ÉCONOMIE

L’État dépense 3,60 gourdes pour produire chaque pièce « d’une gourde »

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Cette petite pièce va disparaître. On vous explique pourquoi

Kenley Fortuné est chauffeur de tap tap et non collectionneur de pièces de monnaie.

« J’ai un paquet de plus de 200 pièces d’une gourde chez moi, se plaint l’homme qui assure le trajet Canapé-Vert/Centre-ville. Les passagers refusent de les recevoir et rares sont les pompes à essence qui les acceptent », témoigne-t-il.

L’ensemble des pièces ou monnaies métalliques telles les 5, 20, 50 centimes, une et cinq gourdes forment en économie ce qu’on appelle la monnaie divisionnaire. Ces devises sont utilisées dans les transactions de faibles montants. Selon les experts, la quasi-totalité de ces pièces de monnaie perd de leur valeur et tend à disparaitre dans l’économie haïtienne. La petite pièce d’une gourde, qui a résisté depuis des années, connait présentement des difficultés.

Les vendeurs des marchés informels ne veulent pas entendre parler de la petite pièce d’une gourde. Pour ne pas en recevoir, ils ajustent le prix de la plupart des produits.

« Le prix réel d’un paquet de poudre maggi est de sept gourdes, mais on le revend à dix gourdes, déclare Idamène François, vendeuse d’épices au marché Salomon de Port-au-Prince. Conscient du subterfuge, la plupart des clients préfèrent en acheter deux, au prix de quinze gourdes ».

Selon des économistes, le refus de la monnaie d’une gourde se confine au secteur informel. Les banques commerciales et la plupart des supermarchés l’acceptent sans difficulté.

En vrai, ces espèces ne représentent pas grand-chose pour les gens du secteur informel. C’est ce que croit l’économiste Fritz Gérald Chéry. Le docteur en sciences économiques évoque un problème à deux niveaux : technique et mentale, pour expliquer la décadence de cette pièce de monnaie.

Lire aussi: Pourquoi la gourde perd-elle autant de valeur ces temps-ci ?

« Tout d’abord, il s’agit d’un problème technique puisqu’avoir beaucoup de gourdes en sa possession n’est pas facile à manipuler », dit l’expert qui a sorti cette année un ouvrage intitulé : « La reconstruction de la gourde ».

« La pièce d’une gourde devient difficile à transporter alors que la monnaie devrait être très légère, dit Chéry. Ensuite, il existe un problème de mentalité dans cette réalité parce que cette pièce n’a presque pas de valeur pour un citoyen haïtien. C’est pourquoi l’Haïtien ne se fait pas de souci quand il perd une gourde », fait savoir l’économiste.

Dans certaines économies étrangères, les pièces de monnaie ont toutes leur importance. « Une pièce de monnaie d’un centime représente beaucoup aux yeux d’un étranger en raison de son utilité dans son économie, précise Chéry. En cas d’achat, par exemple, d’un produit au prix de 9,99 euros dans un billet de 10 euros, le supermarché remettra sans casse-tête la monnaie d’un centime au client. »

Techniquement, toute monnaie légale doit pouvoir servir dans les transactions dans le pays. Cependant, observe Chéry, les usagers ne peuvent porter leurs doléances « nulle part en cas de non-acceptation de la monnaie. »

La disparition lente et progressive de la gourde dans l’informel est la conséquence de l’inflation dans l’économie. « Les prix sont tellement importants et à la hausse que ces petites monnaies donnent l’impression qu’elles ne peuvent rien acheter. C’est pourquoi les commerçants ont tendance à ajuster le prix des produits pour ne plus les recevoir. »

Cet ajustement touche aussi le tarif des différents circuits de transports en commun sur le territoire national.

En octobre 2020, le ministère des Affaires sociales et du Travail (MAST) avait informé via un communiqué le tarif fixé pour les différents trajets. Le document en question mentionne dix-neuf gourdes pour Port-au-Prince/Pétion-Ville. Les chauffeurs exigent cependant vingt gourdes. Récemment, face à la crise de la distribution des produits pétroliers en Haïti, les chauffeurs ont unilatéralement fixé ce trajet à 25 gourdes.

AyiboPost a vainement tenté de rentrer en contact avec le Service de la monnaie à la BRH pour savoir la quantité de pièces de monnaie en circulation dans l’économie.

Quoi qu’il en soit, la mise à l’écart de ces pièces n’est pas une bonne nouvelle pour la BRH, selon l’économiste Énomy Germain. « Le rôle fondamental des petites monnaies dans une économie consiste à faciliter les transactions. La BRH les produit afin de rendre la monnaie accessible bien que leur coût de production soit déficitaire pour l’institution », dit Germain.

Selon un document de la BRH consulté par l’expert, le coût de fabrication de la pièce de monnaie de valeur d’une gourde est de 3,60 gourdes alors que le coût de production d’un billet de 500 gourdes est de 5,40 gourdes.

Le seul avantage que tire la BRH de la production de la gourde c’est qu’il facilite les transactions dans l’économie. « La BRH a pour rôle de contrôler les moyens de paiement, dit Germain. Pour ce faire, il faut faciliter les paiements. Si la BRH dépense autant pour la fabrication de cette pièce alors que les gens ne l’utilisent pas, c’est un problème fondamental », précise l’économiste.

La plupart des pièces de monnaie couramment appelées « adoken » se trouvent en état de dégradation avancée et ne sont plus acceptées, même dans une partie de l’économie formelle.

De nombreuses pièces de monnaie abîmées ainsi que des billets sales et déchirés sont aussi en circulation. Ce qui demande des dépenses supplémentaires pour les remplacer, alors que les caisses ne sont guère pleines.

Les photos sont de: Carvens Adelson / AyiboPost

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Emmanuel Moïse Yves
Journaliste à AyiboPost. Communicateur social. Je suis un passionnné de l'histoire, plus particulièrement celle d'Haïti. Ma plume reste à votre disposition puisque je pratique le journalisme pour le rendre utile à la communauté.

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