec le temps, surtout dans les mois précédant son horrible assassinat. »
Entre 2000 et 2003, selon Michèle Montas, la Radio Haïti Inter comptait près d’une cinquantaine d’employés, dont des journalistes, une douzaine de correspondants régionaux, animateurs, metteurs en ondes, techniciens et gardiens.
Nous avons eu de bons rapports avec la mère de Louissaint après l’assassinat de ce dernier. Mais après le tremblement de terre de 2010, nous avons perdu sa trace
25 ans plus tard, la justice haïtienne peine à conclure ce dossier, comme beaucoup d’autres gardés encore dans les tiroirs.
Les familles des victimes, quant à elles, continuent de réclamer justice.
Plusieurs juges ont succédé dans le cadre de cette affaire.
Selon Michèle Montas, la première enquête judiciaire a duré trois ans. Les premières phases ont été marquées surtout par des événements sanglants, dont la disparition de cadavres de certains suspects incarcérés.
En mars 2003, une ordonnance a été présentée par le troisième juge d’instruction ayant repris le dossier. Le document de justice inculpait six individus dont trois ont été relâchés en février 2004 suite à une contestation légale de la décision. Les trois autres présumés coupables se sont évadés du Pénitencier National en février 2005.
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Michèle Montas, directrice de la salle des nouvelles au moment du double meutre, dit avoir échappé à une tentative d’assassinat dans sa propre résidence en décembre 2002. Maxime Séide, un de ses gardes du corps, a été tué dans l’incident.
Deux des principaux suspects arrêtés par la police au début de l’enquête ont trouvé la mort dans des circonstances jamais éclaircies.
En octobre 2000, Jean Wilner Lalane est mort lors d’une opération chirurgicale suspecte alors qu’il était sous surveillance policière. Son corps a par la suite disparu. Le deuxième suspect, Panel Renélus est mort lynché par des assaillants alors qu’il était maintenu en détention au sous-commissariat de Police de Léogâne.
En janvier 2014, le juge Ivickel Dabrésil, ancien juge à la Cour de cassation et chargé de mener l’instruction avait remis un rapport à la Cour d’Appel épinglant plusieurs personnes dont Annette Auguste dit Sò Anne, Gabriel Harold Sévère, Frantz Camille alias Franco Camille et l’ancienne sénatrice du parti Lavalas Mirlande Libérus Pavert, considérée comme auteur intellectuel du double meurtre.
Écrivaine, Michèle Montas dit avoir échappé à une tentative d’assassinat dans sa propre résidence en décembre 2002. Maxime Séide, un de ses gardes du corps, a été tué dans l’incident.
Onze ans après, il n’y a aucune avancée judiciaire.
La cour d’appel n’a toujours pas rendu son arrêt concernant l’instruction menée par le juge Ivickel Dabrésil dans cette affaire.
La juridiction devrait désigner une nouvelle composition de juges pour statuer sur le rapport du juge Dabrésil mais cela n’a toujours pas été fait.
En l’absence de cet arrêt, il reste incertain que le dossier puisse poursuivre son cours.
Contacté par Ayibopost, Pierre Richard Allonce, greffier en chef à la Cour de cassation, indique qu’un groupe de juges sera bientôt désigné pour examiner l’affaire. Il refuse toutefois de fournir de détails supplémentaires, précisant qu’il attend les instructions de sa hiérarchie.
« L’absence de justice dans les dossiers de Jean Dominique et Jean-Claude Louissaint illustre tragiquement l’impunité qui nourrit l’insécurité, la violence et l’anarchie dans notre pays », déplore Michèle Montas
« Nous avons décidé de ne pas commémorer publiquement ce 25ᵉ anniversaire, pourtant si important pour nous, par respect pour les millions d’Haïtiens qui luttent aujourd’hui pour leur droit à la vie et à une sécurité minimale », conclut Michèle Montas.
Par : Fenel Pélissier & Wethzer Piercin
Couverture | Tableau illustrant l’assassinat de Jean Dominique et Jean-Claude Louissaint. L’illustration de Jean Claude-Louissaint est mise en avant dans le cadran rond. (Source : Archives RHI) Collage : Florentz Charles pour AyiboPost – 03 avril 2025
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