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L’épidémie de fausses informations sur le Coronavirus représente un danger pour Haïti

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En surfant sur Internet hier matin, un tweet m’a interloqué : un professeur de l’Université d’État d’Haïti à Limonade « qui s’est mis en quarantaine a failli perdre la vie quand des gens armés de machettes voulaient intercepter l’ambulance dans laquelle il se trouvait »

Ce triste incident qui n’est pas le seul depuis l’annonce de la pandémie doit interpeller toute la société sur les conséquences de la mésinformation sur sa propre sécurité.

Le 11 mars dernier, des riverains de la commune de Tabarre ont manifesté devant un hôtel où les autorités sanitaires avaient conduit des passagers d’un bus en provenance de la République dominicaine, pour les mettre en quarantaine. Ils ont momentanément bloqué la route d’accès à l’hôtel. Ni le professeur ni les passagers mis en quarantaine n’ont le coronavirus. Même un cas identifié ne justifierait de tels agissements.

J’ai le sentiment que de tels incidents pourront se multiplier et faire des victimes si on ne s’attèle pas davantage à éduquer notre population.

En tout temps, davantage en temps de crise, la désinformation et les infox sont aussi dangereuses que les virus. Elles peuvent impacter non seulement leurs récepteurs, mais toute une communauté, une ville, une nation. De plus, une population mal informée est une menace pour elle-même.

Alors que la pandémie arrive lentement mais sûrement sur Haïti, il est impératif que les médias, les autorités et les habitants du pays conjuguent leurs efforts pour empêcher la paranoïa collective et tenir le public informé, spécialement ceux qui sont les moins éduqués aux médias. Les mesures de prévention doivent nécessairement passer par des canaux de transmission d’informations fiables dans toutes les villes et campagnes.

De la responsabilité de l’État

 L’administration est dans son bon droit quand elle interdit les vols en provenance de pays sévèrement touchés par la pandémie, annonce la fermeture de la frontière avec la République dominicaine, et prohibe les rassemblements de masse.

Mais, concomitamment, un combat encore plus important reste celui d’informer les employés de l’État et la population. Une expérience récente dans un bureau de l’administration publique m’a laissé quand même pantois face à l’absence d’un plan de communication de crise efficace.

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Au beau milieu de ma pause de confinement recommandé par mon travail, je suis allé payer mon bordereau à l’Électricité d’Haïti. À mon grand étonnement, depuis l’entrée il y a un grand seau d’eau pour se laver les mains. En prenant les escaliers, l’agent de sécurité m’asperge un désinfectant dans la main. Je me suis dit, « ah, c’est bien ! ».

Mais arrivé à l’étage, je tombe sur deux employés de l’EDH en train de placarder une affiche soi-disant signée par le Fonds des Nations unies pour l’enfance (Unicef) avec des messages de prévention. Cette affiche, je l’avais déjà vue circuler sur WhatsApp. Je savais que l’Unicef ne publierait jamais une affiche aussi bancale. De fait, l’Unicef a même sorti un démenti formel sur son site quelques jours après.

J’attire l’attention d’une des employés pour lui dire que cette affiche contient de mauvaises informations. Niet. Elle me dit qu’elle n’est pas responsable. J’ai répété que l’affiche a des informations erronées devant les caissières. Elles font la sourde oreille. Deux clientes de l’EDH sont venues lire l’affiche au même moment pour lancer quelques secondes plus tard le « tchuipe » typique que vous connaissez. Je ne sais pas si elles minimisaient l’affiche ou le Covid-19.

Cette expérience m’a tout de go frappé et m’a fait penser à notre vulnérabilité. Elle m’a aussi fait remarquer que les bureaux publics ne disposent pas d’une plateforme commune, d’un point focal pour se renseigner en situation de crise. Et même lorsque certains employés font des efforts, ils peuvent, malgré eux, diffuser des infox.

Je me demande si l’administration publique a déjà envoyé à tous les fonctionnaires des instructions sur les informations à communiquer aux contribuables. A-t-elle une plateforme unique pour les communications ? A-t-elle une base de données avec les adresses électroniques des employés, ou juste les directeurs ? Y a-t-il déjà des affiches du ministère de la Santé publique et de la population (MSPP) de concert avec le Ministère de la Communication distribuées dans les bureaux publics ? Les employés de bonne volonté doivent-ils trouver seuls les informations à transmettre à leurs collègues et au public ?

Quels messages communs les bureaux, les mairies, les Casecs, les Asecs, les organisations autonomes doivent communiquer à leur public respectif ? Les cellules de communication des organisations autonomes disposent-elles d’un schéma global de communication de crise élaboré par le ministère de la Communication ? D’ailleurs, y a-t-il un plan de communication de crise ? Parce que nous y sommes presque. Si un plan pareil n’est pas déjà en branle, à quoi sert le ministère de la Communication ? Certainement pas pour donner uniquement des conférences de presse !

L’épidémie de choléra a fait environ 10 000 morts dans le pays. 10 000 citoyens contaminés par une bactérie que les forces onusiennes ont introduite sur le territoire. Il faut tirer des leçons de notre gestion catastrophique de l’épidémie de choléra pour que les mêmes erreurs ne se répètent pas.

Dans ce plan de communication de crise, Twitter, Facebook et Instagram à eux seuls ne suffisent pas. Les conférences de presse ne suffisent pas. La radio (FM/AM) et la télévision doivent être des canaux de diffusion privilégiés. Les médias sociaux prendront le relai. Mais les outils de communication doivent toucher le territoire national, pas seulement la République de Port-au-Prince.

De la responsabilité des médias

Les médias sont en première ligne lorsqu’il s’agit de lutter contre la désinformation, et les infox. À la fois parce que des médias en ligne pullulent et ne font pas un traitement sérieux des informations, et parce que le premier réflexe pour lutter contre les mauvaises informations, c’est de vérifier une source dans un média reconnu. Les médias doivent modifier leur programmation pendant cette période de crise mondiale.

Comment faire comprendre aux habitants qui veulent prendre d’assaut des ambulances, des lieux de quarantaine qu’ils vont se mettre eux-mêmes en danger s’il s’avérait que leurs occupants étaient effectivement contaminés ? Comment éviter la paranoïa collective pour respecter le droit à la vie ? Un reportage une fois, deux fois ne suffira pas.

Donner la nouvelle seulement ne suffit pas. C’est un effort d’éducation à partir de leur vécu qu’il faut promouvoir. Il faut la consistance, la répétition et une diversité d’angles de traitement pour que les gens comprennent qu’ils ne doivent pas se mettre en danger ni s’en prendre à la vie et à la santé des individus même lorsqu’ils seraient contaminés. C’est une lourde responsabilité et un long chemin à parcourir, mais il faut commencer.

L’Association nationale des médias haïtiens (ANMH) et l’Association des médias indépendants (AMIH) ont effectivement annoncé leur disposition à aider le gouvernement dans sa lutte. C’est une perche tendue certes, mais il faut un effort commun entre les médias eux-mêmes parce que la menace est nationale. Cela me rappelle l’expérience d’Enfòmasyon Nou Dwe Konnen dont le succès dépendait non seulement du traitement de l’information, mais du nombre de médias qui diffusaient et rediffusaient les programmes.

Dans son traitement de l’information, dans sa campagne de communication, les médias et l’État peuvent partir du vécu haïtien pour sensibiliser davantage. L’on se rappelle l’entêtement des familles qui ne comprenaient pas le choléra au début de l’épidémie. Des individus ont lavé les corps de leurs défunts et se sont contaminés eux-mêmes. D’autres ont attaqué des houngans accusés de transmettre la maladie.

Dans mon premier article sur la désinformation et les infox, j’ai appelé les médias traditionnels à jouer leur partition dans l’éducation du grand public. L’éducation aux médias et à l’information se révèle une nécessité. Ce n’est pas l’affaire d’une émission, mais bien un programme de longue durée.

De la responsabilité citoyenne

Dans la diffusion des fausses informations, l’on ne peut pas dédouaner ceux qui les font circuler. Si les concepteurs sont à déplorer, les diffuseurs qui ne prennent pas le temps de vérifier une information sont aussi responsables, même s’ils peuvent se tromper de bonne foi. Car ce sont eux au final qui vont mettre en danger la vie de dizaines, voire des centaines de personnes. Surtout lorsqu’il s’agit d’une crise sanitaire.

Prenons le cas du message vu dans un bureau de l’EDH. Sans même aller dans le contenu du texte, l’on peut se rendre compte que n’importe qui peut écrire Unicef sur un papier, prendre le logo de l’Institution sur Internet et l’attribuer à l’agence onusienne pour « faire valider » son message. La personne qui n’est pas vigilante pensera puisque c’est « signé Unicef », c’est forcément vrai. Mais, dans les relations publiques, jamais l’on ne verra un communiqué d’une institution sans les en-têtes ni un numéro de contact. De plus, connaissant la renommée d’une institution, il faut vérifier la présence de l’information sur son site web. Cela peut paraitre chronophage, mais il ne s’agit nullement de perdre son temps, il s’agit d’être res-pon-sable, d’être vigilant et clairvoyant.

Il ne faut pas devenir des robots. Comme souligné dans l’article mentionné plus haut, les réseaux sociaux numériques de contact (Facebook, Twitter, Linkedin, WhatsApp) ou de contenus (Instagram, Pinterest, YouTube, Twitter, etc.) jouent à la fois un rôle de médias et d’outils aux médias, à la différence que, contrairement aux médias traditionnels (journaux, radios, télévisions), où l’on peut identifier les diffamateurs, sur les réseaux sociaux ces derniers peuvent se cacher derrière leurs pseudonymes pour débiter leurs contre-vérités, ou par effet de réseau n’importe quelle sottise peut devenir virale en une minute.

Les initiatives citoyennes sont certainement bienvenues, mais il faut bien s’assurer de la qualité des informations à communiquer aux communautés. Car dans ce monde globalisé, personne ne souhaite être lynché par une foule mal informée. Les artistes, les comédiens, les personnalités publiques peuvent se lancer dans la campagne de prévention. Une petite vidéo de Papa Pyè dans Lavi nan bouk la montrant le comédien qui refuse une poignée de main à Bòs Masèl après que ce dernier a éternué dans sa main est un exemple de l’engagement citoyen par le théâtre, mais aussi d’une information méritant d’être partagée sans modération.

Les défis que pose cette pandémie sont globaux. Il ne s’agit pas d’acculer les autorités, les médias et les citoyens, mais il faut qu’on se le rappelle : nous n’avons pas la capacité monétaire ni logistique, encore moins sanitaire pour répliquer les mesures adoptées par les Sud-Coréens, les Taïwanais ou les Chinois. C’est pourquoi la prévention est notre meilleure planche de salut. Mais en informant les autres, veillons à ce qu’on ait les bonnes infos, et faisons tout pour que nos concitoyens ne mettent pas la vie des gens en danger parce qu’ils sont mal informés.

Yvens Rumbold

Photo couverture: La température d’un passager est prise à l’arrivée à l’aéroport international Murtala Muhammed au Nigéria qui est le premier pays subsaharien à signaler un cas de COVID-19. BENSON IBEABUCHI / AFP VIA GETTY IMAGES

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Yvens Rumbold
Contributeur Ayibopost

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