Insécurité

La nouvelle alliance criminelle qui étouffe l’Artibonite

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Des autorités dans l’Artibonite dénoncent à AyiboPost le manque de leadership de la police et l’absence d’une stratégie claire pour contrer cette alliance de gangs introduite au début du mois d’avril

Plus d’une semaine après l’offensive sanglante du gang « Baz Gran Grif » à Jean Denis, 1re section communale de Petite-Rivière de l’Artibonite, le groupe armé étend son emprise jusqu’à Dessalines.

La Police nationale d’Haïti affirme être appuyée par la Force de répression des gangs et obtenir « de gros résultats » dans ses opérations dans l’Artibonite. Mais les autorités locales contestent ces affirmations auprès d’AyiboPost.

Ces responsables évoquent l’absence de mesures « concrètes et planifiées », le manque de moyens et de leadership réel de la part des autorités étatiques.

Le 1er avril dernier, le groupe criminel opérant à Savien a fusionné avec le gang « Kokorat San Ras », dans la commune de Dessalines, déjà actif dans une partie de la commune de l’Estère, sans rencontrer de réelle résistance.

Cette alliance criminelle, visant à renforcer son « contrôle » du Bas-Artibonite, s’inscrit dans un contexte marqué par la présence, depuis 2024, d’une base de la mission multinationale à Pont-Sondé, et par l’annonce, fin 2025, du déploiement de nouveaux matériels dans la région.

Un journaliste, contraint de fuir son domicile à Petite-Rivière de l’Artibonite, puis lors des attaques de Jean Denis le 29 mars, prévient : « Quand les gangs auront le contrôle de Dessalines, il ne restera plus que Saint-Marc à prendre, et ils contrôleront tout le Bas-Artibonite. »

Au début, les membres du gang « Kokorat San Ras » ont distribué de l’argent aux habitants de Dessalines afin de les dissuader de fuir, en leur faisant croire qu’ils empêchaient le gang de Savien d’envahir la zone.

Actuellement, les deux groupes criminels réunis occupent plusieurs localités de Dessalines, accentuant ainsi l’inquiétude de la population civile.

Cette alliance entre les deux gangs, dans une commune sans présence policière depuis juillet 2025, est « la plus grande » et « ne laisse plus d’espoir », poursuit le journaliste, ancien employé d’une station de radio à Dessalines.

« C’est maintenant que j’ai le plus peur », déclare le quadragénaire, contraint de fuir, comme des centaines d’habitants du centre-ville de Dessalines, vers d’autres localités reculées.

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La PNH fait état de résultats fructueux pour des opérations qu’elle dit avoir lancées depuis le 31 mars dans les localités de Bois Neuf, Pierre Payen, Jean Denis et la 3e section de Dessalines.

« Il s’agit de propos destinés à endormir la population », déclare Venson François, commissaire du gouvernement près le tribunal de première instance de l’arrondissement de Saint-Marc, soulignant que les bandits ont passé toute la semaine suivant le drame de Jean Denis à tuer, piller et incendier, jusqu’à leur rapprochement avec la bande « Kokorat San Ras. »

Il n’y a eu aucune réplique des autorités, selon le représentant de l’exécutif dans le pouvoir judiciaire. « Je ne suis au courant d’aucune action en cours ni de quoi que ce soit de prévu », poursuit le responsable.

Dans l’après-midi du 6 avril, la Police nationale d’Haïti a mené quelques frappes par drones explosifs à Savien, dans la commune de Petite-Rivière de l’Artibonite, fief du gang « Baz Gran Grif ».

Mais, selon deux sources administratives du Bas-Artibonite contactées par AyiboPost, ces initiatives ne s’inscrivent pas dans une démarche de démantèlement des groupes criminels.

Le commissaire du gouvernement de Saint-Marc, Venson François, affirme à AyiboPost ne pas avoir été informé de cette intervention. « Il n’y avait pas eu de coordination avec les forces présentes sur le terrain. Personne ne m’a dit avoir participé », explique-t-il.

L’agent exécutif intérimaire de Petite-Rivière, Dort Lereste, qui dit être au courant des frappes, indique ne pas commenter les stratégies de la PNH et de la Task Force.

Pour le vice-délégué de l’arrondissement de Saint-Marc, Walter Montas, les frappes s’apparentent plutôt à une manœuvre de dissuasion, vu que les bandits étaient présents à Savien au moment des faits. « Ce n’était pas une opération de démantèlement de gang », explique-t-il.

Les forces de l’ordre ont été déployées après l’attaque de Jean-Denis ayant fait plusieurs dizaines de morts. Le vice-délégué de l’arrondissement de Saint-Marc, Walter Montas, confirme leur présence, mais il craint que cela ne soit « définitif ».

Contacté par AyiboPost à ce sujet, le porte-parole de la Police nationale, Garry Desrosiers, n’a pas répondu.

Le travailleur de la presse cité plus haut, contraint de fuir avec des membres de sa famille vers la commune de Dessalines, affirme également avoir appris que des véhicules blindés de la PNH s’étaient rendus sur les lieux après l’attaque.

Une observation également confirmée par l’agent exécutif intérimaire de Petite-Rivière de l’Artibonite, Dort Lereste, auprès d’AyiboPost, le lendemain de l’attaque.

« Les véhicules n’y sont pas restés, regrette le travailleur de la presse basé dans l’Artibonite. À Dessalines, aucune présence policière n’est signalée depuis le 7 juillet 2025, après que des bandits ont incendié le commissariat », déplore le journaliste présent sur les lieux. Il déplore également les crises de panique aiguës de son petit-fils provoquées par les détonations d’armes à feu.

Malgré la présence de blindés aux environs de Jean Denis, les gangs ont poursuivi leur avancée en prenant le contrôle de plusieurs localités, dont Pont Benoît, Ka Maten, Bois Jour, Pont Jour, Carrefour Roger, Barrage, jusqu’à Dessalines, où ils ont instauré un poste de péage.

Ils ont également effectué une incursion dans la zone de Savane Brûlée, l’une des voies d’accès à la commune de Petite-Rivière de l’Artibonite, en vue d’une éventuelle attaque, rapporte l’actuel commissaire de la juridiction de Saint-Marc.

Le 31 mars dernier, le nouveau commissaire de police de la juridiction de Saint-Marc a tenté une intervention à Pierre Payen (Montrouis), « mais il n’a pas pu avancer, car les gangs ont érigé des barricades nécessitant l’intervention de pelleteuses pour être dégagées », explique le commissaire du gouvernement de Saint-Marc, François.

Ce jour-là, les policiers, munis de deux blindés, se sont arrêtés là où ils ont pu arriver, à Bois Neuf, apprend AyiboPost.

Le responsable judiciaire de Saint-Marc dit avoir constaté également la présence d’une petite délégation de la Direction centrale de la police judiciaire, venue sensibiliser la population à « porter plainte ».

La violence des gangs au Bas-Artibonite dure depuis déjà une semaine, après les attaques sanglantes de Jean Denis, dans la nuit du 28 au 29 mars dernier.

Ce déferlement du gang serait lié à l’interception et à l’incendie, par le groupe d’autodéfense armé de Jean-Denis, d’un véhicule transportant des vêtements destinés aux défilés de rara pour le gang de Savien, apprend AyiboPost.

Des rescapés de l’attaque racontent à AyiboPost avoir perdu leurs proches et leurs biens, détruits par les flammes des gangs.

Réveillé en sursaut vers trois heures du matin, le 29 mars, Louizius Junior Exilhomme a réussi à fuir avec son père octogénaire vers Pont Benoît, une localité de la 1re section communale de Bas-Coursin 1, à Petite-Rivière de l’Artibonite.

L’homme, qui a échappé de justesse à la mitraille des bandits avec quelques voisins en fuyant vers une montagne, décrit une ambiance pourtant « sereine » la veille, où les habitants dansaient au rythme du défilé musical traditionnel rara.

Dans la nuit du 29 au 30 mars, les bandits ont poursuivi leur attaque, incendiant les maisons des habitants puis emportant leur bétail, raconte Junior, disant observer les flammes depuis l’endroit où il s’était caché.

Le lendemain, son père, retourné sur les lieux, n’est pas revenu. « Nous n’avons aucune nouvelle de lui depuis lundi matin et nous ne pouvons pas nous rendre sur place pour vérifier ce qui s’est passé », conclut Junior.

Pierre, 40 ans, habite à Jean-Denis depuis sa naissance.

Il cultive quelques parcelles de terrain et entretenait une boutique de vente de pièces de moto, que les bandits de « Baz Gran Grif » ont pillée avant l’attaque du 29 mars, ce qui l’a poussé à se réfugier à Saint-Marc.

Lors des récentes offensives, au cours desquelles il a appris la mort de quatre personnes de son voisinage, les bandits ont brûlé une quantité de matériel électronique qu’il n’a pas encore évaluée, dit-il.

« Les bandits ont totalement incendié l’entreprise, nous n’avons rien pu sauver », explique le père de famille de trois enfants, qui précise que plusieurs autres entreprises de la zone ont également été incendiées.

Actuellement, certaines zones non contrôlées par les gangs demeurent en état d’alerte.

La commune des Verrettes continue de résister, tandis qu’une partie du quartier de Desarmes est déjà sous l’emprise des groupes armés. Toutefois, « elle n’est pas à l’abri au regard des récents événements », prévient le commissaire Venson François.

À Petite-Rivière de l’Artibonite, quatre sections communales restent hors de leur contrôle, les deux autres étant déjà tombées aux mains du gang « Baz Gran Grif ».

Dessalines est quasiment sous contrôle des gangs, en raison de l’absence des forces de l’ordre.

À L’Estère, la résistance s’est organisée avec des policiers sur place et des membres d’une brigade. Certaines parties restent sous la houlette des gangs. Ceux-ci ont déjà pris le contrôle de la commune de Montrouis.

Pour l’heure, seules des communes comme Saint-Marc, Desdunes et Grande-Saline restent intactes, mais elles ne sont pas à l’abri pour autant.

Walter Montas, vice-délégué de Saint-Marc, indique qu’un plan de sécurité pour la ville est en cours, avec des préparatifs en vue de lancer des opérations policières.

Selon le Bureau des Nations Unies pour la coordination des affaires humanitaires (OCHA), les attaques survenues à Jean-Denis ont provoqué le déplacement de 5 291 personnes et fait environ 70 morts.

Par : Jérôme Wendy Norestyl et Wilder Sylvain

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Éditeur à AyiboPost, Jérôme Wendy Norestyl fait des études en linguistique. Il est fasciné par l’univers multimédia, la photographie et le journalisme.

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