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La zone «Caradeux» porte le nom de l’esclavagiste le plus criminel de l’histoire d’Haïti

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Aujourd’hui encore, des localités comme Fleuriot, Santo ou Laboule portent les noms des anciens colons qui y avaient leur plantation pendant la colonie de Saint-Domingue

Caradeux est un petit village du département de l’Ouest. Il est rattaché à la commune de Tabarre et compte à présent des milliers de familles.

Avant la révolution de Saint-Domingue, l’espace où se situe cette localité appartenait à Jean-Baptiste de Caradeux alias Caradeux aîné, Caradeux le cruel ou Marquis de Caradeux.

Selon l’historien Pierre Buteau, Marquis de Caradeux était un grand planteur de la plaine du Cul-de-sac. Sa plantation était classée parmi les plus grandes de la région ouest durant les années 1750. « Marquis de Caradeux détenait à peu près 300 esclaves dans sa plantation », fait savoir l’historien.

Le nom de Caradeux le cruel lui a été attribué à cause de sa cruauté envers les Noirs et les affranchis de Saint-Domingue. Il est l’esclavagiste ayant popularisé l’une des punitions les plus atroces réservées aux esclaves de la colonie.

« De sang-froid, il faisait jeter [les esclaves] dans des fourneaux ou dans des chaudières bouillantes de sirop de canne. Parfois, il les enterraient vifs et debout, avec seulement la tête hors terre et sur laquelle il versait du sirop de canne », raconte l’historien Pierre Buteau.

Les résidants actuels de Caradeux ignorent cette tranche d’histoire de leur zone. C’est le cas de Mama Charles, étudiante en sciences administratives à la faculté de droit et des sciences économiques des Gonaïves. « Je ne sais pratiquement rien du nom de Caradeux et de la zone », raconte la dame qui vit depuis tantôt deux ans dans cette localité.

Raciste et psychopathe

Jean Baptiste Caradeux n’avait pas seulement le titre de grand planteur « blanc » dans la colonie de Saint-Domingue. Il était aussi capitaine général des gardes nationales de Port-au-Prince. Sa réputation d’esclavagiste cruel était bien connue de tous les habitants de la colonie.

Un ami à lui, un grand planteur, était mécontent de la qualité de sucre que produisait son esclave. L’esclave a d’abord été humilié dans un cachot avant qu’on lui ait ordonné de creuser un trou pour expier sa faute. Étant dans le trou, Caradeux lui jeta une énorme roche sur la tête et a expliqué qu’il allait le tuer. L’histoire rapporte que le propriétaire de l’esclave n’avait pas l’intention de le tuer.

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Le caractère odieux de Caradeux n’avait pas de bornes. « À part les esclaves, les affranchis de Saint-Domingue sont aussi victimes de son bras de fer », rajoute Pierre Buteau. Avant 1789, les affranchis (hommes de couleur et nègres libres) malgré leur qualité d’hommes libres, reconnue par le Code noir, malgré leur fortune ou leur éducation, ne jouissaient d’aucun droit politique et civil dans la colonie.

Les affranchis réclamaient contre cette injustice d’être considérés comme citoyens actifs ayant droit de vote dans la colonie. Ils avaient de leur côté Vincent Ogé et Jean-Baptiste Chavanne qui entamaient vainement des démarches pour améliorer le sort de leur classe par une décision venant de la métropole. Ogé et Chavannes furent exécutés par les Blancs de Saint-Domingue.

Ces actions soulevèrent la colère des affranchis qui ont pris les armes. Ils se sont fait aider par 300 esclaves connus sous le nom de « Suisses » lors d’une terrible attaque contre les Blancs à Pernier. Après cette grave défaite, les Blancs signent un concordat en date du 24 septembre 1791, par lequel ils reconnaissent les droits politiques des affranchis.

Massacreur des «Suisses»

Caradeux était contre l’idée d’une entente avec les affranchis. Il affichait sa méfiance à l’égard des 300 esclaves qui avaient aidé les affranchis à être victorieux sur les Blancs. « Il était pour beaucoup dans l’élimination des Suisses », dit Pierre Buteau. Après la victoire, ces esclaves ont été lâchement abandonnés par les chefs des affranchis. Les Blancs avaient exigé leur déportation. Après diverses péripéties, la quasi-totalité de ces esclaves fut assassinée dans les environs du Môle Saint-Nicolas.

Caradeux avait aussi de fortes connexions politiques dans la colonie de Saint-Domingue. Ce, à cause de son titre de général des gardes nationales de Port-au-Prince. Selon l’historien Pierre Buteau, il faisait partie des Blancs « extrémistes » qui se regroupaient dans une association du nom de Les Crochus. Ce groupe était contre l’idée que leur classe sociale signe des accords avec des Mulâtres.

Malgré les concessions après la signature du concordat, les Blancs ont toujours été hostiles aux affranchis. Caradeux allait profiter de cette animosité pour organiser un massacre à l’égard des hommes de couleur. « Ce massacre était organisé par Caradeux et un petit Blanc du nom de Praloto, son agent. Plusieurs Mulâtres ont péri dans ce drame qui était organisé le 21 et 22 novembre 1791, soit deux mois après le concordat », selon Pierre Buteau.

Port-au-Prince allait être surnommé Port-au-Crime après ces douloureux événements où des enfants et des femmes en pleine ceinture ont été victimes, ajoute l’historien. Le nom Port-au-Crime va être adopté pour une deuxième fois en 1806, pendant la scission du pays qui a eu lieu après la bataille entre les troupes de Pétion et de Christophe.

Départ précipité de la colonie

Avec le développement de la crise révolutionnaire de Saint-Domingue, les Blancs qui étaient grandement impliqués dans les crimes contre les Noirs vont fuir la colonie, surtout après l’affaire Galbaud. Ce dernier était nommé gouverneur de Saint-Domingue en 1793 et a tout de suite entamé une lutte aux côtés des colons esclavagistes qui s’opposaient à l’idée que les commissaires civils abolissent l’esclavage.

Des esclaves insurgés ont porté secours aux membres de la commission civile, dont Sonthonax, empêchant Galbaud d’être victorieux. Par peur, Galbaud ordonna le départ précipité des colons après ces revers. Près de 10 000 colons ont pris la fuite.

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Nombre d’entre eux s’étaient réfugiés à Cuba, à la Jamaïque ou aux États-Unis. Caradeux a émigré aux USA avec près d’une cinquantaine de ses esclaves. Il s’est établi dans une plantation à Caroline du Nord où il meurt en 1810, selon Pierre Buteau.

Toutefois, l’une des deux filles de Carradeux était l’épouse d’un autre esclavagiste dénommé Louis de Taveau de Chambrun de Châteaublond.

« Caradeux avait donné à sa fille des terres pour qu’elle puisse les offrir à son mari. À l’époque, il fallait que la mariée offre quelque chose à son mari, fait savoir Buteau. Châteaublond avait implanté sur ces terres une grande usine sucrière. »

Dans la foulée, Tancrède Auguste, ancien président d’Haïti a fait l’acquisition de ces terres durant la première moitié du XXe, raconte pour sa part l’historien Jean Ledan Fils. Les descendants du président ont créé en 2002 la fondation Françoise Canez Auguste par le groupe Canez-Auguste afin d’héberger le Parc historique de la Canne à sucre sur cette propriété de 10 000 mètres carrés.

Une communauté sans repère

AyiboPost a contacté deux urbanistes pour tenter de comprendre l’évolution de l’espace urbain de Caradeux. Les spécialistes n’avaient pas de données précises et certaines sur la zone. « Je n’ai pas encore réalisé de travail sur cette zone. Mais, il est bruit que des policiers étaient les premiers à investir cet espace », dit l’urbaniste Rose Marie Guignard.

L’experte estime que cette zone est très vulnérable surtout lors des périodes pluvieuses. « Les eaux de la Ravine tête de l’eau et la ravine millet de Pétion-Ville s’entrecroisent exactement à Caradeux et occasionnent parfois de graves incidents », dit-elle.

La mairesse de Tabarre, Nice Simon, n’a pas répondu aux appels de AyiboPost pour une demande d’interview. Caradeux se trouve sous la juridiction de sa commune.

Ces temps-ci, certains résidents de Caradeux abandonnent la zone à cause de l’insécurité. Après environ une dizaine d’années passées dans cette localité, Emmanuella Michel a dû faire ses valises fin 2020 pour aller s’installer à Delmas avec ses deux enfants. Selon cette dernière, « la zone commence à avoir de mauvaises fréquentations ».

Image de couverture | Des résidents de Caradeux assis sur un chantier de construction dans le camp de réfugiés. Chery Dieu Nalio 

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Emmanuel Moïse Yves
Journaliste à AyiboPost. Communicateur social. Je suis un passionnné de l'histoire, plus particulièrement celle d'Haïti. Ma plume reste à votre disposition puisque je pratique le journalisme pour le rendre utile à la communauté.

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