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Leaders du web, mirage du véritable leadership

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Il existe une nouvelle variante du leadership de façade boostée par l’utilisation des nouvelles technologies de communication: c’est le « e-leadership ». Sans ancrage réel, les « e-leaders » ne disposent que d’une excellente capacité de s’afficher en permanence aux yeux du monde.

Avant 2010, la solution miracle pour les jeunes passait par la connaissance de rédaction de projets. Çà et là, on enseignait de manière articulée comment rédiger un projet qui permettrait de s’assurer un revenu à partir d’un projet financé par une Organisation Non Gouvernementale. Le séisme prouva qu’il n’en était rien puisque les chiffres démontrèrent par la suite que l’argent est reparti chez ceux qui en avaient donné. Et ceux qui avaient l’avantage pécuniaire, avaient aussi l’avantage de la rédaction et de l’implémentation de leurs propres projets.

Le cap fut donc désormais mis sur l’emploi. Il fallait passer par la création d’entreprises à travers une nouvelle génération d’entrepreneurs. A la rédaction de projets, se sont substitués les plans d’affaires et les études de marché. Sur les flyers, on affichait le profil de l’entrepreneur-type en veste slim fit, belle chemise avec boutons de manchettes dorées et surtout le fameux attaché-case en main. Les femmes portaient un beau tailleur conçu sur mesure et un joli sac à main qui témoignait la femme d’affaires modèle. Pour les pauvres Haïtiens, le modèle-type d’entrepreneur bien sapé qu’on vendait dans les rêves, rimait bien avec l’image des gens riches de Wall Street.

Un peu partout, on organisait séminaires et conférences pour cette nouvelle génération d’entrepreneurs. L’angélisme des millions porta une foule de jeunes à adopter un ouvrage idyllique comme livre de chevet : Le Secret. On les fit croire que n’importe qui pouvait être n’importe quoi. Il n’y avait que la volonté comme limite, puisque Bill Gates, Steeve Jobs et Marc Zuckerberg entre autres, l’ont déjà fait.

Cet  élan  vers les millions rapides a davantage affaibli la mince couche de rationalité qui vivotait dans ces esprits initialement déformés par un système éducatif bidon. On ne questionne plus la société inégalitaire, sans véritable accès au crédit et l’environnement des affaires favorable uniquement aux tenants du système en place. Et comme d’habitude, cet esprit entrepreneurial  s’est vu renforcé à coup de pouce international. Dans certaines universités et institutions publiques, on enchainait les formations financées à coups de dollars provenant de bailleurs étrangers.

Certains gourous installent leurs sectes qui font croire que, à partir de rien, on peut faire pousser des entreprises de la taille de Microsoft, de Google ou de General Motors. L’idéologie de la magie entrepreneuriale laissait croire qu’en un tour de passe-passe idéel, les millions pleuvraient et tout serait rose comme dans les contes de fées.

Virage vers le leadership virtuel

Sans faire le bilan de toutes ces énergies dépensées en vain, cette même génération est en train de développer une nouvelle tendance : le leadership électronique ou e-leadership. Disons d’entrée de jeu que cette affaire de leadership est une espèce de fourre-tout. Il s’agit d’une sorte de composite mélangeant politique, business, social et humanitaire. On n’est spécialiste en rien, mais leader tout simplement. Comme pour les entrepreneurs, il s’accompagne d’une manière d’être et de subtils procédés factices. Outre l’accoutrement, le « e-leader » aménage sa rhétorique par l’adoption de quelques formules creuses toutes construites. Le « e-leader » a besoin d’une grande capacité de s’afficher. Et pour ce faire, l’effort n’est pas intense puisque sa génération profite bien des nouvelles technologies d’information et de communication à portée de main. Il lui suffit de bien connaître la meilleure façon de manipuler les différents réseaux sociaux.

Çà et là, nos e-leaders arpentent les forums internationaux et se font ambassadeur d’Haïti. Ils bombardent les réseaux sociaux d’images de poignées de mains, d’accolades et d’instants joyeux. Puisque à beau mentir qui vient de loin, il existe une couche de naïfs disposés à consommer ces excédents de supercheries.

Pour que nos e-leaders intensifient leur présence, il leur suffit de poster quelques citations facilement repérables sur internet en les accompagnant de leurs photos. Ils ne se lassent point de prendre part à des diners, des conférences et des colloques où les mêmes têtes ressassent les mêmes discours pour accoucher les mêmes pratiques. Ils ne se rendent même pas compte, en les citant, que Malcom X, Martin Luther King, Gandhi ou Thomas Sankara n’ont jamais eu à produire cet effet de vitrine pour s’affirmer et être reconnus en tant que leaders.

Jouer neutre pour enfiler tous les dossards

Ces jeunes nouveaux leaders sont aseptisés. Dans leurs discours, ils gardent le ton de la généralité et ne se positionnent point, de peur de perdre certains privilèges et se faire quelques ennemis. Comme cette nouvelle tendance est un fourre-tout, on garde aussi un positionnement de fourre-tout. Si on dénonce la corruption qui gangrène les institutions, on n’aura pas l’amitié de l’homme d’Etat et on risque de ne pas bénéficier du support de leurs acolytes du secteur privé.

On dénonce dans le cadre des généralités sans pointer clairement du doigt, les véritables instigateurs du statu quo. Au contraire, on est tout fier de s’afficher aux côtés du parlementaire prévaricateur, du politicien corrompu et de l’homme d’affaires à la réputation douteuse. D’ailleurs, ça donne l’impression qu’on dispose d’un large réseau !

En s’adonnant à fond dans cette pratique de leadership de façade, on néglige le travail et la notoriété qui se gagne par la sueur du front. On ne se rapproche pas des revendications concrètes des masses pour les aider à amender leur situation. Ainsi, les « e-leaders » ont été silencieux quand le cholera faisait des milliers de victimes alors que les rapports scientifiques indexaient l’ONU comme responsable. Ils ne se sont pas solidarisés avec les jeunes médecins qui réclamaient de meilleures conditions de travail et l’amélioration du système de santé. Ils ne dénoncent pas le gaspillage des fonds de Petro Caribe, une dette qui sera pourtant un lourd impedimenta qu’ils auront à transférer à leur progéniture. Ils gardent le silence face à la vie chère et la misère qui ronge nos entrailles. Comme bon nombre d’entre nous, nos e-leaders ne sont que de passifs observateurs de nos dérives collectives. Sans positions, sans revendications, sans engagement réel.

Aboutissement dangereux !

Il s’agit d’une génération qui s’est rendue compte que ce sont ces mêmes supercheries qui ont hissé des hommes au pouvoir et les y ont gardé au moins pendant trois décennies. Sciemment, ils reproduisent les mêmes pratiques  en s’appuyant cette fois-ci sur les NTIC pour aboutir aux mêmes résultats. Etre leader peut ainsi être interprété comme une quête d’opportunités et une nouvelle une forme d’expression de la misère en Haïti.

C’est le « e-leadership » qui a leurré la diaspora haïtienne ces cinq dernières années, en lui faisant croire que Haïti a fait la grande courbe vers le développement réel. Le « e-leader » c’est le leader de façade version moderne, qui n’a aucun ancrage avec ceux qui s’organisent sur le terrain pour faire bouger les choses positivement.

Curieusement, au niveau des médias, il se développe également une pratique qui renforce cette vilaine tendance. A mesure que les organes de presse se multiplient dans un univers sans exigence, de jeunes journalistes, en quête de sujets faciles ou d’une certaine visibilité, ouvrent leurs tribunes pour vendre aux jeunes générations cette pratique sans substance.

De plus, les e-leaders s’organisent en réseaux, ils se rencontrent, se côtoient, se concertent  et articulent mieux leurs artifices et leurs duperies. Ils continuent de resquiller les réceptions, les fêtes dans les ambassades où ils sablent le champagne et font la bonne chère.

Nous en avons assez de ces leaders de façade. Les beaux parleurs, les grands diseurs et les fayoteurs ont suffisamment fait leur temps.

 

Ralph Thomassaint Joseph

Commentaires

Ralph thomassaint Joseph
Directeur de la Publication à AyiboPost, passionné de documentaire.

    En défense de l’approche éducative congréganiste en Haïti

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    C’est juste un vendredi soir sur la terre…

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