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« La société haïtienne est arriérée et répressive dans le domaine de la sexualité »

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Jean Willy Belfleur est philosophe. Il a décidé de s’attaquer à la tâche ardue de déconstruire certains représentations et préjugés des hommes et des femmes haïtiennes au sujet de leur sexualité. Interview

En Haïti, les mythes et tabous au sujet de la sexualité ont la peau dure. Ils continuent de conditionner nos rapports avec l’autre sexe et engendrent des représentations sur le sexe féminin et masculin.

Pour cela, la culture haïtienne est riche en idées toutes faites liées à l’odeur, la taille ou la forme du sexe des femmes. Et chez les hommes, il y a les pressions sociales se rapportant à l’endurance ou l’efficacité durant l’acte sexuel.

D’un autre côté, les gens de nos jours semblent vouloir sortir d’un long silence au sujet de leur sexualité. Récemment, un groupe de jeunes a accepté de raconter à Ayibopost leurs multiples séances d’orgies sexuelles.

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Jean Willy Belfleur a décidé d’écrire son premier livre sur l’application de la morale et de l’éthique à la sexualité en général.

Belfleur est un philosophe qui s’intéresse à l’hétérosexualité, les mythes et tabous y relatifs en Haïti. Il interroge ce que les gens pensent de ce qui est faisable dans les rapports hétérosexuels, ce qui ne l’est pas et leurs enjeux.

En attendant la sortie du « Petit Essai de la sexualité en Haïti, Mythes et Tabous» aux Éditions de l’Université d’État D’Haïti (EdUEH), Jean Willy Belfleur livre à Ayibopost les grandes lignes de ses réflexions.

De quoi parle «Petit Essai de la sexualité en Haïti : Mythes et Tabous»?

Mon livre se veut être à la fois un Essai critique inaugural d’un nouveau paradigme du féminisme (le féminisme haïtien en particulier) et un plaidoyer d’ordre éthique sur les questions relatives à la sexualité. Il doit être entendu aussi comme une tentative de démythification de la sexualité et une critique de la morale occidentale à propos des agissements sexuels.

De surcroît, ce petit Essai se propose de poser la problématique du genre à partir d’un nouveau prisme : la démasculinisation de la vie sexuelle et les « valeurs » qui en découlent. Ce qui revient à dire que mon propos s’inscrit dans une perspective de déconstruction des discours traditionnels, discriminatoires, sexistes et machistes des hommes haïtiens sur le corps sexuel féminin.

Dans votre livre, vous abordez les tabous qui sont liés à la sexualité en Haïti, est-ce que tous les tabous doivent tomber? Ne sont-ils pas utiles certaines fois?

Je ne le pense pas. Les tabous sont non seulement fondés sur une logique patriarcale, mais encore, ils sont l’expression de l’ignorance aiguë des hommes. Les âmes sensibles et les enfants doivent être bien informés et formés dans la vérité, suivant des démarches scientifiques et logiques. Pas dans les mythes et les tabous. Parce qu’il n’est pas conforme à l’éthique de les protéger à travers des mythes et les tabous, donc, à travers le mensonge, et des idioties monstrueuses. Les enfants quant à eux, ils ont droit à une vérité rodée. Mais pas à l’aliénation ni à la mystification non plus. Il convient de les aider à s’épanouir, à se libérer et à avoir un esprit de discernement. Et il est pernicieux de recourir aux mythes et aux tabous pour les protéger.

Aujourd’hui, dans le monde, on parle de repenser la sexualité par une réappropriation des corps, est-ce qu’Haïti est de la partie?

Oui, absolument, notre pays est de la partie. Au contraire, il est plus qu’une nécessité pour la société haïtienne. Car la nôtre est l’une des plus arriérées et répressives dans le domaine de la sexualité. D’ailleurs, ce débat a débuté en Europe depuis au début du XXe siècle, plus particulièrement en France, alors que nous sommes encore au bas de l’échelle. Nous sommes, à bien des égards, dans les conceptions moyenâgeuses de la sexualité.

Or, nous avons jusque-là des sujets considérés comme tabou au concert des systèmes éducatifs scolaires, religieux et surtout familiaux. Plus que jamais, le moment est venu pour mettre fin d’avec ces idées erronées et ces stéréotypes. À cet effet, tout en bravant les tabous et les pesanteurs psychologiques, je propose la voie de l’éducation sexuelle tous azimuts. Je pense que l’éducation sexuelle, telle que je l’entends, doit intégrer notre système éducation nationale et surtout incluant un programme d’alphabétisation à l’échelle nationale.

D’ailleurs, tout compte fait, je propose de réfléchir non seulement sur une anthropologie du corps d’une part, mais aussi sur l’importance d’une ethnologie somatique qui insisterait sur l’apprivoisement culturel du corps, d’autre part.

Les questions liées au consentement, harcèlement, agressions sexuelles et autres… dans les rapports hétérosexuels dont parle votre livre, se posent aussi chez les militants féministes en Haïti. Est-ce que ces problèmes peuvent constituer un danger pour l’épanouissement sexuel?

Tout à fait, il est indéniablement vrai que l’agression, le harcèlement sexuel et la violence sexuelle peuvent être considérés comme des obstacles à l’épanouissement sexuel. Dans la mesure où, cela peut générer à la fois un blocage psychologique lié au traumatisme laissé par ces événements subis par une femme ou par un homme.

Le consentement est l’élément clé pour la satisfaction, la jouissance et l’épanouissement sexuel de tout être humain. Le consentement est, par conséquent, une condition sine qua non pour la réussite de tout ébat sexuel. Tout rapport sexuel doit être consentant, et ceci, dans l’intérêt des deux partenaires.

Cependant, je suis contre la prostitution sur toute la ligne. Je ne fais pas de concession là-dessus, même quand il s’agit bien d’un rapport consentant. Parce que ce consentement est indigne, et donc immoral. Je le dénonce avec véhémence. Car toute exploitation de l’homme par l’homme est, à mon sens, inacceptable. C’est la dignité d’un être semblable qui est en jeu. La prostitution est insoutenable, de mon point de vue.

Mais, les féministes haïtiens sont accusés de (vouloir) robotiser les rapports humains et d’imposer une culture qui n’est pas la nôtre, en exigeant que les partenaires se disent OUI avant d’entamer les rapports sexuels.

Je suis critique, envers cette catégorie de féministes au regard des rapports (dites) conviviales que les femmes s’interdisent, presque sous peine de se déshumaniser dans la soi-disant idée de se protéger. Je me souviens d’une amie qui était accompagnée d’une connaissance et qui a refusé que je l’embrasse sous prétexte qu’elle est féministe. Pour elle, la règle de conduite sociale qui impose aux gens de serrer la main d’un homme tandis qu’ils vont embrasser une femme est réductrice.

Je ne pense pas que c’est là la position du problème. Sauf que je crois que l’accord est nécessaire, mais pas forcément en disant : OUI. Il n’y a pas que par un oui [qu’on] peut consentir. Je pense qu’on doit éviter de basculer dans le folklorique et le ridicule quand on milite pour une cause si légitime. L’amour me paraît être subtil et informel…

Qu’avez-vous découvert d’intéressant en écrivant ce livre?

Plein de choses. Par exemple, la sexualité est la chasse gardée des religieux avec une prétention moraliste. Et qu’en ce sens, ils l’ont dénaturé en la sacralisant par le biais de la mystification absurde. Ainsi, je comprends par quel procédé malicieux et aberrant que l’on parvient à la perversion de la sexualité jusqu’aujourd’hui.

Les dieux ont tous imposé des restrictions à la vie sexuelle des humains. Dieu est sensible, il est jaloux. Je découvre aussi que la sexualité et le pouvoir s’abreuvent dans la même source d’eau. Ce qui me pousse à approfondir mes recherches dans le prochain fascicule sur la biopolitique et la sexualité comme mode de contrôle et d’assujettissement des individus.

C’est très émouvant de réfléchir sur le côté « indicible » de la sexualité. En ce sens, je m’inscris dans une perspective d’oser dire l’indicible.

Quelles sont la composition et la répartition de votre ouvrage?

Dans la première partie de mon livre, j’accorde une place importante aux mythes, tabous, malentendus et paradoxes qui environnent la sexualité dans l’imaginaire collectif haïtien. Par exemple, l’affaire de « move nati, nati gate, bouboun dlo, etc. » chez les femmes haïtiennes. Les représentations des Haïtiens sur la profondeur du vagin, la taille du pénis du point de vue d’efficacité et l’impeccabilité dans le divertissement sexuel. Le texte se consacre aussi à la ménopause, l’orgasme, les différents types de liquide vaginaux et leur implication dans le fonctionnement de l’appareil génital des femmes.

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Alors que dans la deuxième partie, j’essaie d’ouvrir le débat moral sur la sexualité tant du point de vue des morales religieuses que du point de vue des morales dites « universelles » (ou universalistes), tout en défendant le parti-pris pour l’éthique minimaliste contre l’éthique maximaliste.

À la fin du livre, je propose une analyse critique des tendances sexuelles minoritaires. Tout un éventail de pratiques et de tendances sexuelles est passé aux cribles fins. Presque rien ne reste à côté : de la sexualité enfantine à celle de la vieillesse, en passant par les « pratiques interdites » des bien-pensants et les activités sexuelles à caractères lucratifs ou pécuniaires. Tout est minutieusement analysé à l’aune du bon sens, de la raison et des théories d’éthique minimaliste.

Pour qui et pourquoi avez-vous écrit cet Essai?

Ce petit Essai est destiné principalement à l’attention des chercheurs, des universitaires, des étudiants et étudiantes dans les divers domaines d’études relatés plus haut et les filles et les femmes haïtiennes en général. Il est écrit dans le dessein d’une rééducation sexuelle de nos femmes haïtiennes, en premier lieu. Mais aussi de nos hommes qui, par ignorance, outragent, discriminent et déshonorent systématiquement nos filles et nos femmes.

Cet ouvrage se veut être un outil pratique de référence pour tous les amateurs de sexualité de tout âge et pour tous les curieux qui souhaitent avoir un petit peu plus d’information et de formation dans les domaines sexuel et éthique. Cependant, je déconseille la lecture de mon livre aux adolescents et adolescentes de moins de 12 ans.

Mais il ne s’agit pas d’une recherche strictement scientifique (sur le plan expérimental) parce que je n’ai pas effectué, moi-même, des expériences au laboratoire. J’ai plutôt utilisé les données d’autres recherches scientifiques qui ont été déjà démontrées et critiquées par la « communauté scientifique universelle ».

Que souhaitez-vous que les gens retiennent après la lecture de votre ouvrage?

Je n’ai pas la prétention d’orienter la lecture de mes lecteurs et lectrices. Ils sont libres. Cependant, j’écris mon essai dans le dessein de faire une certaine incidence sur ces aspects de la question sexuelle en Haïti au sujet des couples hétérosexuels.

Mais, ce que je souhaite c’est que les mâles dominants parviennent à prendre conscience de l’état de leur ignorance sur la question. Qu’ils cessent en conséquence de formuler des jugements et des préjugements hâtifs et idiots sur le fonctionnement du corps de la femme haïtienne.

Je voudrais aussi que les gens retiennent que les femmes sont des victimes permanentes et en tout genre. Qu’elles ne peuvent pas s’exprimer comme les hommes et subissent sous plusieurs formes des restrictions qui sont liées à leur sexualité. Et qu’il y a certains phénomènes que les hommes dénoncent chez les femmes, mais au contraire, ils sont plutôt louables et précieux. Finalement, que tout le monde le sache : les femmes ne sont coupables de rien en matière sexuelle.

Hervia Dorsinville

Image couverture : Tableau de l’artiste Florine Demosthene

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Hervia Dorsinville
Journaliste résolument féministe, Hervia Dorsinville est étudiante en communication sociale à la Faculté des Sciences humaines. À Ayibopost, elle écrit sur les sujets de société, la culture et la technologie. Passionnée de mangas, de comics, de films et des séries science-fiction, elle travaille sur son premier livre.

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