EN UNESOCIÉTÉ

Le Konbit, L’âme de la paysannerie haïtienne

0

Le Jour J, les femmes et les enfants sont les premiers arrivés. Les enfants vont chercher du bois, les femmes apportent de l’eau, de grosses roches sont disposées pour former le foyer du feu. L’odeur du café se mélange peu à peu à celui de la rosée, le soleil sourit timidement derrière les montagnes. Les hommes arrivent au fur et à mesure, munis de haches, de machettes, de pelles, de pioches, ils retirent leurs chapeaux de paille en signe de respect pour saluer les femmes, boivent une tasse de café et une tranche de cassave, puis ils investissent les champs. Le konbit progresse avec le chant du Samba qui puise dans les répertoires de musiques régionales pour donner un air festif à l’évènement.

Selon Merius Denaud, agriculteur habitant à Baptiste, ville très réputée pour son café, très sollicité au Japon, aux États-Unis, au Canada et en France, le Konbit est planifié  une vingtaine de jours à l’avance. L’invitation se fait de porte-à-porte pour avertir les voisins. Il faut donner le jour, l’heure du début et l’heure de la fin. Après avoir mobilisé une quarantaine de participants, il faut s’assurer de la réussite de la journée, le menu, le café du matin et le maïs moulu au pois rouge et la sauce au hareng saur de l’après-midi, sans oublier un gallon de clairin blanc de bonne qualité, un trempé pour stimuler la ferveur des hommes. Merius vit de l’agriculture pour subvenir aux besoins de sa famille. Il a déjà organisé des Konbit pour le labourage des terres, la plantation et la récolte. Battre le pois, « égousser » la pistache, le café, etc. Baptiste se situe dans le département du Centre sur les lisières de la frontière Haïtiano-Dominicaine et Denaud Merius y vit depuis plus d’une quarantaine d’années.

C’est quoi un Konbit ?

Le Konbit est une forme d’organisation traditionnelle du travail construite autour d’une philosophie basée sur les socles de l’entraide et du vivre-ensemble des paysans. C’est un espace où le paysan se dépouille de tous ses intérêts personnels pour aller prêter main forte à l’autre. Ceux qui participent à un Konbit ne sont pas rémunérés. Ils sont plutôt motivés par la fierté d’aider leur voisin. Ce voisin lui rendra la pareille au moment opportun. Merius Denaud attire l’attention sur le fait que les participants à un Konbit n’attendent rien de la récolte à laquelle ils ont contribué, il n’y a pas une part qui est distribuée. La démarche est complètement altruiste, l’organisateur du Konbit peut à sa guise offrir quelque chose comme compensation, mais l’essence du Konbit est le service.

Le Konbit comme une alternative au laxisme du secteur agricole

Il a toujours existé en Haïti une agriculture traditionnelle, une démarche personnelle où chaque individu possédant une parcelle de terre produit ses propres denrées, pour le besoin de sa famille et une partie peut être destinée à la vente.

Walky Louis, professeur, master en aménagement territorial et développement économique et local, explique que l’état haïtien n’a pas fait de l’agriculture une priorité capitale dans son plan économique et social. L’auteur du livre, ‘’Quelle est la contribution de l’agriculture dans le développement économique et local d’Haïti’’, affirme que l’agriculture a encore un rôle prédominant à jouer dans l’économique locale. Pour développer le secteur agricole, un accompagnement soutenu des paysans dans le cadre d’une politique agricole ciblée est nécessaire, l’aménagement du territoire et le développement agricole doivent jouer un rôle important dans  le développement du pays.

Quand les autorités ont failli à leur mission, il n’est pas surprenant de constater que la logique paysanne prend le dessus. Selon Eddy Aimont, leader communautaire à Belladère dans le département du Centre, l’accompagnement de l’état est très rare et quasi inexistant. Il y a un bureau agricole qui n’est pas opérationnel avec un impensable ratio d’un (1) agronome pour 78,689 habitants, selon une estimation de l’IHSI publiée en 2011. Président  d’une organisation communautaire appelée AJDL (Action des jeunes pour le développement local), il travaille avec une quarantaine d’autres organisations régionales. Un constat est clair selon lui, l’accompagnement de l’état a été remplacé par l’aide apporté par des structures étrangères comme OXFAM, ESF (Élevage sans frontières), Protos, des ONG avec lesquelles il a déjà collaboré. De ce fait, les paysans se mettent ensemble pour trouver les solutions aux problèmes qu’ils confrontent, se former quant aux nouvelles techniques et s’entraider. Bénévolat, terme moderne pour dire Konbit est très de mise dans les localités. Les jeunes se réunissent pour labourer, planter, récolter et cueillir, animé du plaisir de rendre service à leur communauté, selon les mots de Eddy Aimont.

Entre valeurs et solidarité

Le konbit est un puissant outil de socialisation, un vecteur qui transmet des valeurs fondamentales. La communauté ne saurait être effective sans l’apport de chacun de ses habitants et le paysan l’a longtemps compris. Le paysan a saisi l’essence du don de soi. Odette Roy Fombrun a pendant longtemps expliqué que le Konbit est une voie qui combat l’exclusion. Harry Nicolas, lui, reste convaincu que le pays a besoin d’un retour aux sources pour finalement aller de l’avant. Le besoin d’un konbit national se fait sentir, explique M. Nicolas. « Nous sommes arrivés à un carrefour où nous devons mettre de côté nos griefs pour nous concentrer sur les besoins de la communauté », martèle celui qu’on appelle affectivement « Mèt Fèy ».

Le Konbit est un patrimoine culturel bien ancré dans les habitudes de la paysannerie haïtienne, une alternative qui permet aux paysans de faire face aux défis de l’agriculture. L’impact sur l’économie locale est considérable. Le Konbit a ses valeurs, sa signification, sa place, son symbolisme dans le folklore haïtien, mais il n’est pas suffisant pour donner au secteur de l’agriculture l’élan nécessaire. Il faut d’autres approches et plus de structures pour accompagner les paysans et surtout pour relancer la production nationale.

Soucaneau Gabriel

Sources: 

www.konbit.fr

lenouvelliste.com

Artiboniteinfos.com

Forfhaiti.org (Fondation Odette Roy Fombrun)

http://www.lehman.cuny.edu/ile.en.ile/paroles/fombrun_essais.html

NB : l’enquête auprès des paysans a été menée au niveau de Hinche, de Belladere, de Baptiste et de Mirebalais

 

Commentaires

Soucaneau Gabriel
Je suis Soucaneau Gabriel, Journaliste Freelance. Blogueur, animateur radio et télé. Un passionné, un jongleur des mots, poète si on veut. Passionné de lecture, de voyages, de rencontres. La vie est ma plus grande source d’inspiration. Libre dans ma façon d’agir, dans ma tête ainsi que dans mes écrits. Je ne suis pas là pour me conformer aux critères mais plutôt pour faire sauter des barrières. A bon entendeur...

    Comments

    Comments are closed.