AYIBOFANMFREE WRITING

Lettre à mon père fantôme

0

Cher père fantôme,

Contrairement à beaucoup d’autres, je t’ai connu. Je suis consciente des traits de caractères que nous avons en commun et je sais quels sont les traits de mon visage qui rappellent à ma mère son ancien bourreau. Je me rappelle encore des sourires forcés qui masquaient son visage pour nous cacher sa douleur. Je me rappelle de mon effroi quand tu tempêtais, criais, frappais pour finir par partir au milieu de la nuit laissant un silence pesant et des sanglots étouffés dans chaque coin de la maison. J’ai dû grandir avec toutes ces marques. La naïveté avait déserté mon monde avant même que je ne quitte le royaume enchanté du jardin d’enfants. Je savais que le mal existait et dans mes cauchemars, il prenait les formes de ton visage.

Puis, tu as fini par laisser la maison définitivement. Ton idéal était la débauche donc tu es parti. L’enfant que j’étais ne comprenait pas pourquoi elle se sentait si bien dans cette aggression. L’adolescente, qui grandissait ensuite, faisait tout pour attirer l’attention sur elle. Malgré tous ses efforts, ma mère n’a jamais pu complètement combler le vide que tu as laissé. Te voir quelques années après, alors que j’étais encore adolescente, te regarder vivre sans l’ombre d’un regret, m’a fait réaliser que mon géniteur est un monstre.

Je me suis attachée à des hommes plus âgés que moi à la recherche de cette affection paternelle qui me faisait cruellement défaut. J’ai fait des choix dangereux. J’ai souvent atteint le fond du désespoir. Tu m’as volé mon enfance: tes actes, ton ombre, ton absence ont miné mon adolescence. J’ai dû être l’oreille attentive de ma mère quand les problèmes l’ensevelissaient, je connaissais les moindres détails de notre situation financière avant même de connaitre les notions même du mot comptabilité. Je n’ai point connu l’insouciance qui reste l’une des principales et belles caractéristiques de l’enfance.

Contrairement à d’autres, je ne dirai pas que ta présence aurait positivement changé ma vie. Mais, je vais dire plutôt que si j’avais eu un père, un vrai, je n’aurais pas eu à livrer tous ces combats. Je ne serais pas aussi meurtrie, indécise, traumatisée et bloquée émotionnellement. J’aurais eu quelqu’un qui m’aurait aidé à me relever après mes chutes, pour me tenir la main et me guider. Oh oui, j’avais besoin d’être guidée par moment. Je n’aurais pas eu tous ces problèmes pour bâtir une relation amoureuse, pour faire confiance aux hommes. Si tu n’étais pas l’homme que tu es, je n’aurais pas eu cette phobie de devenir une débauchée comme toi, je ne serais pas cette jeune adulte complexée.

Ni ma famille, ni moi, n’avons choisi d’être ta victime. Je n’ai pas eu mon mot à dire, je n’ai eu qu’à subir ce que tu nous as infligé. Cependant, je comprends aussi que je suis libre de choisir de continuer de te laisser me ronger l’intérieur ou de foutre ton fantôme hors de ma vie. Je veux m’aimer assez pour me libérer de cette haine et te pardonner. Je veux accepter le fait que certaines souffrances à défaut de pouvoir être évitées m’aideront à avancer. Je ne pense pas que ce sera facile car la haine que je ressens envers toi risque de m’étouffer. Mais après 22 ans à souffrir de tes choix, je veux m’offrir une vie heureuse dépourvue de haine et de rancœur. Je veux enfin accepter que toute cette histoire est de ta faute et je veux enfin me convaincre que si toi tu n’as pas su m’aimer, il n’en sera pas de même pour tous les hommes que je rencontrerai.

Alors où que tu sois cher Père fantôme, sache que j’ai su tourner la page.

Ta fille qui méritait mieux que toi

 

Jean Wenshe

Commentaires

A quand la grève généralisée ?

Previous article

Pourquoi l’armée serait-elle un danger pour le peuple haïtien ?

Next article