CULTURE

L’écrivain haïtien Louis-Philippe Dalembert attaque le racisme systémique aux Etats-Unis dans son dernier roman

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Louis-Philippe Dalembert revient, après « Mur Méditerranée » et le drame migratoire, avec « Milwaukee Blues », basé sur le meurtre de George Floyd. Une étude au scalpel des ressorts racistes présents aux États-Unis

« Ce pays ne fait pas de cadeaux, encore moins aux Noirs. Il faut bosser et filer droit. »

Malheur aux vaincus, malheur à celles et ceux qui ne perpétuent pas aux yeux du monde – et du reste du pays – le grand rêve américain (ou ne paraissent pas dignes de simplement le tenter).

En vrai, le package all-included « démocratie accueillante-terre d’immigration-main sur le cœur-entamez l’hymne national-agitez le drapeau les yeux humides » a perdu en crédibilité depuis un bon moment déjà. Avant même le mandat du brutal Républicain au teint orange qui éructait, avec son élégance coutumière, « shithole countries ! » à propos de pays voisins dont la superpuissance ultra-libérale s’est pourtant évertuée, avec une volonté impériale pérenne, à contrôler fermement la respiration depuis des décennies.

« We can’t breathe ! »

Les migrants haïtiens, noirs, refoulés près du Rio Grande à coups de lassos et de sabots énervés tels des chiens errants indélicats ou des esclaves repoussés par les propriétaires terriens tout-puissants peuvent en témoigner.

Une démission théâtrale plus tard (sincère ou réfléchie, partie de billard à trois bandes habituelle) et quelques larmes officielles contrites en sus (satanés journalistes, toujours à filmer là où il ne faut pas), et la discussion de se recentrer vite vite sur ce mythique grand rêve que le nouveau Président entend remettre sur les rails (sorry pour cet « épisode » malheureux, contrariant en terme de communication) plutôt que sur les causes qui poussent femmes, hommes et enfants à bout de souffle et d’espoirs à fuir leur pays. Causes sur lesquelles le grand Oncle Sam et son satané grand domaine réservé ont pourtant quelque poids.

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Les robes griffées progressistes de tournoyer, légères, au Met Gala, le nouveau militantisme US de s’interroger gravement sur la nouvelle définition inclusive à donner à « femme » (‘être humain.e porteur.se d’un.e vagin.e’ pour le Lancet) ou à l’utilité d’un hymne national noir, distinct (pourquoi pas ensuite un LGBTQ, un latino, etc, folie séparatiste déclinable à l’infini) tandis que les avions étoilés de s’activer à ramener fissa sur Port-au-Prince ou Cap-Haïtien (quatre par jour), sans fanfare ni trompettes, tous les rêveurs inopportuns qui pourraient bien, à leur tour et avec raison, murmurer douloureusement : « We can’t breathe ! »

« Milwaukee Blues » ne traite pas directement de frontières physiques traversées ni d’Haïti (même si le récit d’un bateau détourné par des pirates haïtiens à Jérémie pour mettre cap sur la Floride et de nombreuses références – Jacques Roumain, Raoul Peck, René Depestre – y trouvent place), la digression première peut donc sembler de taille mais, il faudrait être aveugle pour ne point voir les similitudes entre le racisme systémique au sein de la police américaine (et par ricochet les psychoses raciales qui irriguent le pays) et les choix géopolitiques sans pitié de l’ancien « gendarme du monde ». La force brute – ivresse de la puissance – qui refuse d’analyser son logiciel, d’ébranler ses convictions, ses chimères. Sa vision d’elle-même. Qui mise sur l’oubli pour ne point se laisser ralentir par de dérangeantes remises en cause.

C’est bien l’un des secrets de ce nouveau roman à la colère froide, intimiste et musical autant que férocement politique, du poète et écrivain haïtien : ouvrir de multiples portes à partir de ce que certains ont tenté de réduire à un malheureux fait divers : le meurtre de George Floyd en 2020 à Minneapolis. Louis-Philippe Dalembert balaie l’argument en ajoutant à l’histoire à peine modifiée de l’ancien sportif devenu symbole les ombres d’Emmett Till, enfant de 14 ans lynché dans le Sud en 1955 et dont les assassins furent acquittés (en donnant ce prénom à son personnage principal), d’Eric Garner, vendeur de cigarettes à la sauvette étouffé par la police à New-York en 2014 (surpoids similaire de son anti-héros durant l’enfance) dont les ultimes mots furent également : « I can’t breathe ! »

« Asphyxié, comme on trucide un goret, sous l’œil impassible de ses acolytes, plus occupés à tenir la colère latente des badauds à distance. »

Victimes parmi tant d’autres d’un « fait divers » bien trop répétitif pour en demeurer un.

« Le reste du temps, lorsque Emmett était à la maison, il n’avait plus la même lumière en lui. Il était éteint. Comme à son retour dans le quartier, après avoir échoué à être recruté en NFL et galéré des années durant avant de revenir au point de départ. Je n’ai pas connu ce moment, Authie et Stoke m’ont raconté. Il paraît que c’était pareil. Il y avait quelque chose de cassé en lui. Il pouvait rester toute une partie de la nuit à te raconter comment il faisait soulever les stades pendant les matches du championnat universitaire. Que, s’il n’avait pas eu cette vilaine blessure, c’est sûr, aujourd’hui, il aurait eu mieux à nous offrir, aux enfants et à moi. »

Son ex-femme raconte le défunt Emmett. Sa tentative de rester droit après son échec à intégrer une équipe professionnelle de la Draft. Elle l’a quitté pour un autre, lui laissant une enfant à charge (trois en tout), le marquant encore davantage du sceau de l’échec. De l’abandon, de l’insécurité intérieure, lui le gosse vieilli de Franklin Heights (ghetto majoritairement noir de Milwaukee, Wisconsin) issu d’une famille monoparentale (« et te voilà, à l’âge où tu sors tout juste de l’enfance, où tu rêves encore de prince charmant, à devoir changer la poupée de celluloïd contre une poupée de chair et de sang, à langer un petit être qui n’avait point demandé à débarquer dans cette vallée de larmes ») devenu espoir de l’équipe universitaire de foot rêvant de ligue professionnelle (rêve anéanti par des blessures successives : retour à la case départ, retour au ghetto Franklin Heights).

Elle se livre, l’ex-femme, comme le feront son ancienne institutrice, son ancien coach (« ce soir-là, j’ai vu des larmes rouler sur les joues de ce gaillard qui en avait bavé pourtant dans les rues autrement plus chaudes de Franklin Heights. Un simple poème avait mis à nu la sensibilité enfouie sous la carapace »), son ancienne fiancée blanche (« c’est peut-être ça, la force délétère du système : t’empêcher de vivre ta vie comme tu l’entends, avec qui tu l’entends; mais il le fait de façon telle que cela paraisse un choix de ta part »), sa mère, ses meilleurs amis qui ont su ou pas éviter le piège de la délinquance, et même l’épicier pakistanais qui a composé le fatidique 911 après avoir repéré le faux billet de 20 dollars tendu par Emmett.

Via ce kaléidoscope d’impressions et de souvenirs, le portrait intime d’un homme noir américain quelconque né du mauvais côté du miroir (aux alouettes), sorti de l’anonymat non par ses succès dans le stade, par l’extraction triomphale de la pauvreté grâce à ses talents sportifs et sa rage, mais par une mort révoltante causée par les préjugés racistes de représentants supposés de l’ordre.

« “Comment diable on s’y prend quand le mec se met à gesticuler et qu’il pèse une tonne, comme la plupart de ces gens, qui n’ont aucune hygiène de vie et passent leur temps à s’empiffrer de poulet frit et de patates douces ?” Certains d’entre eux, qu’on avait intégrés en masse dans les rangs de la police depuis les émeutes qui avaient suivi l’affaire Rodney King afin de calmer leur communauté, eh bien, ils étaient incapables de marcher trois cent mètres à pas soutenus sans se retrouver à bout de souffle. »

À la logorrhée raciste du policier ayant provoqué l’arrêt cardio-pulmonaire d’Emmett en maintenant de longues minutes son genou sur sa nuque malgré les alertes, Louis-Philippe Dalembert oppose la trajectoire de l’enfant, du sportif, de l’homme, s’éloignant même de la sinistre phrase devenue mondialement célèbre, des mouvements nés ou amplifiés par le drame (Black Lives Matter,…), pour éviter toute récupération et mieux se concentrer sur l’incroyable gâchis humain et les mécanismes qui y ont mené, propres aux États-Unis de par leur addition (ségrégation invisible, poids du passé esclavagiste et ségrégationniste, cercles vicieux du déterminisme social et racial, obsession de la pensée communautaire).

« Le jeune Milwaukéen insistait souvent sur les racines historiques du problème aux États-Unis, et la fin assez récente, officielle du moins, de la ségrégation avait laissé des blessures qui mettraient du temps à cicatriser.

  “Un paramètre dont il faut tenir compte, plaidait-il avec véhémence. C’est ce qui explique la racialisation à outrance de notre société, difficilement compréhensible parfois, vue de l’extérieur. Tout ça ne s’efface pas du jour au lendemain. »

Si « Milwaukee Blues » (nom d’une chanson de country du début du XXème siècle relatant le blues d’un voyageur rêvant de revenir dans son Milwaukee natal) parvient à mêler l’intime à l’analyse globale d’une Amérique à plusieurs vitesses, à plusieurs histoires, c’est en partie grâce aux nombreuses références musicales (jazz, reggae, gospel,…), littéraires et cinématographiques (‘I’m not your negro’, ‘Twelve years a slave’,…) qui évoquent (invoquent) par leur seule mention les grandes périodes de combat contre l’esclavage, la ségrégation, pour les Droits Civiques, contre la crasse mentale raciste et excluante, si tenace, ravivée ou révélée par le mandat précédent.

La force brute – ivresse de la puissance – qui refuse d’analyser son logiciel, d’ébranler ses convictions, ses chimères.

Amplitude ainsi d’un récit humaniste qui élève le lecteur au-dessus des diverses réactions identitaires épidermiques (bien souvent aveugles sur les potentiels retours de flamme destructeurs de la radicalité), voix d’un écrivain – ancien enseignant dans cette cité – qui ne connaît que trop les chemins contradictoires et ambigus de l’âme humaine (son œuvre entière leur est consacrée) et la nécessité de la mise en perspective pour re-situer l’essentiel, repérer le commun au lieu des différences, les bonnes volontés qui souhaitent convaincre ou apprendre après les légitimes colères et révoltes. À la place des passions durables qui ne rêvent que de feu permanent, d’oppositions éternelles basées sur un essentialisme geôlier. Et ce pour tenter de retrouver le fil, le lien distendu susceptible de mener à de nouveaux drames s’il venait à se perdre un jour définitivement. Réunir LES histoires dans une même conscience nationale, alors un jour aussi indifférente à la couleur des peaux qu’à celle des yeux (pour paraphraser Bob Marley).

« Vous avez senti que vous ne serez pas bien si vos voisins ne le sont pas. Que vous ne serez pas en sécurité si vos frères et vos sœurs ne le sont pas. S’ils sont traqués jour et nuit, humiliés, matraqués, exécutés comme des bêtes sauvages au tournant de la rue. Ce faisant, vous admettez qu’il n’y a qu’une seule et unique communauté. Et elle est humaine. C’est ce que je disais aux filles en prison, quand elles s’écharpaient sur la base d’une identité factice inventée par les dominants de ce monde, alors qu’elles étaient derrière les mêmes barreaux, dans les mêmes cellules miteuses. Victimes du même rejet de la société qui les avait oubliées là comme le rebut de l’humanité. Vous avez réagi en tant qu’êtres humains. Et cela vous honore. Au nom de cette grande communauté humaine, la seule que j’accepte et que je reconnaisse, je dis merci. Peu importe qui vous êtes, d’où vous venez. »

Si la révérende Ma Robinson, Bible en main, fait figure de sage combattive mais unificatrice dans le roman, Louis-Philippe Dalembert utilise lui sa plume pour porter ce même message, cet appel à la clairvoyance, à la fierté informée, à la colère et le dégoût transformés en force, judo intellectuel pour ne se laisser duper par aucun discours immédiat, résigné ou pyromane, faible ou diviseur quand l’unité, l’union éclairée qui donne l’assurance ne peut qu’être l’unique réponse commune pour asphyxier le racisme.

« Milwaukee Blues », de Louis-Philippe Dalembert, ed. Sabine Wespieser –

Photo de couverture: Louis Philippe Dalembert, AFP

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Frédéric L’Helgoualch
Frédéric L’Helgoualch vit à Paris. Il écrit des critiques littéraires et a découvert la riche histoire et la foisonnante littérature d’Haïti à partir d’un livre de Makenzy Orcel, ‘Maître Minuit’. Depuis il tire le fil sans fin des œuvres haïtiennes. Il a publié un recueil de nouvelles, ‘Deci-Delà, puisque rien ne se passe comme prévu’ et un ebook érotique photos-textes, ‘Pierre Guerot & I’ avec Pierre Guerot.

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