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Le Centre d’Art de Jacmel, dernière victime de l’insécurité

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L’instabilité politique et le manque d’argent paralysent le fonctionnement du « Sant d’A Boucard & Co » de Jacmel

Le « Sant » se trouve à la rue Sainte-Anne, à Jacmel. L’espace a pour objectif de soutenir l’exposition, l’éducation et la production des arts. Créé en janvier 2017, le centre est installé dans le bâtiment historique de Boucard & Co, gravement endommagé par le tremblement de terre de 2010. Les tableaux sont exposés sur les murs et les poteaux. Des produits artisanaux et des sculptures peuvent être vus dans plusieurs pièces.

Lamitié Jhwins est un peintre, danseur et l’un des responsables de la galerie. Assis derrière son bureau, il fait savoir que le projet de ce centre d’art est né d’un mouvement collectif d’artistes qui travaillaient ensemble depuis 2003 sous le nom de Foyer d’orientation et de soutien aux artistes jacméliens (FOSAJ). « La dernière personne qui gérait FOSAJ a laissé tomber pour aller vivre à l’étranger. Et, plus tard, plusieurs artistes se sont unis pour tenter de se réinventer et insuffler une nouvelle vie à la scène artistique jadis vibrante de la ville », explique-t-il.

Les artistes se sont engagés à restaurer l’espace en tant que pôle d’innovation artistique haïtienne. En riant, Lamitié Jhwins relate : « Le Centre d’art de Jacmel a la galerie d’art la plus prestigieuse de la ville, une école d’art active, une boutique d’artisanat populaire et une destination en pleine croissance pour les arts de la scène». Il souligne que le centre compte plus de 110 artistes professionnels dans plusieurs disciplines. « Ces artistes participent activement à notre vaste éventail de programmes artistiques complets. »

Le Centre d’art est avant tout une école

Meger Samedi, peintre, est un ancien de l’espace. Pour lui, c’est important de former d’autres générations pour assurer la relève. « [Le Centre] est avant tout une école d’art. Les disciplines enseignées ne sont autres que la sculpture, le papier mâché et la danse. »

Un point que renforce Lamitié Jhwins. « Nous formons beaucoup d’enfants et des jeunes. Car les arts plastiques, l’art dramatique et la danse permettent de stimuler la créativité, l’imagination et la sensibilité tout en favorisant l’autonomie, l’expression de soi et l’interaction avec son milieu. Ces disciplines encouragent également l’organisation de la pensée, le développement de la motricité, le sens critique et l’éveil des sens. »

Des tableaux exposés, pas de visiteurs

Avant, explique Meger Samedi, un artiste vendait des tableaux. « J’avais un minimum pour gérer ma vie. Mais, aujourd’hui c’est le contraire. Les touristes ne viennent pas en grande quantité dans la ville. Surtout, les Haïtiens n’achètent pas des tableaux. Ils les trouvent trop chers. »

Connu sous le nom de Prensnelo, Jean Renel Pierre-Louis se présente comme peintre, photographe et cinéaste. Il souligne que ce sont les touristes étrangers qui achètent les œuvres d’art en Haïti. Il n’y a pas de galerie sans les touristes. « Ce manque de touristes est lié non seulement à l’instabilité politique chronique du pays, mais aussi au manque de sécurité sanitaire, routière, environnementale, etc…»

Lamitié Jhwins confirme qu’à cause de la situation du pays, les touristes se font rares. Et en 2019, le centre d’art ressemble à un endroit presque abandonné. « Qui va traverser Martissant pour uniquement venir acheter les œuvres exposées dans nos galeries ? Pas de sécurité. Pas de politique culturelle. Nous sommes foutus. » 

Pas d’argent, les problèmes sont énormes

Selon Lamitié Jhwins, les problèmes du Centre sont structurels et ils impactent négativement la volonté de créer un environnement de soutien dont les artistes ont besoin. « Notre plus grand défi consiste simplement à garder nos portes ouvertes et à payer le loyer chez nous. Le bâtiment que nous avons la chance d’utiliser pour le centre est un emplacement idéal, mais le loyer est élevé, car les valeurs commerciales et immobilières augmentent dans la région ».

Alors que les responsables du « Sant d’A Boucard & Co » doivent débourser 1 200 dollars américains par mois pour conserver l’espace, les autorités étatiques au niveau de la culture en Haïti ne tendent pas la main à la structure. « Nous ne rapportons jamais assez de revenus provenant de la vente de galeries pour atteindre ce seuil. Nous devons donc collecter des fonds autrement pour couvrir cette dépense. Nous apprécions grandement les dons qui nous permettent de garder nos portes ouvertes et de faire fonctionner le centre des arts », poursuit Lamitié Jhwins qui mentionne une dette cumulée de huit mois de loyers. Par ailleurs, le « Sant d’A Boucard & Co » n’a aucun lien avec le Centre d’Art de Port-au-Prince.

L’objectif ultime des responsables du centre consiste à acheter le bâtiment afin d’offrir aux artistes la liberté dont ils ont besoin pour transformer réellement l’espace en un lieu où la culture peut prospérer et où les arts peuvent véritablement s’épanouir à Jacmel.

Commentaires

Snayder Pierre Louis
Journaliste à Ayibopost

    Les marchés « binationaux » profitent d’abord et surtout aux Dominicains

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    Un bon gynécologue ne devrait pas faire ces choses !

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