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La fuite des cerveaux et du capital humain ne peut être un plan de bonne gouvernance !

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Dans son éditorial du 8 août 2017, le quotidien Le Nouvelliste présentait sa vision de la première grande réalisation du Président Moïse depuis son ascension au pouvoir dans une formule lapidaire : « Passeport pour tous ». Pour beaucoup de nos concitoyens, le passeport symbolise plus qu’un simple document de voyage mais surtout la possibilité de se libérer du joug de la misère, d’atteindre d’autres rives où finalement la vie offrira l’espoir de jouir pleinement de son humanité et de subvenir aux besoins primaires des parents qui sont restés au pays.

Comme de nouveaux juifs errants, des milliers de nos compatriotes cherchent à survivre partout à travers le monde. De nouvelles vagues d’émigrants prennent quotidiennement le chemin de l’Amérique latine, principalement le Brésil et le Chili, ou celui de l’Amérique du Nord en voguant sur une mer infestée de requins ou en traversant les dangereuses forêts amazoniennes. D’autres se mettent à rêver des opportunités de l’Asie, particulièrement à Taiwan. Pour répondre à une demande populaire continuellement croissante, une politique de production et de distribution adéquate de passeports peut être interprétée comme un succès. Toutefois, cette politique, quoique nécessaire, entraine une fuite des cerveaux et du capital humain que le gouvernement se doit de juguler pour garantir un avenir prospère au pays.

« Vamonos !» conseillent certains…

La politique des passeports, comme nous le nommons, a l’avantage de combler la demande légitime d’un grand nombre de citoyens et peut constituer effectivement un succès politique pour le gouvernement. Cette politique pourrait rapporter d’énormes revenus à l’administration Moise-Lafontant tout en produisant une certaine stabilité socio-politique.

En effet, elle pourrait satisfaire la demande populaire tout en diminuant considérablement la pression démographique, particulièrement dans les grandes villes. Ceci entrainera automatiquement une diminution des besoins sociaux auxquels l’Etat doit répondre dans des domaines divers tels la subvention des produits de première nécessité aux plus démunis, l’éducation fondamentale gratuite, la sécurité policière et autres.

Parallèlement se produira un plus grand afflux de transferts de fonds et d’appels téléphoniques de la diaspora haïtienne, desquels prélèvements et taxes renfloueront les caisses de l’Etat. Le support économique direct que reçoivent les parents des expatriés de cette nouvelle vague soulagera encore plus l’économie nationale. Egalement, nous ne pouvons sous-estimer d’autres corollaires significatifs comme le probable désamorcement de la bombe démographique qui en toute probabilité scientifique pourrait réduire le déboisement de nos mornes, décongestionner la surpopulation de nos grandes villes, améliorer la sécurité nationale.

C’est donc un concert de louanges célébrant l’exode massif de nos compatriotes que chantent certains de nos concitoyens ainsi que des intellectuels, professeurs d’université et sociodémographes qui en toute évidence sont spécialistes du domaine. Et sans vouloir faire un procès d’intention, il est possible de penser que le pouvoir envisage le même calcul politique. Amant du débat des idées, je m’incline devant la logique de cette thèse et reconnait la validité des arguments avancés. Cependant, bouillonne en moi une profonde révolte pour un tel choix politique, car il est de nature cosmétique et antipatriotique, ne résout pas les problèmes fondamentaux et condamne l’avenir des générations futures.

 

La stabilité politique est primordiale pour toute nation

L’exode massif des haïtiens ne sera qu’un palliatif à nos problèmes majeurs de mauvaise gouvernance et de tous ces critères caractérisant notre sous-développement. S’il advienne que cet exode se tarisse sans progrès politico-sociaux substantiels, nous risquerons de reproduire le même schéma dans quelques années. La vieille formule qui nous inculque que les mêmes causes produisent les mêmes effets dans les mêmes circonstances s’appliquera implacablement à notre cas.

Il est donc impératif de s’attaquer à l’essence du mal qui nous empêche de progresser, enlise nos esprits, nous voile le présent aux fins de visionner l’avenir avec des yeux progressistes. Il n’est nul doute que nous devons commencer par avoir une conférence nationale comme l’a promu infatigablement feu Dr. Turneb Delpé de regrettée mémoire. Que cela se nomme « Etats Généraux Sectoriels » ou « Nouveau Contrat Social » m’importe peu. Il faut tout simplement que toutes nos couches sociales se parlent en se regardant dans les yeux pour affronter ensemble nos problèmes, sans hypocrisie, et d’un commun accord trouver des solutions pratiques, justes et équitables. C’est ce qu’ont réalisé nos ancêtres noirs et mulâtres, affranchis et esclaves révoltés pour nous offrir un pays par le sacrifice de leur sang.

 

L’exode massif définit l’essence d’un état failli

La fuite des cerveaux résulte de la perte d’une main d’œuvre qualifiée de professionnels en raison de l’émigration excessive. Ces cerveaux éduqués que sont les médecins, ingénieurs, avocats, agronomes et autres font partie d’un capital humain au côté de ceux qui potentiellement peuvent acquérir eux aussi les vertus de l’instruction, la sensibilité artistique, la technicité des métiers manuels, le sacerdoce religieux, etc… Ils peuvent former ensemble la masse de travailleurs, d’esprits critiques munis de vues alternatives et d’opposition constructive vitale pour une société énergique. Tous ces compatriotes sont le sang vivifiant du pays qui subit une hémorragie continuelle susceptible de le conduire à l’agonie. Et quoique de nouvelles générations de femmes et d’hommes remplaceront les anciennes, il est assuré que nous manquerons de professionnels qualifiés dans une variété de domaines pour répondre à nos besoins multiples. Si cette émigration devenait une constante, le pays serait dans un cercle vicieux de production de professionnels au sacrifice de ses maigres ressources pour l’avantage de sociétés étrangères. C’est ce qui se passe actuellement quand 40 % des médecins formés par la nation se retrouve à l’étranger alors que nos hôpitaux souffrent d’une carence cruciale de professionnels de la santé.

 

Rechercher des pistes de solutions…

Malgré la présence de quatre porte-paroles de la présidence, pas un communiqué officiel à ma connaissance ne fut émis sur le départ massif de nos concitoyens. Ce phénomène qui interpelle presque toute la nation semble être occulté par les trois pouvoirs de l’Etat. Mais grande mention est faite de la production satisfaisante des passeports comme un machiavélique clin-d’œil vers la porte de sortie. Il faut donc que la présidence adresse ouvertement cette situation avec ouverture d’esprit et sincérité pour tenter d’y remédier et apporter des solutions pérennes qui sauront changer le statu quo.

Le gouvernement pourrait par exemple mettre en place des politiques restrictives destinées à retarder l’émigration de ceux qui ont obtenu une éducation universitaire ou professionnelle gratuite de l’Etat. Cette émigration ne devrait pouvoir s’accomplir qu’après l’accomplissement d’un stage social. J’entends déjà les grognements des étudiants universitaires-finissants lisant ces recommandations qui peuvent peut-être aller à l’encontre de leurs intérêts immédiats. Je pourrais les comprendre mais rien ne se donne dans la vie sans compensation proportionnelle.

Le gouvernement ne doit pas se soucier seulement de la survie de son pouvoir pour son quinquennat mais de l’avenir du pays et doit avoir une vision étendue sur au moins les cinquante ans à venir. C’est ce qu’avait réalisé la République Dominicaine il y a de cela quelques décades. D’autant plus que le parti politique au pouvoir en est à son deuxième mandat et se doit de léguer un héritage solide pour créer les conditions politiques, sociales et économiques susceptibles d’enrayer la fuite des cerveaux. Loin d’être un rêve utopique, c’est un devoir patriotique !

« Pep la bezwen lespwa ! »

Quel que soit l’idéologie d’un parti politique au pouvoir, nous assumons que le patriotisme en est partie intégrante. On ne peut être patriote en souhaitant voir un nombre imposant de sa population prendre la fuite juste pour pouvoir calmer sa faim de tous les jours et nourrir ses enfants. Ou voir ses compatriotes s’embarquer dans les aventures rocambolesques et humiliantes de la traversée de toute l’Amérique latine jusqu’au Canada pour avoir le droit de travailler et d’exister comme humain. Dans des conditions similaires de détresse, j’aurais probablement pris le même risque. Au-delà des explications et des lamentations, cela constitue une honte nationale ! Et c’est cette honte que nous buvons jusqu’à la lie en Haïti ou hors de ses frontières.

En toute lucidité, le gouvernement ne saurait résoudre cette fuite l’espace d’un matin mais l’espoir doit être offert à une population désespérée. Cet espoir ne peut prendre forme que par le travail quotidien assidu de tous les membres du gouvernement pour satisfaire les besoins primaires de la population. Le pouvoir en dehors de la propagande séduisante doit produire une culture de résultats et formuler un discours honnête pour offrir des perspectives encourageantes pour le présent et l’avenir. La société civile et les partis politiques se doivent d’entretenir des réflexions et débats contradictoires continuels sur l’état de la nation et proposer des solutions. Les médias doivent sonder les conjonctures politiques plus profondément dans des enquêtes nationales afin d’instruire objectivement. La nation toute entière doit maintenir la cohésion nationale autour d’une citoyenneté engagée. Car le fatalisme haïtien est un mensonge et il n’est de plus grand droit fondamental pour tout peuple que de pouvoir vivre dignement dans son pays et d’émigrer seulement à son bon vouloir.

Patrick André

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Patrick André
Je suis Patrick André, l’exemple vivant d’un paradoxe en pleine mutation. Je vis en dehors d’Haïti mais chaque nuit Haïti vit passionnément dans mes rêves. Je concilie souvent science et spiritualité, allie traditions et avant-gardisme, fusionne le terroir à sa diaspora, visionne un avenir prometteur sur les chiffons de notre histoire. Des études accomplies en biologie, psychologie et sciences de l’infirmerie, je flirte intellectuellement avec la politique, la sociologie et la philosophie mais réprouve les préjugés de l’élitisme intellectuel. Comme la chenille qui devient papillon, je m’applique à me métamorphoser en bloggeur, journaliste freelance et écrivain à temps partiel pour voleter sur tous les sujets qui me chatouillent.

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