ÉCONOMIE

La crise actuelle augmente la rareté et le prix de certains produits

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Pendant environ deux semaines, sortir dans les rues de Port-au-Prince était difficile. Ce jeudi 26 septembre, les gens se sont bousculés dans les supermarchés et les banques. Ils anticipent une rareté

Haiti est plongée dans une énième crise. Une partie de la population réclame le départ du président de la République, Jovenel Moise, à qui on reproche de nombreux torts.

Manifestations violentes, barricades, tous les moyens sont utilisés pour mettre la pression sur l’administration actuelle. La rareté de pétrole que nous avons connue ces derniers jours est le catalyseur de ces mouvements.

Même la rentrée des classes, programmée pour le lundi 9 septembre 2019, a été perturbée. À cause de la situation chaotique, les portes des écoles sont restées fermées pour la plupart. Les parents préfèrent garder leurs enfants à la maison.

Pour tenter de calmer les esprits, Jovenel Moise s’est adressé à la nation le 25 septembre 2019. Son discours est mal reçu. Les manifestations s’intensifient.

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Sur les réseaux sociaux, un message à la provenance inconnue circule comme une traînée de poudre. Il y est dit que le département d’Etat a « demandé au Président Jovenel Moise de ne pas laisser le pouvoir » et que « l’opposition haïtienne doit apprendre à respecter le mandats (sic) des élus».

Il s’agit d’une fausse information indique Kedenard Raymond, attachée de presse de l’ambassade américaine, contactée par Ayibopost. Elle invite les internautes à s’informer directement sur les sites de l’institution.

Une accalmie relative

Les esprits sont surchauffés. La situation est intenable, surtout pour ceux qui n’ont pas pu mettre le pied dehors depuis deux semaines.

Pourtant, ce jeudi 26 septembre, on constate une relative accalmie. C’est le jour qui précède une grande manifestation, programmée par l’opposition pour le vendredi 27. C’est le calme avant la tempête.

Dans ce contexte tendu, beaucoup de personnes s’empressent d’investir les rues. Certains filent droit vers les supermarchés, pour s’approvisionner.

La majeure partie de ces établissements sont fermés. Certains ont peur d’être attaqués. D’autres sont en rupture de stock. Les rares qui ouvrent leurs portes procèdent avec prudence.

Par exemple, le GCF Super Dépot sur la route de Lalue n’utilise qu’une des deux barrières disponibles. Même constat au Market Roi des rois situé à Champ-de-Mars.

À l’intérieur des supermarchés, un nombre important de clients dévalisent les rayons, emportant tout ce qui peut se stocker, comme s’ils se préparaient à l’arrivée d’un ouragan. « Les prix affichés dans les rayons ne sont pas ceux qu’on exige à la caisse », se plaint une dame, aussi surprise que mécontente.

Il y a un choc dans l’économie

Selon l’économiste Enomy Germain, il est normal que les ménages économiques aient ce comportement, dans une situation de crise. Ils sont rationnels. « Les gens comprennent que dans les prochains jours ils peuvent ne pas pouvoir s’approvisionner, explique-t-il. En période normale, ils auraient différé leurs achats. Ils seraient allés au supermarché un autre jour. »

Les supermarchés, eux aussi, ont analysé et compris la situation.

L’économie a subi un choc, et les prochains jours ne seront pas meilleurs. Ils ont des produits périssables, qu’ils ne pourront pas écouler, comme les acheteurs seront cloîtrés chez eux. Alors ils augmentent certains prix. C’est leur façon de se prémunir du choc que constitue la crise. Les ménages et les supermarchés anticipent une rareté.

La majeure partie des banques sont fermées. Les ATM ne fonctionnent pas

Qu’est-ce que la rareté ?

On parle de rareté d’un bien ou d’un service quand il est produit en quantité très inférieure par rapport à la normale. Sa disponibilité a réduit de manière considérable. Cette rareté peut être causée par différents facteurs. Elle peut aussi être artificielle.

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« Dans un marché oligopolistique, explique Enomy Germain, les acteurs peuvent se regrouper, se constituer en cartels. Ils ont alors de l’influence sur la rareté d’un bien ou d’un service. »

Mais il existe deux autres principaux types de marché : le monopole, et le marché concurrentiel parfait. « Dans un monopole, poursuit l’économiste, il n’y a qu’un seul acteur. Il décide comme il veut de la disponibilité des produits et de leur prix. Mais, dans un marché à concurrence parfaite, il y a autant d’acheteurs que de vendeurs. Ils ne peuvent pas individuellement agir sur la rareté. »

La rareté fait augmenter les prix

La disponibilité d’un bien a une influence sur son prix final ou sur le prix d’autres produits qui en dépendent.

Par exemple, le prix de certains légumes a augmenté parce que les marchandes de Kenscoff, d’où ces produits proviennent, ne peuvent pas entrer en ville. C’est la même chose pour un madan Sara venant de Jérémie, qui ne peut pas rentrer à Port-au-Prince. Leurs produits deviennent rares dans la capitale et leur prix augmente.

Tout dépend du type du marché, de l’oligopole à la concurrence parfaite, les acteurs peuvent parfois influer sur le prix. « L’acteur unique d’un monopole peut modifier ses prix comme il veut, même si en théorie il a une limite, dit Enomy Germain. Dans un oligopole, le cartel peut augmenter les prix. Mais dans un marché concurrentiel parfait, un ou deux acteurs ne peuvent pas changer les prix. »

Dans certains supermarchés de Port-au-Prince, le prix de plusieurs produits a augmenté. Le pain est un exemple emblématique. Lorsqu’il y a des crises politiques en Haïti, le pain est le premier produit qui déserte les rayons.

En général, son prix subit une augmentation légère. Mais malgré le nouveau prix, les acheteurs n’hésitent pas à en constituer des stocks. Ils ont anticipé le choc, ou la rareté, et ils sont prêts à payer plus cher. C’est leur coût d’opportunité : c’est ce qu’ils sont prêts à perdre, pour obtenir ce qu’ils veulent avoir.

Trac distribué sur la route de Lalue ce 26 septembre

Les boutiques s’adaptent aussi

Le cas des supermarchés est semblable à celui des boutiques, dans les quartiers.

D’après Enomy Germain, quand il y a une crise, ces petites épiceries peuvent augmenter leurs prix. « Pour commencer, affirme-t-il, par rapport au supermarché, les boutiques achètent aux détails. Donc les prix qu’elles pratiquent étaient déjà élevés. Mais, au cours d’une crise, une boutique a plus de chances de rester ouverte qu’un supermarché. Les vendeurs le savent. Ils comprennent que l’acheteur viendra vers eux parce qu’il ne pourra pas se rendre dans un centre commercial. »

« En outre, poursuit l’économiste, leur clientèle est locale. Elle vient à pied et n’a pas besoin de moyens de déplacement. Elles s’adaptent à la rareté, ou en prévision de celle-ci. »

Malgré la disponibilité des boutiques pendant toute la crise, il y a de longues files d’attente dans les supermarchés qui sont ouverts.

Enomy Germain affirme que c’est normal : « Les consommateurs agissent en fonction de l’utilité du produit. Si pour eux cette utilité est supérieure au temps qu’ils perdent à attendre devant la caisse, ils resteront. De plus, les supermarchés ont une clientèle cible. Certaines personnes ne s’approvisionnent presque jamais au marché informel. Elles resteront donc dans le centre commercial. Ces consommateurs ont d’autres choix, mais ils sont plus habitués à celui-là. »

Cet article a été mis à jour. 26 sept 2019 | 21:07

Journaliste. Éditeur à AyiboPost. Juste un humain qui questionne ses origines, sa place, sa route et sa destination. Surtout sa destination.

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